Trahir la trahison

LE MARCHÉ LXVII

Quand sa complicité avec Péguy m’a sauté aux yeux, je ne pouvais que me désoler de ne l’avoir jamais évoquée avec Francis Jeanson 1. Leurs livres pourtant, derrière ma table de travail, échangent sans doute depuis longtemps des clins d’œil. À gauche, parmi les Péguy, Notre jeunesse et Notre patrie 2. À droite, au milieu des Jeanson, Notre guerre 3. Jusqu’à ce que, l’autre jour, dans Notre jeunesse, je retrouve ceci : « Quand par impossible un homme de cœur refuse d’entrer dans les jeux politiques, dans les abus de cette politique qui est elle-même un abus, […], les politiciens ont accoutumé de le nommer d’un petit mot bien usé aujourd’hui : volontiers ils nous nommeraient traître. […] Qu’on le sache bien, c’est ce traître que nous avons été et que nous serons toujours. C’est ce traître, notamment, éminemment, que nous avons toujours été dans l’affaire Dreyfus et dans l’affaire du dreyfusisme. Le véritable traître, le traître au sens plein, au sens fort, au sens ancien de ce mot, c’est celui qui vend sa foi, qui vend son âme, qui livre son être même, qui perd son âme, qui trahit ses principes, son idéal, son être même, qui trahit sa mystique pour entrer dans la politique correspondante, dans la politique issue, passant complaisamment par-dessus le point de discrimination. »
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Cette fois, je n’allais pas manquer les premières phrases de la conclusion de Notre guerre : « On nous a reproché de trahir. Mais notre seule « trahison », c’est d’avoir dénoncé et fait voler en éclats cette fausse communauté, formelle, juridique et toute en surface – sous le couvert de laquelle la réalité nationale ne cessait de se défaire, par un abandon chaque jour plus désastreux à l’amertume de l’impuissance et de l’échec. Et la véritable TRAHISON, c’est le reniement – actif ou par simple laisser-aller – des ressources profondes de ce pays, des seules chances de réalisation d’une communauté effective, de tout ce qui peut enfin constituer le vrai ressort d’une France au travail. »
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Tout y est, même cette France au travail qui aurait ravi Péguy, et qui ne renvoie ni aux solennités bourratives des médéfiens ni à quelque piteuse et noirâtre punition. J’ai vu Jeanson travailler, nous avons travaillé ensemble, c’était la fête, la fête en semaine, un mélange de ferveur et de sourire, il faisait de la réalité avec du rêve, jamais la moindre emphase, jamais d’indignation étranglée, plaisir de vivre, plaisir de penser, plaisir de fidélité, un brin d’ironie amicale quand il approuvait, une nuance d’humour quand il désapprouvait. L’exercice ne tenait qu’à un fil, mais il était solide.
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Voyons donc ce que ces traîtres ont dans la tête. Apparemment, ils s’entendent assez bien. Non pas des jumeaux, ni des frères, plutôt des cousins et des amis, mais que d’affinités ! On peut entrer dans le propos de l’un avec les mots de l’autre, chacun des deux textes appelle l’autre et le prépare. Quelque logiciel qu’on choisisse, un jeu de correspondances s’établit, une sorte d’étreinte amicale des pensées. Le lieu d’où parle Péguy conduit nécessairement au lieu d’où parle Jeanson. Et le lieu d’où parle Jeanson suppose nécessairement le lieu d’où parle Péguy. Ce qui, me semble-t-il, les réunit c’est d’avoir été, l’un et l’autre, extraordinairement présents à leur temps sans jamais se soumettre aux leçons que la myopie des importants prétendait lui infliger. Péguy croyait au Ciel, Jeanson n’y croyait pas. Comme Honoré d’Estienne d’Orves et Gilbert Dru y croyaient, comme Gabriel Péri et Guy Moquet n’y croyaient pas.
Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat
Péguy et Jeanson nous inspirent ensemble.
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Il faut en finir avec ce fantasme. Nous ne sommes pas devant le monde comme le technicien devant les cadrans de son tableau de bord. S’il en était ainsi, si telle était notre situation, nous n’aurions pas de quoi plastronner : le monde nous piloterait comme la machine pilote le technicien. L’idée d’un face-à-face avec le monde est une construction paresseuse et conformiste. En réalité, nous ne cessons d’osciller entre le monde et nous-mêmes. Nous ne pouvons nous imaginer ni vraiment sans lui ni vraiment avec lui. À la fois image et réalité, terrain de jeux et source d’inspiration, dépositaire de toutes les contradictions, il est tout ce qu’on veut, sauf la saleté qu’on en fait.
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Il n’est jamais notre seul paysage. Quand il sollicite notre attention, notre propre paysage intérieur est, lui aussi, sollicité. Entre le monde et nous se trouve ce point de discrimination dont parle Péguy – il l’appelle aussi point de discernement -, sorte de charnière vivante autour de laquelle s’organise ce que nous percevons du monde et ce que nous percevons de nous-mêmes. Ainsi, quand nous considérons l’Histoire, et donc la politique, notre regard ne peut jamais échapper à la sollicitation d’un autre versant du panorama – on l’appellera mystique, ou fondamental, ou poétique, ou autrement – qui nous tourne vers nous-mêmes. À l’inverse, si nous tentons de nous isoler dans la considération de nous-mêmes, nous sommes reconduits à l’Histoire et donc à la politique. Notre condition est donc, et restera, itinérante, hasardeuse. En un mot pérégrine : libre, mais étrangère. Il faut beaucoup de temps à un être humain pour admettre qu’il est un errant, pour garder un peu de sourire quand s’effritent sous ses doigts les prises qui lui semblaient les plus fiables. S’il y parvient, il lui faut encore échapper à l’illusion grossière d’être propriétaire de son corps et, pourquoi pas, sur le modèle mercantile, fabricant de ses désirs.
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On voit aisément comment, dans l’univers chrétien de Péguy, le point de discernement fait le départ entre le temporel et le spirituel. Rien de cela chez Jeanson, mais la nécessité d’une rupture avec l’Histoire et la politique n’y est pas moins présente. Le point de discernement, chez lui, c’est l’instant du surgissement de la liberté, l’instant où l’entreprise révolutionnaire rend les hommes « trop impatients pour se contenter du rythme de l’Histoire, trop exigeants pour admettre qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans le monde – par hasard le leur – que d’y préparer, dans la résignation à leur propre échec, le triomphe de quelque lointaine humanité. » En effet, « sans cette impatience, la lutte se dégrade en vaine rhétorique, et chaque génération se sacrifie pour rien – ayant cessé d’éprouver en elle-même l’appel de cette liberté qu’elle prétend élaborer pour les générations suivantes. »
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Même et différente rupture avec la logique du monde, avec son rythme. Même et différente trahison objective de l’administration des choses. Même désobéissance à leurs administrateurs réifiés. Deux manières différentes d’affirmer la transcendance de l’être humain qui, aux yeux du monde bourgeois et de son double critique, apparaissent fort légitimement comme l’avers et le revers du même refus et relèvent donc assez naturellement de la même sanction et de la même punition. Tout cela est tout à fait logique. Tout cela va très bien. Tout cela est en ordre. Mais, plus tout cela est en ordre, plus éclate la nécessité de la trahison qu’on reproche à Péguy et à Jeanson, et plus en apparaît la vraie nature : il s’agit de la trahison d’une trahison, de la trahison d’une fidélité devenue, à force de silence servile, mensongère et honteuse.
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L’affaire Dreyfus, la Guerre d’Algérie : parmi bien des épreuves encore plus lourdes de conséquences, sans doute les deux plus singulières du siècle dernier, les plus singulièrement françaises. Dans les deux cas, la question posée à Péguy et à Jeanson par l’Histoire est la même et appelle la même réponse. Ce que soulève de mystique la défense de Dreyfus – parce que l’Affaire touche à l’essence même de l’humanité – Péguy ne veut pas que la politique le dévore, l’enferme dans la prison des idéologies, en fasse l’otage des partis. Pareillement, à ce que soulève de fondamental la Guerre d’Algérie, qui touche aussi à l’essence même de l’humanité, Jeanson conteste qu’il n’y ait que deux réponses possibles, celle du cynisme socialiste de Guy Mollet ou de Robert Lacoste et celle des rhétoriciens des intentions, des proclamations, des protestations, des indignations et des pancartes. Ainsi, tandis que Péguy s’oppose à ce qu’on noie la mystique dans la politique, Jeanson s’oppose à ce qu’on l’en exclue. Confondre et séparer sont deux manières de tuer, ou de ne pas aimer. L’un et l’autre, dans des situations inverses et au nom de visions du monde apparemment aussi différentes qu’il est possible, affirment la même exigence, la même impatience, la même conviction. Se faisant eux-mêmes témoins de ce qu’ils croient et de ce qu’ils désirent, ils choisissent de le manifester dans leur existence par la parole libre jointe à l’action intrépide et le mettent en œuvre, l’un et l’autre, par les moyens pauvres qui sont à leur disposition, les Cahiers et le Réseau.
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Ce dont ils témoignent, qu’on l’appelle comme on veut. Âme, cœur, conscience, fondamental, perception fine, urgence existentielle, générosité. L’essentiel est que le mot fasse surgir du vivant, de l’insolemment vivant, de l’irréfutablement, de l’imprévisiblement, du glorieusement (et pourtant du timidement) vivant, du lumineusement (et pourtant du mystérieusement) vivant, de l’amicalement (et pourtant du contradictoirement) vivant, de l’aventureusement vivant. L’essentiel est de comprendre que l’un et l’autre, quand ils répondent aux arrangements tactiques et à la plate résignation dont ils témoignent, le font en pensant comme ils sentent, en parlant comme ils pensent, en agissant comme ils parlent, opposant ainsi au bafouillage négocié des valets de chambre du On des individualités qui refusent précisément de déchoir en On. Qu’une trahison de ce genre ne soit rien d’autre, en effet, que la trahison d’une trahison, beaucoup de gens qui n’en doutent pas restent pourtant terrifiés par la cascade de conséquences qu’entraînerait pour eux-mêmes ce constat et hésitent à l’affronter. Bien orgueilleux celui qui les accablerait. Ils comprendront un jour ou l’autre qu’il n’y a au fond rien d’étonnant dans l’aventure de Péguy, rien d’étonnant dans celle de Jeanson. Que l’étonnant, c’est que nous les trouvions étonnantes et que nous soyons là à les analyser, à les commenter, à les admirer révérencieusement, à bader devant elles comme des cruches.
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Et nous ne nous étonnerions pas de la vie que nous menons ?
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Notre patrie. Notre jeunesse. Notre guerre. Le nous est naturel à ceux dont la tâche première, sur cette terre, est de s’éprouver vivants. Ce n’est pas le nous des vendeurs, ni le nous des estrades, ni le nous des vestiaires, ni le nous de l’équipe, du club, du clan, du gang. Ce n’est pas le nous des vertueux. Ni le nous des familles. Ni le nous des libérés. Ni le nous des malins. Ni le nous des victimes. Ni le nous des copains. C’est un nous vaste et intime qui se renouvelle comme la mer.
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Un nous paisible et violent quand monte le lait de la colère, du refus, de la révolte, de la rage. Pas un nous pédagogique. Pas un nous de conférencier, disert et explicatif. Un nous sinistré et fervent, brûlé par toutes sortes de feux, feux du dedans, feux du dehors. Non pas un nous présentable. Non pas un nous représentable. Le nous de la solitude habitée.
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Les vertus que nous aimons chez les autres en disent long sur nous-mêmes. Les âmes trop sensibles qui sont encore froissées par les colères de Péguy doivent lire ce portrait de Jaurès orateur qu’il traça au temps où ils étaient amis : « Autant il avait de joie exubérante et saine, autant la joie florissante s’échappait de son corps, de ses mains et de ses yeux quand il parlait pour convertir, autant ceux qui le connaissaient bien devinaient en lui un arrière-plan de sincère tristesse quand il parlait pour combattre. Jamais il ne s’est profondément réjoui de ces ignominies bourgeoises qui paraissent illustrer la doctrine socialiste et qui paraissent avancer l’heure de la révolution sociale. Sans doute le sursaut d’indignation que donne à tout homme juste le spectacle d’une scandaleuse injustice bourgeoise pouvait lui sembler un facteur de la révolution sociale. En ce sens il pouvait, dans la fièvre du combat, crier la joie amère qu’il avait à voir la société ennemie s’enfoncer ainsi dans sa pourriture et précipiter sa propre ruine. Mais comme on sentait bien que cette joie de fièvre et d’amère indignation n’était pas entière, n’était pas son habituelle et innocente joie de convertisseur 4! »
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Discernement de Péguy. Ce qu’il aime dans Jaurès, c’est cette amitié pour les êtres que rien ne peut enfermer, ni l’équipe, ni le parti, ni les opinions, cet en deçà ou cet au-delà de la militance qui lui donne son sens, sa noblesse, sa gratuité, son souffle. Détestation des inquisiteurs et des fichiers. Mais aussi détestation des arrangements, des politicailleries. Quand le même Jaurès enfermera l’affaire Dreyfus dans la politique, quand cet antibourgeois en fera ainsi une affaire bourgeoise, une affaire bourgeoise de gauche, la colère, protestation des grands fonds, sera à la mesure de la déception. Cette trahison-là, pour rouvrir l’espace ainsi fermé, il n’y aura plus d’autre choix que de la trahir. Il faudra trouver en soi, pour le rendre au monde, l’espace qui lui a été volé.
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Je parle de Péguy, je pense à notre présent. Un petit praticien du vide feint de s’épouvanter : la France est en crise alors qu’autour d’elle les bons élèves profitent et font leur lard. C’est lui qui m’effraie, pas ce qu’il raconte. Qu’il est sot ! Comme ce qu’on fait de ces gens-là est sot ! Ces fabriques d’importants, définitivement stériles, accueillent beaucoup de jeune intelligence mais, loin de la cultiver, l’alourdissent ou la dessèchent.
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Entre le monde et moi, ce point de discernement, cette charnière discriminante par quoi, grâce à quoi, tout à la fois je m’affirme et m’efface. Et si je l’oublie, ce point ? Cette charnière, si je la fais sauter ? Qui suis-je, alors ? Un héros, peut-être ? Un aventurier ? Une machine particulièrement désirante ? Un créateur ? Je suis un fou qui affole le monde, qui divise la vie contre elle-même. Je suis un joueur écrasé par son échec qui n’a d’autre réponse à ses pertes que des pertes plus grandes. Ce qu’il ne fallait pas séparer, même dans la contradiction, ma conscience et le monde, mon ressentiment jouit de le disloquer. Ce que je suis ? Un pauvre homme qui a peur de lui-même, que terrifie et met en déroute le moindre désordre qui le traverse, de l’esprit ou de la chair, un niais qui rêve d’une vie sans blessure. Celui-là que finissent toujours par fabriquer les clans et les clubs, de quoi qu’ils se réclament.
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Le point de discernement, la charnière discriminante ne sont pas des dispositifs de sécurité, des sonnettes d’alarme. Ce sont de puissantes batteries qui mettent constamment en tension nos relations avec le monde, qui sollicitent en nous toutes sortes d’énergies, et même celles que nous préférerions ignorer, qui nous conduisent à nous-mêmes en nous écartant impitoyablement de l’idée que nous nous faisons de nous. Ce point, cette charnière, c’est comme un moteur, quelque chose comme un jaillissement lumineux bifide qui projette sa lumière sur nous et sur le monde, qui nous introduit dans son intimité en même temps qu’il nous écarte de lui, qui nous propose paradoxalement, en l’éloignant de nous, d’en prendre une vision toujours plus vaste, toujours plus ample. Celui qui oublie le point de discernement, celui qui fait sauter la charnière, le voici à l’instant le gentil citoyen d’une démocratie tiédasse et poussive. Il s’écrie, sur le ton qu’il faut, que le monde est un désastre. Il avoue qu’il participe lui-même de ce désastre. Ses faux aveux, ses fausses confidences, sa fausse sincérité, tout est compris dans son forfait-citoyenneté. Il ne doute pas un instant que la lucidité collective s’édifiera sur les aveuglements individuels, l’affirmation collective sur les dénégations individuelles, la vérité collective sur les mensonges individuels. Il espère une mort aussi confortable que la vie qu’il ne vit pas,
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Quelque chose s’est brisé dans l’attelage des mots et des choses. Ils n’ont jamais été moins libres que depuis qu’ils font chambre à part : condamnés à se répéter éternellement, à s’auto-engendrer, ils sont soumis comme jamais à des forces élémentaires, intraitables, inhumaines. Les mots n’embrayent plus sur les choses, les choses n’appellent plus les mots. Pour donner le change, les mots se font moralisateurs, une manière de mimer l’action. Et l’argent pousse de gros soupirs, comme s’il cherchait du sens, l’idiot. Rien à attendre de mieux de la politique, de celle-ci ou d’une autre, la difficulté est hors de sa portée. Un seul reproche à faire à nos bricoleurs : ils font semblant, ils ne veulent pas avouer qu’il faut chercher ailleurs, ça leur fait trop peur. S’ils ne se décident pas à rendre leur tablier et à rentrer dignement dans leur douar d’origine, comme Cincinnatus ou Lamartine, il leur faut dire au peuple, à chacun des individus qu’on rassemble arbitrairement dans ce mot ambigu, qu’ils continueront à assurer, dans l’intérêt de tous, les tâches qui leur ont été confiées, mais que désormais, pour l’essentiel, c’est à ceux qu’on appelle citoyens de parler, que la politique est devenue leur affaire, et qu’on va, sur ce point, violenter, sans la moindre hésitation, la logique de la société technocratique. Que les questions qui se posent sont trop fondamentales pour relever de la compétence de simples représentants. Il faudrait en somme qu’on comprenne, sans se fâcher, sans le leur reprocher trop méchamment, que les bricolos, tous les bricolos, sont à court d’idées, forcément à court d’idées. Il faudrait déclarer ouverte une période d’incandescente liberté, proclamer les grandes manœuvres de la liberté et que les citoyens s’en saisissent sans s’en laisser déposséder par personne, par les gargouillis d’aucun machin, et surtout pas par leur trouille, par leur frousse, par leur pétoche.
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C’est rêverie ? Personne ne rendra son tablier ? Le peuple se taira en braillant ? Possible. Probable. Alors il faut creuser plus profond, descendre plus profond, s’installer plus profond. Regarder mieux. Apprendre à trahir plus profond la trahison.
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Quand ils hésitent à rendre leur tablier, nos bricolos ont, il est vrai, une excuse de première. Voyez leur geste las en direction d’un groupe de jeunes fantômes tout de noir vêtus, grands élèves des anciennes écoles gavés de marketing, abrutis de gestion, ivres de petitesse, à qui l’on a appris que le prendre, le tablier, l’arracher à d’autres, s’en ceindre rageusement les reins, et l’esprit, et le cœur résume la vérité du monde, la gloire de vivre et la grandeur d’exister. Laisser la place à ceux-là ?
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Les cartes Vermeil, disent-ils pour désigner les plus anciens des politiques. Imagine-t-on Hugo, Jaurès, Herriot ainsi traités ? Même si ces produits sont en rupture de stock, la jeunesse est inquiétante quand, ironisant sur les vieux, elle anticipe sa propre défaite. Il me rasait puissamment, bien sûr, ce M. Couvrat, ancien avocat ou magistrat je ne sais plus, quand, sous le grand marronnier du patronage, il me racontait sa vie, sa guerre, ses procès, jusqu’à ce que la fatigue me fasse danser d’un pied sur l’autre. J’essayais parfois de l’éviter, c’est vrai. Me moquer de lui, jamais. Bizarre. Jeune, j’ai toujours senti un lien profond avec les vieux. En partie – en partie seulement -, parce qu’ils soulignaient ma jeunesse. Mais aussi parce qu’ils me libéraient de la crainte de la perdre, qu’ils attestaient une permanence, qu’ils me donnaient du champ, de la profondeur de champ. Parce qu’ils me laissaient le temps de regarder fumer la soupe, de tourner un peu mon assiette. Ma vie n’était pas à bouffer.
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Personne n’y pourra rien changer, jamais, nulle part. Le gratuit, c’est plus fort que le payant, plus vrai, plus heureux, plus amusant. Le payant, quand il parle d’autre chose que de lui-même, c’est toujours légèrement à côté. Le gratuit peut parler du payant : ça le fait rigoler. Le payant ne peut pas parler du gratuit : ça le fait enrager. Pour le payant, le gratuit est un payant de grand luxe, un payant qu’il ne peut pas se payer. C’est pourquoi le discours du payant tourne en rond, c’est pourquoi il essaye de se déguiser en gratuit, c’est pourquoi ça ne marche jamais.
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Comment il a été sérieusement proposé à des bambins de la maternelle ou à des enfants du cours préparatoire et du cours élémentaire de réfléchir aux relations des petites filles et des petits garçons de leur classe en étudiant la toile célèbre de Renoir Madame Charpentier et ses enfants, je ne pose la question que pour avouer que je n’en ai pas la réponse 5. Pourquoi, du toboggan sur lequel on les a lancés, ces malheureux écoliers voient-ils défiler les considérations de Mme Astrid de la Motte sur les knickerbockers, le Prince impérial à Fontainebleau, les pantalons bouffants d’Amelia Bloomer, le vélo d’homme de Lisette, notre célèbre championne de 1890, sans compter mille et une explications sur le peintre et sa toile, sur ce qu’il a fait du corsage baleiné de la dame et des bandes bouillonnées de sa jupe, tout cela pour leur faire observer que le petit Paul est habillé en fille, qu’il porte la même robe que sa pauvre sœur Georgette qui restera, elle, condamnée à ce triste sort quand Paul rejoindra le clan glorieux des hommes pantalonnés, pourquoi les petits élèves devraient déduire de ce pastis non pas, certes, que l’auteur de cette épopée pour maternelle est muette, mais qu’il faut d’urgence libérer les petites filles de la classe, probablement sonnées par ces révélations, des abominables souvenirs qu’elles réveillent en elles, pourquoi j’arrive au bout de ma phrase presque aussi épuisé qu’à la fin du document sans avoir saisi un traître mot à l’histoire mais, sinon convaincu, du moins définitivement vaincu, questions, questions, trop de questions… Tel ce militant FLN tombé aux mains des paras, et qui pensait s’en tirer moins mal en hurlant à tue-tête qu’il s’appelait Ferhat Abbas, j’accepte tout, je reconnais tout, je me repens de tout. Je ne poserai qu’une question à Mme Astrid de la Motte. Pourquoi écrit-elle ceci à propos de cette Madame Charpentier dont Proust disait – elle regrette sans doute de l’avoir su trop tard – qu’elle était une « petite bourgeoise ridicule » : « On pourrait la comparer aujourd’hui à Françoise Nyssen, la présidente du directoire des éditions Actes Sud, dont le fondateur était son père, Arthur Nyssen. Cette maison d’édition publie de grands auteurs tels que Paul Auster, Alice Ferney, Nancy Houston (prix Femina en 2006), Jérôme Ferrari (prix Goncourt en 2012) ou Jeanne Benameur (grand prix RTL-Lire en 2013). » À Dieu ne plaise que je mette en doute, un seul instant, les qualités et les mérites de Mme Nyssen. Toutefois, est-il vraiment nécessaire à une réputation si bien établie que la maternelle de Forléans, le cours préparatoire de Marimbault, le cours élémentaire de Vollore-Ville, les garçons de Volmorange et les filles d’Avize, les bambins d’Avoine et les bambines de Vallerange, les écoliers d’Ainval-Septoutre et les écolières de Mongibaud, les élèves de Fain-la-Folie, d’Aumur et d’Andance  (je sais presque par cœur Le conscrit des cent villages) chantent ses hauts faits et soutiennent sa renommée ?
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Vous aurez beau dire et beau faire, cette petite bière acide et molle n’enivrera pas l’époque. Du tableau que vous commentez, il restera deux choses : une bourgeoise ridicule en beaux affûtiaux et l’œuvre d’un grand peintre. Le reste, quelque air offensé que vous preniez, n’est rien, il est misérable d’y chercher votre pitance, votre piteuse pitance. Vous voulez l’égalité ? Montrez aux enfants, à vos risques, ce que la putasserie des temps leur propose, apprenez-leur à s’en libérer, chassez de leur tête et de leur cœur les vilenies qu’on y entasse. Vous voulez l’égalité ? Imposez-leur d’abord l’exemple de votre liberté, aucune inégalité n’y résistera, ni celle des sexes ni une autre. Vous ne ferez pas vivre une jeunesse en remâchant, en rabâchant, en ruminant, en dégustant vos aigreurs jouissives et compliquées. Personne n’est pur, pas même vous. Corvée de balayage, comme tout le monde. « L’adversaire n’est pas tout mauvais, l’ami n’est pas tout bon » disait encore Francis Jeanson sans voir là une raison de se décourager. Il ne suffit pas de miauler trois minutes sa cause pour se trouver revêtu d’intouchabilité. La mondanité des opinions est encore plus bête que celle des petites cuillers.
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N’avoir le culte de rien. L’étude des grands textes, si fortifiante qu’elle soit, n’est pas une potion magique. Quand une grande école de commerce se donne clairement pour but, par le moyen d’un processus que des observateurs ont appelé l’alternation, d’arracher leurs nouveaux étudiants aux passions littéraires ou philosophiques dont les prépas leur ont fourni la tentation pour les plonger dans ce que son conformisme tient pour la réalité, à savoir l’activisme lourdement désespéré des affaires, ne pas hurler au viol de la culture et ne pas saisir cette occasion de se faire le champion de je ne sais quel intellectualisme ou de quelque esthétisme. Là-dessus, pour ce qui me concerne, Montrouge veille au grain, et y veille bien. Si j’enrage – car j’enrage -, si je me bats – car je me bats -, ce n’est pas pour défendre un rôle social. Si je devais résumer en quelques mots mon expérience de la bourgeoisie cultivée quand, jeune homme pauvre entièrement étranger à ses pompes et à ses œuvres, mes études classiques me l’ont fait découvrir, je dirais ceci : les reliques sont magnifiques, l’âne qui les transporte en est bien un : il rue et il est soumis. Il ne m’a jamais fait oublier les reliques, elles ne l’ont jamais justifié.
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Alternation. De quoi s’agit-il ? De faire passer de la littérature et de la philosophie à l’économie, voire à la gestion, les étudiants qui le souhaitent ? Très acceptable. De les protéger de l’enfermement que peut favoriser une culture classique minoritaire et de les aider à entrer de plain-pied dans le monde où ils vivent ? Rien à objecter.
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Mais le fond de cette culture classique, quoi qu’il en soit de ceux qui l’enseignent et de ceux qui l’étudient, la trace qu’elle laisse quand, à une période de sa vie, on l’a vraiment méditée, c’est la qualité de liberté que suscite sa gratuité, son absolue gratuité. Il n’y a rien à gagner à lire les grands textes, rien en tout cas qui se puisse évaluer, mesurer, comptabiliser, jalouser. Si l’importance accordée aux examens et aux concours n’est pas une poussière insignifiante que vingt lignes d’un grand auteur suffisent à dissiper, c’est qu’on n’a rien compris, rien de rien. C’est qu’on veut faire du payant avec du gratuit : erreur 58781. La culture classique tient tout entière dans le forum qu’elle installe en secret dans l’esprit de ceux qui en bénéficient. Ce qui arrive à leur vie et ce qui s’agite dans leur tête entre en consonance avec des expériences venues de très loin qui l’accueillent et l’interrogent, transcrites dans des textes à qui l’art d’écrire a conféré une double dimension d’universalité et d’intimité, d’autorité et d’amitié, que toutes les âmes, à travers le temps, reconnaissent.
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Aucune incompatibilité entre la culture classique et les tâches qui se rapportent à la vie économique, au commerce, à l’administration. Imagine-t-on les auteurs grecs et latins entièrement étrangers à ces soucis ? Si certains d’entre eux, particulièrement fortunés, ont consacré l’essentiel de leurs forces aux belles-lettres et aux arts (mais, au fait, n’est-ce pas encore le cas ?), beaucoup d’autres, comme nous disons si aimablement, ont plongé leurs mains dans un cambouis ou dans un autre. Il est arrivé à Platon de vendre de l’huile. Horace a été secrétaire au trésor. Cicéron était avocat. Plaute fut charpentier et machiniste de théâtre. Sophocle a été gestionnaire. Sénèque fut conseiller politique. Ovide magistrat. Tacite, Salluste étaient des hommes politiques, comme bien d’autres. Euripide, fils d’un petit commerçant, s’entraînait dur à l’athlétisme et à la danse dont il voulait faire son métier. Pourquoi, comme se le demande avec raison Yves-Marie Abraham 6, une école de commerce voudrait-elle donc « resocialiser les élèves, les amener à passer d’un monde à un autre et obtenir de leur part, au terme du processus, une adhésion pleine et entière à la réalité managériale. » ? Pourquoi changer le logiciel quand il suffit d’ajouter des fichiers ?
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Mais les managers ont raison. Ajouter des fichiers ne suffit pas, il est nécessaire de changer le logiciel. Il y a une contradiction radicale, insurmontable, entre la culture classique et ce qu’ils proposent. Un gouffre qu’aucune amabilité, aucune séduction, aucune rouerie ne comblera jamais. La culture classique, faite de liberté, est un apprentissage de la liberté. Le management, né de la contrainte, est un apprentissage de la contrainte. Quand, sous prétexte de les familiariser avec l’entreprise, on invite les étudiants à jouer aux managers, on ne leur apprend pas à découvrir la réalité mais à la modeler et à la soumettre ; on ne leur montre pas sa diversité et sa complexité, on ne les aide pas à la comprendre et à l’aimer : on leur souffle les procédés et les trucs qui leur donneront le goût de la dominer et l’illusion qu’ils y parviendront, trucs et procédés qu’ils ne manqueront pas, on l’espère, de s’appliquer à eux-mêmes en sorte que le projet servile soit mis en œuvre, comme il convient, par des esprits serviles. La culture classique s’accommode parfaitement de l’entreprise, de la technique, de l’organisation, de la production, de la hiérarchie : elle est l’ennemie mortelle, irréconciliable, du management et des managers. Parfois, quand un banquet a réveillé en eux des émotions, ils la célèbrent sur ce ton ampoulé qui signe l’insincérité. Parfois, ils la travestissent en une décoration ridicule. Mais, au fond, ils lui déclarent toujours la guerre, la guerre totale, surtout quand gronde en eux la honte sourde d’avoir bénéficié de ses largesses. Aucune coexistence possible entre la culture classique et l’idéologie managériale. Guignol qui prétend le contraire. C’est bien une conversion, comme l’écrit Yves-Marie Abraham, que les managers cherchent à provoquer chez les étudiants issus des filières classiques. Ils veulent qu’ils changent radicalement de références. Ils veulent qu’ils reconnaissent la « pleine consistance » de l’univers de l’entreprise. Ils veulent qu’ils s’inclinent devant son « inévitabilité ». Ils veulent qu’ils fassent allégeance au destin le plus épais et le plus stupide qui soit : le pouvoir de l’argent. Pourquoi ? Parce que. Aucune raison sérieuse. Comme dans toute tyrannie, la plus effrayante des passions : les esclaves ont besoin d’esclaves.
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Faire semblant. Jouer à faire semblant, mépriser le jeu, donc la vie, donc l’amour, donc la foi. Il faut lire le management naïvement, un peu comme l’histoire de la pomme dans le Jardin. Une minuscule démission originelle au plus secret du secret et tout est faux, les projets deviennent absurdes, les ambitions grincent, la joie est mitée, les voix se fêlent, le plaisir brandit des pancartes, l’étroit pourrit tout, plus c’est beau plus vite ça se corrompt, personne ne peut plus pardonner personne. Un machin a été placé sur la vie pour qu’elle n’accède pas à certaines fonctionnalités. Le management, ou la pensée châtrée. (Comme Shadow, ce brave gros père de chat qui s’aplatit tel un tigre dès que le vent fait bouger une feuille. Il a un ennemi, Shadow, il faut raconter ça à Mme Astrid de la Motte, un matou tout noir, comme celui de Montmartre, qui le persécute en poussant des cris affreux. La voisine le chasse comme elle peut. Normal, me dit-elle, il est entier, il est mauvais.)
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Il est mauvais parce qu’il est entier. Beau sujet de controverse. Mais on ne m’a jamais placé dans l’oreille un filtre freudien. Je pensais aux managers que j’avais connus, à leurs efforts pour rassembler et réunir sous la houlette de leur fonction, de leur rôle dans l’entreprise, tous les aspects de leur existence, à totaliser comme disait Francis Jeanson. Les voir se contraindre à ce point et s’obliger à en paraître heureux était un spectacle parfois ridicule, parfois touchant, toujours un peu effrayant. Je les sentais aux prises avec une passion irrésistible et puérile qui rejoignait presque toujours, d’une manière ou d’une autre, ceux qui voulaient lui échapper ; les vrais résistants le payaient très cher, leur marginalisation les angoissait, leur angoisse les marginalisait.
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On ne fait pas sans danger d’une fonction le centre de sa vie. J’observais comme ils étaient dépourvus quand frappait le malheur, le vrai malheur. Ils semblaient s’absenter d’eux-mêmes comme si souffrir était une séquence manquée, une erreur de programmation, un temps mort. J’entends encore leur silence à ces instants-là, une sorte de fraîcheur les frôlait, qu’ils chassaient. Enfermés volontaires dans la cage de Faraday de ce rationnel qu’ils imaginaient raisonnable, ils avaient parié de faire entrer toute leur vie dans cette prison, d’oublier le point de discernement, de bricoler la charnière discriminante, de basculer tout entiers du côté des choses mesurables et des résolutions simplistes, de tirer un trait sur eux-mêmes. J’observais comme ils parlaient de la musique, du théâtre, des livres. La culture semblait pour eux une périphérie aimable et badine, le repos du marcheur. Même ceux qui en parlaient le mieux semblaient n’y entrer jamais. Entiers, ils se voulaient entiers, au sens où c’est impossible, au sens où c’est la définition de l’enfer. Ils voulaient ignorer qu’ils manquaient d’un manque ; quand le soupçon leur en venait, ils redoublaient de volonté, d’énergie, de discipline. Leur malheur me mettait en colère. Sans doute parce que j’étais comme eux. Mais aussi parce qu’il faisait du mal.
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Pauvre homme celui qui, lucide sur la faiblesse de ses semblables, en conçoit secrètement un grotesque sentiment de supériorité. Mais pauvre homme aussi celui qui, conscient de ce danger, en tire lâchement prétexte pour se taire.
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Si je cherche ce qui me relie le plus profondément à mes semblables, je ne trouve ni les appartenances ni les opinions, ni même les inclinations, mais une solidarité très mystérieuse, sans aucun rapport avec ce qu’on désigne aujourd’hui par ce mot, et qui a vaguement à voir avec les tranchées, la boue, l’air, le ciel. Le sentiment de partager la même situation ordinaire sur laquelle se greffe de l’extraordinaire. Du banal et du poignant. De l’évident qui est lui-même mystère. Je ne parle pas seulement de l’euphorie qui nous saisit dans une circonstance heureuse. Je parle de ce à quoi la laideur et le dégoût eux-mêmes, pourvu que nous en ayons le cœur, peuvent nous conduire.
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La première fois que j’ai éprouvé le sentiment terrible du déjà mort, plus redoutable que la vue d’un cadavre, j’avais onze ans, je venais de quitter le Cours Saint-Jacques de Montrouge, j’arrivais au Lycée Montaigne. Je dois cette expérience à deux ou trois petites racailles grandes bourgeoises, de pauvres gosses dont je ne savais que haïr le cynisme, la fatuité, l’air de distinction soumise qu’ils arboraient devant les professeurs et l’infâme vulgarité où ils se vautraient dès qu’ils avaient tourné le dos. Ce qui me troublait le plus n’était pas ce qu’ils étaient mais ce qu’ils semblaient ne pas être. Ce qui leur manquait plus que ce qu’ils montraient. Leur vie était déjà vieille, comme s’ils avaient commencé par la mort. Ils étaient condamnés à jouer faux, il n’est pas de châtiment plus sévère. Derrière les voyous du HBM se profilait un destin, on voyait dans leurs provocations l’image inversée d’un désir : les riches voyous de Montaigne semblaient avoir déjà été vidés de tout et n’avoir d’autre envie que de se débarrasser du reste.
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Ils m’ont d’abord fasciné. Puis je les ai haïs et méprisés. Le temps a passé. Si je dis qu’ils ne m’inspirent plus rien, je ne dis pas qu’ils me soient indifférents. Ils désignent. Ils me donnent envie de parler. Non pas contre eux, non pas contre un souvenir. Peut-être sont-ils morts. Peut-être ont-ils vécu comme des misérables. Ou comme des héros, ou comme des saints. Je ne sais qu’une chose. Il ne faut pas avoir peur de l’horreur du monde. Il faut s’en laisser imprégner, l’attirer dans le piège de soi-même. Et parler. Il faut parler ce monde, le parler avec son cœur. Non pas commenter, non pas jacasser. Du fond de soi, parler et, quand on sent que parler n’est plus une parole, se taire. Parler. Avec amitié. Avec colère. Avec l’amitié de l’amitié et l’amitié de la colère. Nous voyons bien que le monde sonne creux, que la politique sonne creux, que l’enseignement sonne creux, que la culture sonne creux, que la vie elle-même commence à sonner creux. Tout le monde le sait, tout le monde tâche d’y remédier. Le problème, c’est que plus on veut injecter du plein dans ce vide, plus il sonne creux. Assez normal, si je puis me permettre. Sans doute n’a-t-on pas assez observé que ce qui fait sonner juste un être humain, ce n’est pas ce qui entre en lui, c’est ce qui en sort. Les élites ne savent pas ça, elles ne cessent de se remplir. Devenir une zélite, lugubre perspective !
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Et si la crise, ce que nous appelons la crise, c’était à la fois une condamnation radicale de ce monde en toc et une invitation à commencer, à commencer dans les grands fonds, dans les hauts-fonds, dans les bas fonds ?
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« On veut se sentir essentiels. » dit une jeune femme à la radio, au nom des greffiers en colère. Essentiels comme greffiers ? Pourquoi ? Essentiels à quoi ? On ne demande pas l’essentiel à son métier, on lui en donne un peu, plutôt ; si c’est un métier honnête, qui aime la liberté, il vous le rend au centuple ; dans le cas contraire, bien le bonsoir. J’avais toutes les raisons de ronchonner, je n’ai pas raté l’occasion. Mais la voix était sincère, les mots n’inventaient pas l’émotion, j’étais d’accord avec quelque chose. Parce qu’elle mettait tout sur la table, tout son embrouillamini, et que l’embrouillamini des autres me rassure sur le mien. Elle ne trouvait pas son émotion dans les mots comme ses chemises dans l’armoire. Ses mots ne sortaient pas de la boîte à outils, ce n’étaient pas ces trucs émotigènes que l’on choisit dans la trousse selon qu’on a intérêt à faire pleurnicher l’auditeur, ou vibrer, ou frémir, ou s’attendrir, ou s’indigner. Les vins, je les confonds pas mal, sauf le morgon. Les mots des autres, je les repère, ceux de cette femme n’étaient pas chargés de faire le job, j’aime ça.
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« On veut se sentir essentiels. » Tout son chaos est là, à fleur de peau, merci. Elle ne parle pas comme une zélite, elle ne nous terrorise pas avec de la clarté opérationnelle. En cinq mots, sans s’en rendre compte, elle dit son adhésion inconditionnelle au système et son refus radical du système. Qu’elle est fascinée. Qu’elle est révoltée. J’entends Jeanson approuver : « Bon début ! Tu la connais ? » Vive le chaos qui n’est pas un désordre. Vive le chaos qui est de l’ordre en genèse. Vive le chaos et, au cœur du chaos, vive l’étincelle d’amoureuse exigence qui ne se laisse jamais voir toute nue et qui, en douce, le sauve, l’inspire, l’ordonne, l’accouche. Vive le chaos qui trahit la mort.

(24 octobre 2014)

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Notes:

  1. Voir le Marché XLIII
  2. L’un et l’autre dans la Collection blanche de Gallimard.
  3. Publié, en 1960, par les éditions de Minuit, ce livre fut saisi huit jours plus tard pour provocation à la désobéissance. Il a été réédité en 2001 par Berg International Éditeurs.
  4. La Préparation du congrès socialiste,  Cahiers de la Quinzaine, février 1900
  5. http://www.cndp.fr/ABCD-de-l-egalite/fileadmin/user_upload/doc/fichepedagogique_madamecharpentieretsesenfantsparaugusterenoir.pdf
  6. Abraham Yves-Marie, Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un HEC, Revue française de sociologie 1/ 2007 (Vol. 48), p. 37-66