Francis Jeanson

LE MARCHÉ XLIII

J’ai rencontré Francis Jeanson au début des années 70, alors qu’il travaillait au chantier tout neuf de l’action culturelle. Chargé de la préfiguration de la Maison de la Culture de Chalon-sur-Saône, il réfléchissait aussi, avec le ministère, à la formation des animateurs de ces Maisons, tâche pour laquelle il cherchait un adjoint. J’avais présenté ma candidature ; à l’issue d’une séance assez solennelle au Ministère de la Culture, elle fut agréée. Francis m’inspira tout de suite curiosité et sympathie et j’intervins avec enthousiasme dans le premier stage national. Il durait un an. Les stagiaires bénéficiaient d’une foule de rencontres avec toutes sortes de personnalités éminentes, écrivains, artistes, auteurs dramatiques et comédiens, sociologues, pédagogues, etc. Dans des séminaires réguliers, Francis donnait sens et unité à l’ensemble. J’essayais, quant à moi, de transposer à l’univers culturel ce que mon activité de formateur en entreprise m’avait déjà enseigné. « Fais ce que tu veux », m’avait dit Francis. À la fin du stage, une réunion fut organisée pour procéder au bilan de l’année. Leurs discours ayant mis l’horaire en danger, les officiels prièrent les stagiaires d’être brefs, ce qu’ils acceptèrent de bonne grâce. L’un d’entre eux parlerait au nom du groupe et son propos tiendrait tout entier en une équation sur laquelle ses collègues s’étaient accordés. Sur quoi le délégué se leva, s’en alla chercher un tableau, et écrivit : Stage national = Jean (son+Sur).
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Vanité. Mais, après quarante ans, la gloriole aurait pu garder cet épisode aussi frais dans ma mémoire sans qu’il soit resté dans mon cœur. J’étais honoré d’être ainsi associé à Francis, mais il s’agissait surtout d’autre chose. Cette équation n’était ni une flatterie, ni un règlement de comptes. Les stagiaires n’avaient jamais montré la moindre animosité envers les interlocuteurs qui leur avaient été proposés, et dont ils évoquaient souvent les apports. Ils nous avaient seulement lancé une sorte d’appel, leur équation était un manifeste en raccourci, l’expression d’une urgence que Francis Jeanson et moi avions peut-être pu mieux entendre que d’autres.
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Quelle urgence ? L’urgence de l’urgence, précisément. L’urgence de ranger les choses importantes dans les beaux dossiers de toutes les couleurs qu’elles méritent, et de s’intéresser aux choses urgentes, et de se donner, de s’adonner aux choses urgentes. Les futurs animateurs avaient compris que c’était là la pente naturelle de Francis, et la mienne. Même si les aventures que j’avais eu à affronter étaient à celles de l’animateur du Réseau ce que la pétanque est à l’ascension de l’Himalaya, les stagiaires, au-delà de toute identification politique ou idéologique, nous avaient sentis du même côté. Nous l’étions. Francis l’avait immédiatement compris ; de cela, je lui avais été reconnaissant. Il m’avait parlé comme à moi-même, non pas comme à une contrée voisine, à un clocher concurrent, à un allié d’un jour susceptible de devenir un adversaire de toujours.
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L’urgence. Je voudrais être certain de faire entendre ce que je mets sous ce mot. Je ne parle pas de l’urgence des journalistes, ni de celle des experts, ni de celle des humanitaires. Je parle de l’urgence d’accéder à soi-même, et de la nécessité, pour y parvenir, de faire la route avec les autres. Tout le monde a ce désir, mais peu de gens le regardent en face, peu de gens osent avouer et s’avouer que c’est là le meilleur combustible possible pour l’espérance, son principal moteur et sa source la plus vive, au point que son absence frappe tout le reste de stérilité. Ce mélange de proximité et de distance avec autrui, cette fraternité de voyageurs, cette fragile certitude qu’on ne se soucie ni de consolider ni d’analyser, dont on ne cherche ni de quoi elle est faite, ni de quoi elle manque, ni de quoi elle boite, ni de quoi elle souffre, dont on accepte les limites sans refuser les joies et les plaisirs qu’elle offre, qui, en lui donnant sens, tout à la fois alourdit et allège la solitude, l’affirme et la dépasse en la transfigurant, quelle existence ne la désire pas ? Mais peut-on encore comprendre cela, peut-on encore croire cela ? Sans doute. Quelque part, comme on disait à l’époque. Je m’y efforce comme un autre, je n’y parviens pas toujours. En tout cas, c’est bien de foi qu’il s’agit. De la foi du croyant ou, comme dit Francis, de la foi de l’incroyant.
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Accéder à soi-même, aider les autres à y parvenir aussi et, en les y encourageant, s’y encourager soi-même : Jeanson n’a jamais rien fait d’autre dans sa vie. C’était cela, le Réseau : sortir de la honte intolérable de la Guerre d’Algérie, sortir d’une défaite de plus en plus évidente, et que l’illusion de chaque succès militaire aggravait. Ne pas accepter de vivre dans cette lumière sale. Prendre les moyens qu’il faut, accepter qu’ils soient trouvés discutables et que, parfois, ils le soient. Agir dans le sens de la plus grande urgence, non pas en vengeur, non pas en théoricien. Christiane s’agaçait de ce qu’on identifie toujours leur couple aux années du Réseau. Le reste était pourtant de la même inspiration. L’action culturelle, telle que la voyait Francis, c’était tâcher de rendre les gens à eux-mêmes par le même mouvement qui le poussait constamment à se rendre à lui-même. Non pas la bienveillance, la philanthropie, le dévouement, l’altruisme. L’affirmation d’une communauté de destin, d’une identité de situation attestée par la présence dans chaque conscience, au-delà de tout ce qui sépare, d’un désir de sens. Tout cela ne m’aurait pas parlé à ce point si je n’avais déjà eu l’occasion de comprendre que cette perspective était la seule capable de donner sens à mon travail de formateur.
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Un été, je l’avais entraîné pendant quelques jours dans un beau village de Provence dont le maire avait accepté l’idée d’une sorte de mise en expression de ses administrés. J’étais ébahi du naturel et du soin avec lequel il s’entretenait avec nos interlocuteurs, haussant sans effort l’image des humbles, nuançant avec un humour gentil la satisfaction des importants. Il ne cessait de découvrir, il semblait renaître avec chacun ; mieux encore, il est vrai, avec chacune. Francis aimait passionnément les femmes. Il parlait d’elles avec une immense liberté toujours empreinte de la plus affectueuse amitié. Je lui enviais cette simplicité. Je l’entends encore, une fin d’après-midi où nous nous promenions dans le village, heureux de la beauté du site, heureux d’une jeune femme rayonnante que nous venions de croiser, me dire : « Tout est devenu plus large. » Et j’ai toujours dans l’oreille la grosse quinte de toux qui saisit le responsable du Crédit Agricole à qui j’avais un peu perfidement conseillé de lui demander une conférence quand, à l’issue d’une salve de questions, Francis déclara sur ce ton de douceur rieuse qu’il maniait comme une arme pacifique : « Nous allons maintenant nous quitter, mais je vais partir sur un regret. Vous ne m’avez pas interrogé sur ma vie sexuelle. »
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Francis Jeanson était la mesure même. Mais, dans la mesure, il était démesuré. Il ne concevait pas l’idée d’absolu. La condition humaine, pour lui, était absolument relative, c’est-à-dire absolument en relation. « Il est clair, écrit-il, que nous n’agissons pas dans l’absolu : mais c’est précisément dans le relatif qu’il nous faut nous maintenir, envers et contre tout, une sorte d’exigence absolue. Entre le redoutable confort des solutions radicales et la fuite dans l’insignifiance relativiste, il nous reste à tenter de naviguer… »
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« La perception, disait Deleuze, pas la morale ! » « C’est scandaleux, ajoutait Jeanson, de parler de Morale dans l’univers où nous sommes. » À l’origine de ses engagements, aucune surdétermination politique. Le Réseau était né de l’indignation mêlée d’effroi où l’avaient jeté, durant un séjour en Algérie, les propos de nos compatriotes. Cette réaction m’était facile à comprendre. Dans un texte qui figure sur ce site, Retour en Algérie, j’ai raconté ce que fut ma première promenade de soldat à Alger, le gamin algérien déchiqueté par la bombe qu’il transporte, la fureur délirante du curé de Saint-Augustin, l’évidence hurlante que tout cela devait cesser : et j’étais un catholique de droite, et j’étais venu volontairement en Algérie pour y défendre la civilisation occidentale ! Pourtant, si sévère que fût son jugement sur le comportement de certains d’entre eux, Francis Jeanson n’était nullement en guerre contre les Français d’Algérie. Il voyait de quoi ils étaient responsables, mais n’oubliait jamais en quoi ils étaient aussi des victimes. J’aimais cet homme de gauche qui ne jouait pas à l’homme de gauche, que je n’ai jamais vu s’étrangler d’indignation, s’étouffer de compassion, se shooter à la dénonciation, se gratter la conscience, qui ne faisait pas semblant de découvrir la misère du monde et d’être comme auréolé de cette extraordinaire trouvaille. Francis était un homme droit, le malheur des autres ne lui était pas un alibi foireux pour ne pas oser le bonheur. « On ne travaille jamais pour les autres si ce n’est pas avec eux », disait-il. Et ce travail est un bonheur, on y rencontre des amis, des joies, des plaisirs. Son regard désencombré ne cherchait pas dans l’état du monde la justification d’une névrose, mais les germes de l’humanité plus consciente, plus libre, plus audacieuse dont il avait lui-même besoin pour être heureux. Il était en proximité immédiate avec ceux qui lui demandaient d’éclairer un peu leurs problèmes. Une de nos amies parlait à son propos d’une attitude de vérin : non pas exaucer, mais exhausser. Aider la subjectivité des autres à surgir, à fuser, à s’échapper n’était pas pour lui une préconisation de colloque ; il était ainsi avec ses proches comme avec les inconnus. Sa manière de vivre l’amitié, c’était d’être aux affûts de la liberté des autres. Il savait qu’elle naissait d’un envol inattendu, d’une imprévisible effraction, d’un mouvement d’abandon soudain monté jusqu’à la conscience grâce à un instant de vraie confiance. Cet homme cultivé ne bouquinait pas la liberté. Il ne proposait à ses interlocuteurs ni vaines analyses, ni solutions toutes faites, ni promesses d’avenir : il se faisait seulement l’allié inconditionnel de ce qu’il cherchait et trouvait en eux d’authentiquement personnel. Quand le hasard le fit s’intéresser à la formation des personnels des hôpitaux psychiatriques, son apport fut extrêmement utile aux spécialistes et à ceux que l’on appelle parfois trop vite des malades 1.
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Je me rappelle une soirée d’été chez le maire provençal qui nous recevait. Nous étions en pleine libération des mœurs. La nudité était à la mode, comme en d’autres temps le smoking, beaucoup y cédaient. Mes esprits animaux n’étaient nullement désolés du spectacle qui leur était offert, mais je ne pouvais m’empêcher de marquer mon agacement quand des parents se flattaient de se montrer nus devant leurs enfants. J’aurais tout oublié de ces débats de bobos désœuvrés si Francis, en qui nos interlocuteurs avaient cru trouver un adepte, sinon un apôtre, de leur héroïque révolte contre la pudibonderie, n’avait, à leur grande déception, fait écho à mes réticences non pas pour les excuser, ni même pour les expliquer, mais pour les fonder. À ce signe minuscule, j’avais senti à quel point il s’intéressait aux autres. Confronter des opinions lui importait infiniment moins que saisir le point d’authenticité d’une expérience ou mettre le doigt sur l’enjeu personnel d’une contradiction. Plutôt qu’aux autres, d’ailleurs, il s’intéressait à l’autre, à son interlocuteur du moment, à celui-ci, à celle-là dans sa complexité réelle, ici, aujourd’hui, dans cette situation précise. Nier cette complexité pour « faire triompher une vision partielle », là était pour lui la démesure, la démesure pernicieuse, source de mauvaise foi et de violence, le contraire de la bonne démesure qui est comme le halo de la mesure, son orchestration par la générosité du cœur.
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Le thème de la respiration serait une bonne entrée pour considérer la vie et l’œuvre de Francis Jeanson. Il faudrait prendre le mot dans son sens premier. Vers la trentaine, il avait dû faire un séjour au sanatorium ; dans ses dernières années, il fut astreint à des soins quotidiens très pénibles. Toute sa vie, il a cherché l’air. La montagne lui était interdite. Sa maison de Claouey, sur le Bassin d’Arcachon, l’en consolait. Fit-il de la mer un sommet ? L’absolu dans le relatif, serait-ce la verticalité secrète de l’horizontal ? En tout cas, dans ce monde étouffant, il cherchait à respirer, et il aidait à respirer. Comme ce jour où nous nous promenions dans le village provençal. Il prenait l’air à pleins poumons, et j’en étais renouvelé.
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N’importe qui, sur Internet, injurie n’importe qui. « Traître ! » tapotent sur leur clavier, à propos de Jeanson, de bons petits pères un peu hépatiques qui vont même parfois, suprême patriotisme, jusqu’à se féliciter de sa mort. Francis en aurait souri, je gage qu’il aurait trouvé ces réactions finalement assez compréhensibles, et peut-être relativement judicieuses : la notion de Traître dont, dès 1955, il signalait l’importance dans la pensée de Sartre, et sur laquelle la Guerre d’Algérie lui donna l’occasion de réfléchir d’une façon on ne peut plus directe, tient une place importante dans son œuvre. Le Traître en question n’est pas le voyou, le vendu qui ne mérite pas la majuscule. Parlant du personnage qu’incarnait Pierre Brasseur dans Kean, une pièce de Jean-Paul Sartre, Jeanson le définit comme « celui qui a été jeté à la solitude parce que la Société lui donnait tort et qu’il ne parvenait pas en lui-même à se reconnaître fautif. » De nos jours, ce traître-là est largement passé de la scène à la salle et de la salle à la rue, via les entreprises, les médias, l’universel bourrage de crânes. Se sentir seul dans un univers social si massivement, si brutalement, si perversement autoritaire qu’on se donne à peine le droit d’en contester le bien-fondé et que les plus menacés hésitent à s’en protéger autrement qu’en se supprimant purement et simplement, c’est entrer dans cette problématique, c’est commencer à être ce traître très spécial, traître objectif dira Jeanson, traître au second degré, traître multiplié par traître au sens où moins par moins fait plus. « Vous serez seul, écrit Sartre, si vous connaissez que vous n’êtes plus, aux yeux de tous, qu’un objet coupable, tandis que votre conscience, en dépit d’elle-même, ne cesse de s’approuver ; vous serez seul si la société vous annule et que vous ne pouvez pas vous anéantir. » Ton de théâtre, bien sûr. Mais, pour de plus en plus de gens, cette solitude, au moins provisoire, devient un passage obligé : savent-ils assez que, s’ils ont le courage de l’accueillir droitement, la vie est au bout ?
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Être ce traître, ça vient comme une allergie, c’est une allergie. Choisissant d’abord l’homéopathie, on commence, aux premiers signes de contestation qu’on repère en soi, par adhérer plus que de raison à ce que l’on a la hantise d’abhorrer. Comme le boxeur en difficulté, on colle au corps de l’adversaire pour l’empêcher de frapper. Les premiers doutes ? Des signes de fatigue, rien de plus. Les traces de dégoût que l’on repère comme de vilaines taches ? Elles passeront si l’on redouble de docilité, si l’on s’applique à ne pas voir, si l’on pense à autre chose. Mais elles ne passent pas, il faut forcer la dose. En avant pour la compensation, pour la célébration lyrique, féroce, intraitable, de ce que l’on devrait refuser, de ce qu’on va finir par haïr à force de ne pas le refuser. Solitude sous contrôle. Climat de fascisme, de stalinisme : management. Fascination par les autres, devenus soudain si cohérents, si présentables, si réglos, si fiables, si rationnellement rationnels, si humblement sympathiques : ils ne souffrent pas à ce point, les autres ! Et la crise, la crise qui vient, qui vient nécessairement pour empêcher le pire : qu’elle ne vienne jamais.
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Ne rien voir ? Ne pas penser ce qu’on pense, ne pas sentir ce qu’on sent ? Difficile de tenir longtemps la position. Un jour, la contradiction devient insupportable, il faut une façon plus subtile de nier l’évidence. On appelle généralement cela lucidité, mais c’est le contraire : l’antichambre de la noirceur. Décrire, décrire encore, décrire jusqu’à l’ivresse pour bien s’enfoncer dans le bain de mousse, dans le marais de mousse du pessimisme, noir désir, sombre jouissance. Ah ! L’inépuisable dégustation du pessimisme ! La lente progression des tanks du pessimisme. Quelle énergie propre, le pessimisme, il produit ce qu’il consomme ! Et se tient toujours si près de la réalité ! Dans sa lucidité sans lumière, on déguste en esthète la lenteur de l’asphyxie. Quoi de plus naturel que le malheur ? Le principe de réalité – misérable principe, crasseuse réalité – ne suffit-il pas à le justifier ? Les choses sont comme ça, personne n’y échappe, tu as raison, tout ça est dégueulasse, mon manager me siffle, il faut quand même que j’y aille. On se consolera avec les entractes plus ou moins laborieusement orgasmiques concédés par le principe de plaisir, petit cousin du susnommé. Et si tout cela ne suffit pas à colorier l’image qu’on a de soi, on ouvrira le tiroir aux grands mots, et on se collera sur le front la première étiquette qu’on en tirera : Progrès, Humanisme, Ordre, Révolution, Croissance, Religion, Sécurité, Écologie, Anarchie, très bon tout ça, excellent, j’achète ! Faute de contenu, il faut bien se donner une contenance !
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Je ne me vois pas expliquer à des salariés de France Telecom que leur entreprise n’est pour rien dans leur malheur. Mais prendraient-ils pour un traître – en mauvaise part, cette fois – celui qui leur suggérerait que, pour réelles que soient leurs souffrances, ils auraient tort de voir l’enfer dans ce qui est seulement, si l’on peut dire, une manifestation de l’enfer, une émergence particulièrement gratinée de l’enfer ? L’idée qu’à l’extérieur de la boîte on est libre, ceux qui souffrent vraiment au travail savent que ce n’est pas vrai. Peuvent-ils admettre que ce que leur inflige l’entreprise, cette dépendance carcérale, cet enfermement maniaque, dépasse, et de beaucoup, la capacité de nuisance des quelques personnages qui recyclent leur agressivité d’adolescents frustrés dans le confort bébête des étages supérieurs ? Peuvent-ils admettre qu’ils sont là devant une expérience fondamentale, qu’ils sont vraiment affrontés à l’absurdité du monde, qu’ils sont au point de bascule de la vie et de la mort ? Peuvent-ils croire qu’ils sont des pionniers, des aventuriers, des découvreurs ? Ils le sont, pourtant, et au premier chef, et les si bien nommés partenaires sociaux ne le sont pas, eux, leurs experts de poche non plus. Peuvent-ils se dire que, pour épuisant qu’il soit, ce combat vaut la peine d’être engagé, qu’il n’est nullement perdu d’avance, qu’il peut devenir légende ?
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À la fin, pourquoi les esclaves de la colonisation managériale ne marronnent-ils pas plus souvent ? Ce que pouvaient faire des gens ignorants, dépourvus de tout, et sur lesquels on allait lâcher les chiens quand ils s’enfonceraient nus, en pleine nuit, dans une nature hostile, les salariés citoyens consommateurs sont incapables de s’en inspirer, même d’infiniment loin, même avec toutes les transpositions qu’on voudra ? Gardent-ils seulement quelque nostalgie de ce genre de révolte ? En sont-ils, parfois, vaguement émoustillés ? Peu familier des beaux quartiers, je ne suis pas porté à sous-estimer le poids des nécessités matérielles. Mais enfin… Quand l’existence n’est plus que le combat permanent de l’insomnie et du somnifère, de l’angoisse et de l’anxiolytique, quand une fenêtre ouverte devient issue de secours, est-ce bien raisonnable de s’entêter, est-ce bien raisonnable de ne pas marronner ? À ce niveau de désastre, l’enjeu est-il encore équitable ? Ira-t-on raconter qu’on agit pour l’avenir des enfants ? Cela prête à rire. Sauf si, les destinant à la carrière psychiatrique, on voulait leur donner un peu d’avance dans leurs études en leur fournissant très tôt une expérience pratique. Tout cela ne va pas, on dira ce qu’on veut… Il doit y avoir d’autres explications à cette ahurissante passivité. C’est entendu, ni la consommation ni la communication ne favorisent l’imagination et l’audace. Mais, vraiment, il aurait suffi de quelques décennies de médias et de supermarchés pour dévitaliser comme une dent l’homme du XXe siècle finissant ? Je ne l’ai jamais vu très glorieux, ce gazier-là, mais de là à sombrer aussi vite !
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Alors, une hypothèse. Ici est définitivement comme ailleurs. Pour marronner, il faut de l’inaccessible : ça, c’est râpé. On s’échange maintenant les lions et les guépards comme les couches-culottes et la Joconde. Robinson Crusoé commande sa pizza sur son portable. Tous les jeux ne sont sûrement pas faits, mais toutes les cartes sont distribuées. Ici étant comme ailleurs, les problèmes s’y posent comme ailleurs. Ce salarié qui s’obstine à rester dans sa boîte pourrie a peut-être au fond de lui l’idée étrange et perspicace qu’il est inutile – et même déplacé – de troquer ce sort détestable contre une situation un peu moins difficile : pressentiment animal de la catastrophe. Ailleurs, il y a peut-être quelques aisances de plus, quelques vexations de moins. Mais ailleurs, quelque chose lui dit que c’est un endroit qui n’a pas encore eu le temps de ressembler à sa boîte pourrie, qui, d’une manière ou d’une autre, deviendra sa boîte pourrie.
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Déménager pour aller où quand on patauge au fin fond de l’engloutissement ? On ne peut pas fuir le destin comme un people fuit l’impôt. On en meurt ou on en triomphe, ça s’appelle le tragique. Les élites en sont définitivement châtrées, et heureuses de l’être. Tout pétochard qu’il soit, le peuple, que j’ai toutes les raisons du monde, innées et acquises, de ne pas idéaliser, et qui est la principale victime de la tragédie, s’en trouve pourtant aujourd’hui le seul gardien. On n’aime guère s’avouer ces choses, mais elles sont là, elles tambourinent, elles sont la basse continue de l’existence, elles en sont le sérieux. Le reste, la politique, le débarbouillage de la planète, la musicalité des pets des importants, c’est pour rigoler : affronter le tragique, même quand on a peur de son chef de bureau, ça, c’est sérieux ; ça, ce n’est pas rien. Mon hypothèse infiniment optimiste est celle-ci : les gens vraiment pris dans l’horreur économique – pas ceux qui en dissertent, pas ceux qui en larmoient – vont d’instinct là où ça brûle le plus. Parce que « là où grandit le danger, grandit aussi ce qui sauve. » Parce que, face au méchant petit crabe, on peut préférer les risques et les inconvénients du bistouri à une médecine moins radicale. Parce qu’ils sentent qu’ils n’ont pas grand-chose à gagner au progrès de leur confort psychique. Parce que nettoyer la planète pour mourir dans un lit nickel, c’est idiot. Parce qu’ils ont l’obscur besoin, comme disait Péguy, de se mettre « au centre de misère », « et de souffrir plus juste et de souffrir plus creux. » Masochisme ! Masochisme ! cacardent les oies instruites. Pas de surmenage inutile : on n’explique pas aux oies, surtout instruites, ce qu’est un pari existentiel, ou métaphysique, ou tout ce qu’on voudra. Un pari de vivant sur la vie, on ne l’explique pas aux oies communicationnelles. Les gens de France Telecom et de toutes les boîtes qui lui ressemblent, eux, s’ils ne savent pas vraiment ce que c’est, le devinent. Ils sont à bout, mais ils sentent aussi qu’ils sont au bout, devant le vide, devant le saut, devant la mort. Qui sait, devant la vie ? Et si la vie n’était pas loin ? Même s’ils n’appellent pas ça pari métaphysique ou pari existentiel. Même s’ils pensent plutôt Quitte ou double ! ou Superbanco ! Qui donc a dit que les médias ne servaient à rien ?
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Dans son livre sur Sartre de 1955, Francis Jeanson considère notre dépendance. Car c’est ainsi : nous dépendons des autres, nous dépendons du monde. Mais il précise, et dénonce la confusion que nous faisons entre deux formes de dépendance, « l’une relevant de notre condition, et qui est […] radicale, l’autre procédant de notre liberté même (sous les espèces de la ″mauvaise foi″) et à laquelle il doit par conséquent nous être possible de remédier. » Voilà une clé qu’il faut bien accrocher à son trousseau.
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De quoi me parle-t-on si ce point de liberté n’existe pas ? Comment ma liberté pourrait-elle procéder d’un déplacement de ma servitude, d’une protestation de ma servitude contre elle-même ? Comment intimerais-je l’ordre à ma servitude, fût-ce au nom des valeurs et de tout ce qu’on voudra, de n’être pas la servitude ? Comment et pourquoi deviendrait-elle jamais ma liberté ? Comment et pourquoi cesserais-je jamais d’être englué dans la consommation si j’en étais irrémédiablement l’otage ? Comment et pourquoi pourrais-je me dépêtrer de la communication si je n’étais d’emblée autre chose qu’une sotte machine communicante ?
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Je le sais : je ne suis ni cet otage ni cette machine. Mais avant que cette certitude ne m’apaise et ne mette sur mes lèvres le seul sourire qui ne soit pas une grimace arrangée, elle m’angoisse, elle me terrifie. Je n’ai qu’un désir, lui échapper. C’est pourquoi, de toutes mes forces, je collabore avec ce qui me nie. Pour m’y fondre, m’y engloutir. À moins que, pour me persuader de la force supérieure de l’ennemi et me rassurer sur la légitimité de mon impuissance, je ne passe mon temps à le dénoncer, le dénoncer, le dénoncer ! Ainsi, je me cerne moi-même, je m’enferme, je deviens mon meilleur geôlier. Les murailles que je devrais renverser, je les renforce. Je cisèle les serrures que je devrais briser. Les masques que je devrais arracher, je les décore. « Mauvaise foi », dit tranquillement Jeanson.
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Le monde me semble si plein, si évident, si réel, et ma liberté si incertaine, si problématique, si évanescente ! Comment n’irais-je pas tout droit à l’objectivable, au concret, à l’immédiatement partageable, à l’instantanément saisissable ? C’est-à-dire à ce qui peut être conquis, séduit, ravi ? C’est-à-dire, en fin de compte, à la dépendance ? C’est-à-dire à ce désespoir dont je veux faire ma demeure ? Et pourtant… « Je n’imagine pas, écrit Jeanson, que quoi que ce soit de ce que je peux objectiver, de ce que je peux atteindre, puisse me combler. Je pense que le sens est toujours dans la déficience de l’être : dans une certaine absence au cœur de ce qui est. Le sens, c’est ″le ver dans le fruit″ : c’est ce qui est rendu possible par un trou, un creux, un vide. »
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Ver, vilain ver, ver d’angoisse et de doute dans le beau fruit concret d’un monde pieusement organisé pour la satisfaction de chacun et de tous. Lenteur du ver, lourde reptation du ver parmi l’agilité informatisée des plaisirs, obscène procession du ver dans le sérieux huilé du progrès !
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Ce n’est pas avec les managers ni avec les syndicalistes que les gens des entreprises dialoguent, mais avec ce ver incontestable, avec cette dissonance, avec cette chose en eux qui n’a ni forme ni nom, et que le bavardage officiel, écrin d’insignifiance, rend encore plus inquiétante, encore plus nécessaire. Traîtres, traîtres objectifs, traîtres par traîtres, ils sont tous des traîtres, les gens des entreprises, ils ne croient pas plus à la justice sociale qu’aux bienfaits de la croissance. Des mots qui appellent la trahison, tout ça, et qui la trouvent ! Ainsi le passant devant la vitrine illuminée, qui ne voit plus ce qu’il voit, qui rentre dans son souvenir, sa douleur, son ennui : son cœur ne sait rien de ce que ses yeux regardent. Ainsi les gens des entreprises devant ce monde qu’ils fabriquent du bout de leur rage : ils sont en deçà, ils sont au-delà, ils ne sont jamais avec lui.
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Que le monde moderne joue son destin dans leur dialogue secret avec leur liberté, que ce vide en eux soit désormais la seule porte du sens, que l’avenir s’écrive au dos de leur angoisse, les anonymes l’ignorent et s’en foutent. Ils ne posent pas pour la galerie, pour l’Histoire, pour l’objectif. Autre chose les sollicite. Ces transformations en eux, silencieuses, presque imperceptibles, patientes comme un effritement, et qui, la plupart du temps, semblent préluder à de grands malheurs, leur font parfois pressentir des espérances plus effrayantes encore. La solitude change de signe. Le vide qui se creuse devient fondement et fondations. « Le sens, insiste Jeanson, s’inscrit dans un vide, dans un manque. Il n’y aurait pas de sens si on était plein : plein de soi. » Le sens les révèle à eux-mêmes en leur montrant qu’il y a de la place en eux, qu’ils sont autres qu’eux-mêmes. Il les fait « autres à eux-mêmes », il injecte entre eux et eux un soupçon créateur. Ils n’osent pas encore se le dire trop fort, mais c’est cela qui les intéresse le plus ! Ils sont les terrassiers d’eux-mêmes, ils font de la terrasse, comme on dit dans le métier. La terre, la pelle. Il y a du fossoyeur, là-dedans, un peu de fossoyeur… Il y a tant de choses à enterrer.
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Pas facile, ce boulot, plus coton que de se faire consultant ! Dans un monde qui voit tout, qui sait tout, qui veut tout, qui fait tout, oser s’attacher à l’impalpable, à l’ambigu, à l’indéfinissable, à l’injustifiable ? Rester avec une tristesse sans cause et sans nom, avec l’obsession de sentir et de ressentir ? S’infliger la solitude ? Préférer le piétinement ? Et pourtant, au creux de la conscience, quelque chose se mijote, au regard de quoi rien n’est rien. On n’est pas seulement un autre à soi-même : l’autre proprement dit, cet autre comme miroir, cet autre comme alibi, cet autre comme habitude, cet autre comme garniture, cet autre comme partenaire, devient vraiment un autre, gouffre de mystère. Alors quelque chose s’ébauche, on se surprend à cueillir sur soi des bribes de réalité, on se découvre de l’existence comme un cheveu sur une veste. Dans ses entretiens avec sa femme, Jeanson traduit avec une impitoyable simplicité ce qu’il a établi ailleurs d’une façon plus conceptuelle : « Se remettre en route en fonction de soi-même, selon soi-même, selon les rapports qu’on parvient à établir dans le concret avec les gens qui sont là autour de soi. »
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Tout le monde hérite, bien sûr, quand ce ne serait que de la pauvreté, de la sottise ou du malheur. Mais que vaut un héritage que je n’ai pas reconsidéré, épousseté, trié ? Vraiment, ceux qui me l’ont légué étaient plus capables que moi de savoir ce qui est bon et mauvais ? En leur faisant le vilain cadeau de le croire, je suis sûr de les honorer, de les respecter ? Ne serait-ce pas plutôt les embaumer et me débarrasser, du même coup, de leur liberté et de la mienne, d’eux et de moi ? Que vaut une piété identitaire qui dispense de la liberté ? Je ne sais qui est l’écrivain algérien que cite  Francis Jeanson. Il se désigne comme Enfant de Hauts-Plateaux : « Nous abusons de nos racines, la quête de l’identité devient une forme de barbarie. Je pense, donc tu n’existes pas. Nous avons quitté le présent pour hanter nos âges d’or. Nous avons inventé des dieux qui n’acceptent qu’une seule offrande : le cadavre de l’autre. Nous mourrons d’être trop en nous-mêmes, n’ayant pour horizon que les frontières du clan, de la tribu, de la race, de la langue et de Dieu. »
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J’ai longuement cherché un mot qui définisse la façon d’être de Francis. Je n’ai trouvé que celui-ci : il avait la liberté libre. Aucun effort, aucune tension, aucune exhibition de belle conscience. Jamais englué dans la proximité, jamais solidifié dans la distance. Fidèle et rebelle : rebelle parce que fidèle. Les petits pères hépatiques qui l’injurient n’ont aucune idée de cela. C’est en tant que Français, les Algériens l’avaient bien compris, qu’il s’est exprimé et qu’il a agi durant la Guerre d’Algérie. La France ne pouvait être du côté de la folie dominatrice, du côté de l’ignoble et de l’inutile, de la torture et du mépris. Francis redonnait aux mots leur sens exact. Il refusait que grandeur de la patrie signifie ratonnade, qu’unité nationale veuille dire double collège, que pacification soit synonyme de gégène et de baignoire. Il confrontait les mots aux choses et quand les mots ne correspondaient pas aux choses, il les rectifiait : l’action suivait. Il retrouvait là, à sa manière, une tradition lointaine, plus de deux fois millénaire : la ″rectification des noms″, devoir premier de tout homme, et d’abord de l’empereur, est au cœur de l’éthique confucéenne. Qui donc, de nos jours, rectifiera ″progrès″, ″humanisme″, ″socialisme″, ″développement″, ″croissance″, ″liberté″ ? À l’évidence, la communication emprunte le chemin inverse : loin d’élever la chose à la hauteur du mot, elle ravale le mot à la bassesse de la chose. En cela, elle est incurable, intrinsèquement perverse.
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C’est généralement avec des athées, des agnostiques, des mécréants de toutes sortes que je me sens partager quelque chose de ma formation chrétienne. Le mot de Gandhi rode parfois autour de moi : « J’aime le christianisme, mais je n’aime pas les chrétiens ». Quand Francis m’expliquait que rien de ce que nous pouvons objectiver n’est susceptible de nous combler, cela me jetait d’abord dans une immense perplexité. Était-il ce que je ne croyais pas qu’il était ? Étais-je ce qu’il ne croyait pas que j’étais ? Puis je l’écoutais parler et, dans un grand fracas de baignoire qui se vide, ces questions oiseuses filaient à l’égout. Il restait qu’en effet rien de ce qui est objectivable n’a jamais comblé personne, et Dieu reconnaîtra les siens ! Il restait « que la quête de sens s’instaure en nous par le manque », que « ce n’est pas un trou qu’on peut boucher », mais « une absence qui sera toujours là », que « quand nous poursuivons une espèce de plénitude, nous sentons en même temps – c’est pourquoi ça ne nous rend pas heureux – que nous nous dupons. »
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La tranquillité de Francis Jeanson me réconciliait avec cette notion de quotidien qui exalte le plus souvent le borné, l’épais, le revanchard. J’admirais la souplesse de son intelligence, le calme et le sourire avec lesquels il abordait les questions les plus difficiles. Jamais de nonchalance, mais toujours ce nonchaloir qui est comme une marque de la grâce. On ne le voyait jamais installé : ni dans le travail, ni dans le loisir. Dans la diversité des occupations et des moments, il était un homme parmi ses semblables, constamment épris du bonheur de vivre, réfractaire aux dramatisations rhétoriques, à la fois tonique et reposant.
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Il aimait le plaisir, mais il ne vivait pas selon le plaisir. Sa seule présence renvoyait au Musée de la Sottise les lourdes objectivations de la jouissance, de l’argent, du pouvoir, mais aussi des dogmes, des morales fermées, des exaltations idéologiques. Quand l’amitié l’a exigé, la quotidienneté ironique et inspirée dans laquelle il se déployait s’est ouverte naturellement, en toute simplicité, à l’incroyable audace du Réseau, aux dangers et aux souffrances de la clandestinité. Quand elle racontait cette période, Christiane félicitait en riant leurs enfants de s’être montrés raisonnables en ne tombant pas malades durant les longues années où ils ne bénéficiaient d’aucune protection sociale. Rien n’était jamais chez eux gesticulant ni pathétique. « Le projet de la réussite de notre aventure humaine, écrit Francis, je veux préciser qu’il importe peu à mes yeux que l’objectif en soit ou n’en soit pas atteint. On est dans la vérité dès lors que l’on s’efforce de progresser ensemble vers plus de vérité. Autrement dit, c’est dans le présent qu’il m’intéresse que les hommes se préoccupent de donner sens ensemble. Et s’ils se préoccupent de donner sens ensemble, alors ils sont déjà dans le sens. »
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Ce qui valait pour l’existence individuelle valait aussi, à ses yeux, pour la vie politique. La pire des objectivations, c’est l’avenir quand il devient un poids, un surplomb, une vérité précuite et décourageante qui condamne le présent à l’inexistence, qui en fait du pratico-inerte. « L’entreprise révolutionnaire, écrit-il encore, n’atteindra peut-être jamais son but, mais la seule chance qu’elle ait de tendre réellement vers lui réside dans ces hommes trop impatients pour se contenter du rythme de l’Histoire, trop exigeants pour admettre qu’il n’y ait rien d’autre à faire dans le monde – par hasard le leur – que d’y préparer, dans la résignation à leur propre échec, le triomphe de quelque lointaine humanité. Si la reconnaissance réciproque des consciences est le véritable but, c’est tout de suite qu’elle doit être tentée, c’est dans le cours même de la lutte pour édifier les structures qui lui seront le plus favorables, et si grande soit la résistance que lui opposent les structures actuelles. Sans cette impatience, la lutte se dégrade en vaine rhétorique, et chaque génération se sacrifie pour rien – ayant cessé d’éprouver en elle-même l’appel de cette liberté qu’elle prétend élaborer pour les générations suivantes. » On comprend que tout cela ait durablement traumatisé la Gauche, et que la réserve qu’elle n’a cessé d’observer à l’égard de Francis Jeanson n’était pas faite que d’admiration. La « reconnaissance réciproque des consciences », voyez donc… Allez mettre ça dans un programme !
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D’autant que, dès Notre guerre (1960), il enfonçait le clou avec une certaine vigueur : « Les fascistes se trompent, et ils se trompent gravement, aussi les combattons-nous sans réserve. On dira qu’il s’agit là d’un combat facile à concevoir, aisément justifiable : en principe, tout le monde est d’accord, les neuf dixièmes de nos concitoyens sont antifascistes. Si toutefois l’on y regarde de près, on ne tarde pas à découvrir que l’antifascisme est une redoutable abstraction. Au même titre, par exemple, que l’antiracisme ou l’anticolonialisme. » Difficile d’expliquer que Jeanson n’était pas à la pointe du combat. Mieux valait donc le saluer de loin et en revenir aux valeurs sûres du militantisme pépère. Et à la culpabilité mémère, sa fidèle compagne, verso de la servitude, génitrice des lâchetés intimes. Et à la mauvaise foi, leur enfant unique.
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Encore un mot sur Francis Jeanson, sans tirer sur le lumineux souvenir que j’ai de lui le rideau d’aucune solennité. Dans son dialogue avec Christiane, il parle de la folie, où il voit une forme de suicide, « le choix de perdre la raison, de perdre le sens ». Mais pourquoi le suicide ? Mais pourquoi la folie ? « Parce que l’exigence de sens, qui nous relie les uns aux autres, est devenue intolérable, à force d’avoir été déçue. » Cette exigence de sens, il s’était donné les moyens d’en tirer pour lui-même toutes les conséquences. Cela le faisait infiniment vivant, et élégant, et aimable.

 (15 octobre 2009)

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Notes:

  1. Voir là-dessus le chapitre 19 d’Entre-Deux, Conversations privées 1974-1999, où Francis Jeanson dialogue avec sa femme, Christiane Philip. (Éditions Le Bord de l’eau, 2006)