Le grand écart

LE MARCHÉ XVII

Avant de franchir pour la dernière fois la porte du jardin, elle se baisse pour ôter d’un massif une feuille morte. D’une phrase, satisfecit souriant où vibre une fraîche ironie, elle rend les honneurs à trente ans de sa vie : « Nous aurons passé ici une bonne retraite », dit-elle. Et soudain, à côté de l’alerte et grave nonagénaire, voici le jeune Claudel, le presque ado Claudel qui, du haut de ses dix-neuf ans, lui fait écho. C’est dans Tête d’Or. L’empereur a été blessé au combat ; on l’a laissé pour mort sur le champ de bataille, la tête enveloppée de linges. Mais il se réveille, arrache ses pansements et prononce, en haletant, ces stupéfiantes paroles : « Combien – y a-t-il de temps – que j’étais vivant ? »
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La vieille dame et le jeune homme voient juste. La vie n’est pas ce que nous appelons la vie, la retraite non plus, ni l’esprit, ni le corps, ni rien. L’échappement, le génie de l’équivoque, voilà ce qui, pour Merleau-Ponty, définit l’homme. J’ai besoin de ce climat pour respirer. Je veux bien être dans le monde, dans l’époque ; je ne veux pas être du monde, de l’époque. S’étouffer dans le polochon du temps, en faire son terrain, sa pelouse, son champ de bataille, quelle platitude, quel ennui ! S’imaginer d’un autre monde, quelle folie ! Il me faut cet aller et retour, l’« état de transport », l’échappée pour je ne sais où. Le grand écart, figure majeure de la danse. Prendre ses grandes distances, comme on disait à l’école : les autres tout près, mais seulement au bout du bras, mes doigts effleurent leur épaule. « Tout est allusion », disait Jouhandeau. Sur la terre et dans l’Histoire, nous sommes des locataires provisoires. Ce n’est pas ainsi que nous vivons ? Soit. Mais c’est ainsi que nous sommes.
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Cet ami avait, comme on dit, vécu, et vivait encore beaucoup. À sa mode. À son seul plaisir, comme la Dame à la licorne du Musée de Cluny. Nous parlions de cet emploi si tenace, si fort, du mot vivre : un viveur, faire la vie… Soudain il s’interrompit. « Tu sais ce que c’est, le meilleur ? », me dit-il. Il hésita un peu, comme devant un aveu difficile. Et lâcha : « Le doux plaisir de ne rien faire. » Je ne crus nullement avoir affaire à une conversion. Pour lui, si je ne me trompe, la vie continue. Que me disait-il ? Que le plaisir est autre chose que le plaisir, la liberté plus que la liberté. Que tout est occasion d’échappement, que rien n’est cloué à soi et que, par conséquent, il faut bien s’y faire, rien n’est désespérant.
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Un petit livre épatant : les Leçons sur Tchouang-tseu de Jean-François Billeter. (Allia) On y découvre, entre autres personnages savoureux, ce sage nommé Le Grand Caché qui passe son temps à se taper sur les cuisses et à sautiller comme un moineau. Et qui, tout à coup, vous assène : « Je vais au hasard, je divague et, dans mon errance, je vois cela qui ne trompe pas. »
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Le travail intellectuel n’est pas celui du tribunal, pas celui de l’infirmerie, pas celui de l’école, pas celui du chantier. Il consiste à mieux comprendre quelle partition nous a été attribuée dans l’opéra fabuleux, et à la jouer, même si elle tient en trois mesures. Le reste est vieillerie dont on se raconte, pour ne pas l’envoyer au tri sélectif, que ça peut encore servir…
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Cet ouvrier parle de Florence Aubenas, qu’il a rencontrée au travail. Il dit, propos accablant pour le monde où nous sommes, qu’elle a un côté humain. Jadis, une interview de Brel, où il énonçait des vérités premières sur l’amitié, avait pris des allures de révélation messianique. Après quelques millénaires de civilisation, l’humanité est devenue une disposition qu’on salue, une particularité qu’on signale.
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Dans d’admirables textes de Tchouang-tseu, des charrons ou des cuisiniers parlent avec tant de profondeur de leur métier et des découvertes qu’on peut faire en construisant une roue ou en découpant un bœuf qu’on ne s’étonne pas de les voir traiter d’égal à égal avec l’empereur, qu’ils interpellent sans le moindre esprit de flagornerie : le niveau de langage et le degré d’être que supposent de telles conversations rendent cette simplicité toute naturelle. « Lorsque la musique est belle, tous les hommes sont égaux. » Impossible aujourd’hui. Les travailleurs, me dit un ami, sont devenus des accessoiristes. La compétence première exigée dans une entreprise, celle à laquelle sont subordonnés tous les apprentissages et toutes les qualités, c’est l’obéissance, généralement désignée par un euphémisme : le savoir être. Encore y a-t-il des degrés dans l’art d’obéir. La servilité trop marquée ne convient pas. Un bon esclave ménage la susceptibilité de son maître ; une image de négrier blesserait sa délicatesse. L’obéissance doit être prévenante, active, participative. Les plus habiles, qui savent à quel instant il conviendra de reculer et de présenter leurs excuses, la nuancent d’un simulacre de contestation qui confirme au seigneur la supériorité des valeurs démocratiques.
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Dans la philosophie thomiste, le but du travail, manuel ou intellectuel, c’est la délectation de l’esprit. Je n’avais pas, à dix ans, une connaissance très précise de ces penseurs, mais je trouvais intolérable, grotesque, déraisonnable, vaguement obscène, la dramatisation des adultes qui me conjuraient d’étudier davantage et me promettaient, dans le cas contraire, enfer et damnation. J’ai un souvenir très précis des violences auxquelles l’incitation aux vertus scolaires peut conduire une famille : le sadisme suit toujours de près la certitude de faire le bien. Je prends d’instinct la défense des enfants qu’on morigène devant moi, j’ai besoin de les protéger contre ce déferlement d’angoisse mal maîtrisée, contre ces voix soudain solennellement métalliques, contre l’abominable fascisme éducatif qui se transmet – pour leur bien ! – de génération en génération. Un enfant se remet plus facilement d’avoir été un cancre et un feignant que d’avoir vu ceux qu’il voudrait aimer le plus dresser devant lui le tréteau de leurs peurs. Parents, voici mon conseil : signez d’avance, à la rentrée, les cahiers de notes de vos enfants et, de toute l’année, quoi qu’on vous raconte, n’y mettez plus le nez. Ainsi parle le Grand Caché !
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Pour les militants, tout est ici ; pour les esthètes, tout est ailleurs : deux facilités tristes. Tout ce qui a du sens est entre ici et ailleurs. C’est pourquoi aucune place ne nous est réservée ; jamais, pour rien, nulle part. Nous sommes les uns pour les autres ces cavaliers aux montures ruisselantes de sueur qui s’apportent des nouvelles du tout proche et du très loin.
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Dans Billeter : « Confucius à Lao-tseu : « Ça y est, j’ai trouvé. (…) Cela faisait longtemps que je résistais à la transformation ! Et dire que je voulais transformer les autres ! » « Cette fois, tu y es », dit Lao-tseu. »
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Dans toutes ces émissions sur Auschwitz, ce qui m’a vraiment touché, c’est un admirable dialogue entre Simone Veil et l’un de ses compagnons de déportation. On y voyait, précisément, que, même dans l’horreur de l’horreur, il y a encore possibilité d’échappement. J’ai aimé entendre parler de la beauté de la neige sur les arbres du camp, j’ai aimé la manière dont ces deux témoins montraient, presque en souriant, les matricules tatoués sur leur bras. Je voudrais savoir parler de ces sourires. Tout le malheur qu’on imagine, et bien plus, y était encore enclos, mais comme déposé, au sens de la lie dans une bouteille. Nous étions en plein pays de vérité, devant l’évidence que ce qu’il y a de plus terrifiant dans le mal, c’est qu’il n’est rien et que, dès lors, si ténu qu’il soit, si menacé, si héroïquement arraché à la souffrance, le moindre chant le montre dans son néant et finit, malgré tout, par tirer harmonie de ses ravages. Plutôt que de trop mettre en scène l’horreur, ou son décor, c’est cette musique qu’il faut faire entendre aux enfants ; c’est elle qui les protègera, c’est elle qui, autant qu’il sera possible, les immunisera. Le reste m’a moins convaincu, notamment les allusions à cette loi Gayssot qui mettait Jacques Derrida mal à l’aise. Je n’entre pas dans le débat juridique. Je dis ce que je sens. Quelque chose me souffle que, précisément parce que Auschwitz est Auschwitz, le juge souverain ne peut être que la conscience. Je crains que l’interdit et la sanction, en formalisant le débat, ne contribuent à en atténuer la nécessaire violence. En un mot, cette loi, à mes yeux, est en dessous de la situation, elle se trompe de niveau d’être. Je vois bien qu’en ne légiférant pas on prend le risque d’intolérables dénégations : comment faire autrement quand c’est l’instance de la conscience qui a le dernier mot ? Mais quelle valeur de formation peut avoir une adhésion contrainte ? Je partage l’indignation, la colère, le plus jamais ça qui sont, en quelque sorte, la matière de la loi Gayssot ; je ne partage pas le pessimisme autoritaire qui lui donne sa forme. C’est de ne pas s’exercer, ou de ne plus s’exercer que dans les domaines subalternes, que la liberté s’étiole et dépérit.
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Le roman de Pierre Mari, Résolution, a les excellentes critiques qu’il mérite. Aux yeux de l’auteur, une des plus précieuses réactions est venue du patron de l’hôtel où il descend quand il anime ses sessions de formation à Paris. Il l’attendait dans le hall ce matin-là, avec ses félicitations et deux livres à signer, un pour lui-même, l’autre pour son fils qui allait, il en était certain, dévorer ce roman. « Comprenez, M. Mari. Il vient de quitter la DRH de sa grande boîte d’informatique pour ne pas se faire abîmer la vie. »
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Chez un vieux, le cynisme peut parfois être fatigue, ressentiment, découragement : péché véniel. Chez un jeune, c’est un défaut de fabrication du cœur et de l’esprit. Sauf miracle, non récupérable.
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J’aime ces personnages du roman de Philip Roth, La Tache, qui « partent en quête d’une existence bien à eux ». J’aime le regard du romancier sur cette collection de paumés et de victimes, sur ces dindes et ces brutes qui ne sont des dindes et des brutes que pour autant qu’ils se refusent à eux-mêmes, et qu’un simple pas de côté conduit, sinon au bonheur, du moins, même dans la souffrance, même dans l’échec, à un sentiment plénier de la vie où la joie digère l’amertume, où, comme dit la Bible, « la solitude fleurit ». La Tache est un livre terrible et salutaire qui ne nous fait grâce d’aucune des dimensions de la révolte. Que se serait-il passé pour Coleman, ce professeur noir que la couleur de sa peau peut aisément faire passer pour un blanc, et qu’on accuse à tort, et pour cause, d’avoir proféré des propos racistes, si cette bévue du destin ne l’avait arraché à l’ennui de la routine ? Travailler au prestige d’une faculté ou d’une entreprise, cela remplit-il une vie ? Philip Roth décrit superbement l’accumulation, l’enchevêtrement d’éruptions existentielles que provoque ce clinamen imprévu. Rien ne paraît pouvoir stopper la réaction en chaîne, au point que le cadre où se situe l’action, une université champêtre et gaiement ordinaire, semble peu à peu s’évaporer, comme si la seule réalité américaine sérieuse, qu’elle triomphe ou qu’elle avorte, qu’elle s’exprime ou qu’elle reste latente, était une rage trop longtemps contenue, une insurrection secrète contre le monde, contre les autres et contre soi qu’absorbe, la plupart du temps, une plate morosité, mais qui, à certains instants, fusent en jaillissements exaltés. Ah ! nous n’en sommes plus aux moutons et aux chèvres de l’Ardèche, ni aux garçons de Nanterre dans les chambres des filles ! Ah ! nous n’en sommes plus aux bavardages des soixante-huitards, déjà parfumés d’une éloquence parlementaire qui s’est arrondie depuis avec leur bedon ! La Tache n’invite pas au délire politique, pas non plus à la volonté de changer le monde, qui suppose un levier en état de fonctionnement. La Tache exprime l’idée simple et terrifiante que tous les hommes, toutes les femmes sont à vif, que c’est comme ça, qu’il n’y a rien à en dire, rien à en faire, que les pensées générales sont des sottises et les remèdes des impostures. A-t-on assez observé comment ce roman met à distance ironique les problématiques les plus gargouillantes de la pensée occidentale, celle de l’identité notamment, à laquelle tout le monde, moi avec, s’est, durant un temps, laissé prendre ? Fini tout ça : la technique avale tout, et s’en fout. Nous n’éviterons pas un rendez-vous terrible avec nous-mêmes. À la casse, les décorations culturelles ! On ne nous attend pas à la pommade que nous appliquons sur la peine des autres, mais à la ferme passion avec laquelle nous épousons notre solitude. Sans autre promesse, sans autre garantie que le banco de cette Faunia qui est allée au bout du malheur : « Elle rit, femme au rire facile. Malgré tout ce qu’elle sait de la réalité, malgré le vain, l’irrésistible désespoir de sa vie, malgré le chaos, l’indifférence, elle danse ! » C’est peu ? Peut-être…
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Les militantes de « Ni putes ni soumises » n’ont rien d’antipathique, bien au contraire, mais le nom qu’elles ont donné à leur mouvement m’embarrasse, le ni putes plus encore que le ni soumises. Je ne doute nullement qu’elles ne soient ni ceci ni cela, mais cette respectabilité proclamée a le parfum éventé des vertus petites-bourgeoises. Les associations d’idées sont farceuses : je me suis retrouvé au patronage, où je faisais partie des chouchous, comme tous les enfants de l’école privée, ces merveilleuses petites âmes payantes. Il m’était difficile de comprendre comment l’abbé, qui ne cessait de nous parler dévouement et charité, pouvait entrer dans de telles colères contre ceux qu’il appelait les voyous de la communale. Je me sentais le premier de ces voyous, le voyou en chef, c’était troublant et délicieux. Cela n’a jamais cessé. À chaque fois qu’on définit un camp des bons, je me sens projeté dans le camp des mauvais. L’absurdité de la protection morale dont mon enfance et ma jeunesse ont été accablées a développé en moi, je ne sais comment, l’impossibilité du pharisaïsme moral. Des inimitiés vigoureuses, certes, et même quelques haines solides ; jamais cette supériorité vulgaire. Peut-être le cinéma a-t-il joué un rôle là-dedans, ce Palais des Fêtes de Montrouge où nous allions toutes les semaines, où cette famille pudibonde levait bizarrement tous ses interdits en me laissant tout voir, tout éponger, tout rêver. Ah ! Ginette Leclerc ! Ah ! Anouk Aimée ! Et ces ambiances de boîtes de nuit, ces bandits gominés, ces brutes hautaines ! Tout cela était tellement plus fort, tellement plus vrai que les jeunes gens distingués de Louis-le-Grand, ces arrivistes du cerveau, ces dociles qui avaient déjà encagé leurs rêves ! Je n’aime pas qu’on se décerne des brevets de vertu. Pour ma part, je m’en garderai. Primo, raison suffisante, parce que mon curriculum me l’interdit. Secundo, raison décisive, parce que le rien de ce qui est humain ne m’est étranger s’accommode mal des airs effarouchés. Vous n’êtes pas des putes, chères militantes ? Certes. Mais, s’il vous plaît, vivez cela comme une chance plutôt que d’en tirer vanité. Et ne trouvez pas dans vos malheurs l’occasion de blesser celles qui, bien qu’elles fassent les putes, comme on dirait en italien, ne le sont pas plus que vous.
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Seul résultat des manifestations lycéennes, quelques jeunes langues bien pendues vont bientôt s’agiter dans les couloirs des congrès politiques et se passionner pour les aventures du baron Thibault et du camarade Seillière. Pauvres gosses ! En songeant à certains destins, je me dis que le pire n’est pas toujours le pire. La prison de la forme, du déclaré, du manifesté, du signifié sans signifiant, on ne la quitte plus, on l’emmène dans son paquetage, plus on la crache plus elle vous tient. Quelle misère ! Non, le pire n’est pas toujours le pire. De nos jours, le moisi est peut-être encore le moins malsain. « La liberté, c’est de faire de la musique avec ce qu’on a en soi de plus ignoble ». J’ai pensé à Genêt quand j’ai trouvé cette phrase, dans le métro, il y a bien longtemps, en lisant le Kalevala de ma voisine par-dessus son épaule. Voilà un refuge détestable. Mais c’est un refuge.
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Nous avons mieux. Laisser partir le cœur sans visa. Le laisser errer comme Le Grand Caché. J’ouvre au hasard un volume des Œuvres complètes de François Mauriac : une page du Bloc-Notes de mai 1959. Quel vent frais ! Mais oui, on peut vivre ! Mauriac et Henry Miller, ces deux-là, on me l’accordera, ne sont pas cousins germains. Ce soir-là, ils étaient les invités de Pierre Dumayet à la télévision. Miller, écrit Mauriac, « répond avec une sincérité qui nous touche dès les premières paroles. Il dit qu’il ne recherche pas l’obscène ; quand il rencontre ce qui relève du sexe, il ne l’escamote pas : c’est du même ordre à ses yeux que le boire et le manger. » Mauriac admire que Miller réponde à toutes les lettres, qu’il épargne à ses correspondants les angoisses qu’il a lui-même connues. Et il termine ainsi, avec une superbe simplicité : « À sa descente de l’estrade, je vais à lui. Nous nous serrons la main. Malicieux et gentil, il m’a écouté lui aussi, et me dit que je parlais si bien que j’avais l’air de dicter un roman. C’était la première fois qu’il paraissait à la télévision. Il ajoute : « Ce sera la dernière. » Je le sens blessé. Grande sympathie tout à coup pour lui. Je lui demande où il habite : « À Montmartre… » Je suis au moment de le prier de me laisser l’y conduire en auto. Mais quelqu’un l’accompagne, son éditeur peut-être. Je crains d’être indiscret… Une occasion perdue. Comme tant d’autres. Tout ce que nous aurons manqué ! Toutes les rencontres qui ont dépendu de nous… Mais presque toujours nous passons à côté. Adieu, Henry Miller. »
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« Je vais à lui. (…) Je crains d’être indiscret… (…) Presque toujours nous passons à côté. Adieu, Henry Miller. » Vivre, je vous dis.
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Si quelque chose a changé en moi, c’est que j’ai perdu le goût de faire la leçon aux gens. J’imagine quelques sourires dubitatifs. Je ne dis pas que j’en ai fini avec cette manie, mais que j’en sens de plus en plus l’inanité. Se débarrasse-t-on si aisément du tabac ou de l’alcool ? Il ne m’est pas plus facile de me défaire de l’obligation imbécile d’être exemplaire qui me fut imposée, et contre laquelle j’aurai lutté toute ma vie, tantôt en feignant d’y consentir, tantôt en n’étant plus exemplaire du tout. Non que je sois indifférent. Tout le contraire. C’est l’obligation de donner l’exemple qui stérilise, qui rend hypocrite, qui entraîne sur les terres arides de la volonté de puissance. Tout ça est à la surface de moi comme, sur un mur, les vieilles affiches déchirées d’un cirque médiocre. Les arrache qui voudra, elles ne comptent plus. Elles ne témoignent plus que de cette étrange indifférence fervente dont je me sens envahi. L’âge ?
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En politique, comme dans beaucoup de domaines, je suis devenu agnostique. Un peu comme le patriarche argentin du beau film de Vicente Minelli, Les quatre cavaliers de l’Apocalypse, dont un de ses fils dira, après sa mort : « C’était l’homme primitif, il était neutre. » Il y a en effet des situations où cette primitivité – ou cet échappement, ou ce fondamental – ne peut pas, ne peut plus embrayer sur les données du temps, où l’on est obligé de les enjamber du regard et de s’occuper d’autre chose. Cela se passait souvent ainsi, en formation, quand les gens me décrivaient par le menu des procédures administratives auxquelles je ne comprenais rien, s’enflammaient dans le récit de bisbilles minuscules, faisaient assaut de subtilité et de susceptibilité. Sans doute mettaient-ils mon silence et mon impassibilité sur le compte d’un souci d’impartialité. Ils se trompaient. Je me taisais parce que j’écoutais à peine, parce que je n’avais rien à dire, parce que je n’avais aucune opinion. J’étais trop occupé à les deviner, eux, trop attentif à leur voix, à leurs gestes, à la façon dont leur corps se débrouillait de leurs mots, à ce qui s’échangeait entre eux, ou non, à la naissance d’un rire, à l’instant où il s’étoufferait, à la densité de leur fatigue, à tout ce qui semblait aller de soi, et qui n’allait pas de soi. J’avais l’impression de remonter vers leur source, qui était aussi la mienne ; leurs mots étaient comme des joncs, comme les herbes agitées par le vent qui signalent la présence du ruisseau.
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En France, entre Français, ils tiennent leurs réunions en anglais. Les pauvres gens ! À mon avis, leurs épouses doivent se faire effacer les rides et tirer la peau. Ça marche ensemble : repartir de zéro. Ils y resteront.
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C’était au début des années 70. L’animateur de la Maison des jeunes et de la culture de Montereau, un jeune intellectuel africain, m’avait invité à passer une soirée avec une vingtaine d’adolescents. À peine les avais-je interrogés que, bien entraînés aux visites, ils s’installaient solidement dans leur rôle de victimes. Il est vrai que, même si les Trente Glorieuses n’étaient pas encore terminées, leur situation n’était pas enviable ; mais ils en rajoutaient. Comme s’ils s’étaient répartis les rôles, chacun récita son chapitre du roman des grands ensembles. Le premier parla du chômage, le second des flics, un autre du bruit, un autre des bagarres, un autre de l’inconfort des logements, un autre de l’ennui. De discrets hochements de tête accompagnaient chaque intervention. L’image me venait d’une figure de danse folklorique, quand un danseur ou une danseuse sort du groupe pour son solo, puis y rentre sous les applaudissements. Ils ne mentaient pas, mais ils ne parlaient pas vrai. Les paroles étaient justes, la musique fausse. Que répondre ? Je leur dis que j’avais apprécié le climat d’amitié de leur groupe. Cette phrase, qui m’avait échappé, redoubla ma gêne. Je ne pouvais rien faire de mieux. Insister sur leurs difficultés, pleurer avec eux ? Les inonder de consolations vaseuses ? Je partis mal à l’aise, vaguement mécontent. Ce genre d’expérience ne sert à rien. Cinéma.
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Jean Guitton disait qu’il fallait chercher la vérité plutôt que la vie, que la vie est un mot incertain et complexe, que la vérité, elle, ne trompe jamais. Il n’avait sans doute pas tort mais, pour ma part, je n’imagine pas qu’une pensée puisse être plus décisive qu’un visage, qu’une idée puisse l’emporter sur un sentiment. J’ajouterais volontiers que c’est affaire de tempérament si je n’imaginais Guitton s’agitant dans sa tombe pour me signifier que, décidément, je ne comprends rien à rien.
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La lutte des classes va se terminer par le triomphe de la classe affaires.
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Un de ces derniers étés, dans un bistrot d’Asti, dans le Piémont, j’ai voulu vérifier une légende familiale selon laquelle un de nos ancêtres piémontais, Carlo Prato, serait l’auteur de refrains populaires très célèbres dans ces montagnes. Trois ouvrières étaient là, deux travaillaient à la vigne, la troisième chez un tailleur. Je leur ai demandé si elles connaissaient Ciaò Turin. Pour toute réponse, elles l’ont chanté en chœur. C’est une belle chanson triste de départ, une histoire d’émigration comme il s’en écrit dans tous les continents. J’ai renouvelé l’expérience dans deux ou trois villages, toujours avec succès. Une appartenance ignorée, quel bonheur !
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Je sais bien pourquoi, si je ne me surveille pas, je dis émigrés, émigration pour immigrés, immigration. Ma mère, mes oncles et tantes, venus en France à la fin des années 20, se disaient émigrés. Problème de langue ? Je ne crois pas. C’est le départ qui nous désigne, pas l’arrivée.

(15 mars 2005)