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Confiante défiance

LE MARCHÉ XL

Ni Bernard-Henri Lévy ni Michel Houellebecq ne sont de ma famille, je vois bien de quelle sauce médiatique on nappe leur correspondance électronique et il ne m’échappe pas qu’ils s’y attendaient. N’importe. En les regardant, je retrouvais mes stagiaires quand deux d’entre eux s’entretenaient, devant le groupe, d’un sujet d’actualité ; l’exercice débouchait presque toujours sur la même presque vérité : la sincérité était au rendez-vous mais encadrée, mise en scène par le caractère artificiel de la situation. Malgré cela, en les protégeant, le jeu les faisait sortir d’eux-mêmes. Pour un instant, ils retrouvaient leur simplicité, prenaient une bouffée de vie et en étaient tout aérés ; ils ne la dégustaient pourtant pas pour de vrai. Ainsi Houellebecq et Lévy, soudain devenus, en dépit de leur rouerie et de la nôtre, Michel et Bernard-Henri ; comme les secrétaires et les techniciens de mes séminaires, ils se plaignent de la méchanceté des gens, nous montrent les bobos de leurs âmes et jouent à se remonter le moral. Et, comme autrefois, pour connaître cette musique, je ne l’en écoute pas moins avec attention. S’il s’agit d’un pauvre ou d’un riche, d’un glorieux ou d’un humble, malgré moi je l’oublie. Comme dans les stages, comme toujours, comme tout le monde, elle me désarme, puis me réarme.
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« Explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante » : le jury du Prix Nobel a trouvé les mots justes pour rendre hommage à Le Clézio. Au-delà et en dessous, les bases et les sommets, voilà en effet ce qu’il est utile d’explorer, et pas seulement dans les livres. Le reste est périmé. Classer sans suite.
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Malaparte rapporte dans Kaputt que l’armée allemande, durant la campagne de Russie, enfonçait dans la neige, le bras droit tendu, des cadavres de soldats russes tués au combat : cette « police silencieuse » indiquait la route à ses camions et à ses tanks.
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Dans l’Humanité, Claude Tedguy, philosophe et psychanalyste, prêche pour un monde « capable de repenser une redistribution de la richesse sans oppression, pour une existence dépourvue de peur du lendemain immédiat. » Qui ne l’approuverait, hormis ceux que personne ne peut approuver ? Mais la suite laisse supposer que ce penseur dispose aussi d’une large compétence – on dit désormais expertise – en matière de paléontologie : « À terme, c’est le concept même de (la) peur qui devra disparaître, par l’assurance pour l’être de sa capacité d’exister sans avoir à affronter la froide cruauté capitaliste au quotidien. » Le bon bain de jouvence ! Je me promène dans les amphis de 68 et je fais mes délices des prophéties des bacheliers : « Quand on aura eu la peau du capitalisme, personne n’aura plus peur de rien ! La peur, mon pote, c’est une superstructure culturelle, un conditionnement psychologique agencé par les patrons ! »
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Rage froide. Accablement. La peur de l’homme, une invention capitaliste, comment peut-on encore oser ces balourdises ? Il n’y aura plus de peur, vraiment, quand l’humanité s’épanouira comme une tête de veau dans les glorieuses tâches de la production avant de s’ébrouer dans un dilettantisme culturel qui sera aux machines ce que le loulou de Poméranie est à sa mémère ? Je n’ai jamais été communiste de ma vie, mais j’ai connu et estimé trop de militants de ce parti, des illustres et des obscurs, pour m’en tenir à des fantasmes sommaires. Là, c’est trop. Ces solennelles billevesées, camarades, c’est fini : personne n’y croit, vous non plus, ne profitez pas de la crise pour en liquider l’invendable stock. Si quelques jeunes tombaient par mégarde sur ces facéties, je leur ouvrirais les yeux sans me gêner. Cet homme libéré de la peur, c’est le petit frère de celui que nous promet la société libérale, ce marchepied vivant du triomphe technique que Fukuyama lui-même n’ose plus évoquer. Je dirais à ces jeunes que ces absurdités symétriques n’ont pour fonction que de les endormir, qu’elles tablent sur leur docilité et courtisent leur paresse. J’en profiterais pour les dissuader de chercher quelque juste milieu raisonnable entre ces deux manières de nier la condition humaine. Un cocktail de deux folies ne fait pas une sagesse. Cette recette-là, c’est le mélange du pire et du pire. Allons, je m’anime en vain. Aucun jeune ne m’interrogera là-dessus, aucun vieux non plus.
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Finalement, c’est assez simple. On peut constater ce qui a été – ou ce qui s’est – réalisé dans une existence humaine, mais la réalisation, avec ce qu’elle suggère de développement purement endogène, ne saurait être un principe de vie ; cette idée mercantile et racoleuse porte en elle la lourdeur de la société narcissique et fébrilement défaitiste qui tente de la vendre. Un homme n’est pas une firme, son existence ne consiste pas à dérouler une chaîne de possibilités, puis à le faire savoir. L’autonomie de la personne humaine, parce qu’elle est de nature spirituelle, est immédiatement ouverte et partageable. La réalisation comme principe de vie implique forcément le temps mort de la stratégie, de la tactique, du choix des objectifs. L’existence humaine ne peut accepter de tels désengagements. Les autres ne sont ni le terrain de notre volonté de puissance, même tempérée de compassion, ni le champ de manœuvres de nos vertus. La présence des autres nous impose l’horizon de l’inachevé ou de l’infini. Elle nous interdit l’installation dans le temps et la réalisation par et dans les choses. La vie est forte, elle est fidèle, elle est notre amie, mais dans les parages de l’installation et de la réalisation, c’est la mort qui fait son beurre : qui ne veut pas le comprendre consent inutilement à un grand malheur. Plus encore que de l’intelligence, d’ailleurs, cette science-là procède d’une certaine façon d’accueillir ces évidences, de poser ses valises dans le fragile nid de sens qu’elles nous préparent. Les rêves d’installation, non. Les fantasmes de réalisation, non. Jamais ça, nulle part, c’est l’antichambre de l’enfer. Non à toute situation impérieuse et impériale, accapareuse de sens et jalouse de la vie. Oui, dans toute situation, la meilleure comme la pire, à l’insatisfaction qui y ruisselle nécessairement et, en la transformant, la transcende. Oui à toute contingence à cause de la transcendance interne qui, aux yeux de l’âme authentique, la déborde. Oui au déploiement de l’instant, à son inquiétante et magnifique largeur qui « nous engloutit et nous comprend comme un point » et dont il est vain de prétendre saisir les tenants et les aboutissants. Oui à ce bain d’être, à sa manière imprévisible, inédite, originale, radicalement incompréhensible aux autres, même aux plus proches, de s’offrir à nous et, si nous voulons bien ne pas trop résister, de précipiter chacun de nos instants dans l’étonnement, dans l’inquiétude, dans le ravissement, dans la douce transgression, en nous accouchant, comme de jumeaux, d’un refus qui nous fait exister et d’un acquiescement qui, secrètement, nous restitue les autres et aux autres.
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La foi, pourquoi pas ? Ça m’arrive. Pas toujours. Quelquefois. Elle aussi, je le crains, chacun la fabrique à son image. Jeune, j’ai un peu étudié la théologie, mais c’est surtout dans mon métier que j’ai senti ce que peut être la foi. Des instants lumineux dans des salles grises, des gens soudain, sans qu’on sache pourquoi, qui ont l’air de changer de statut métaphysique, avec des yeux d’exilés qui jettent des regards perforants sur le monde, comme s’ils s’étaient donné rendez-vous à la lisière de l’imaginaire et de la réalité, comme s’ils puisaient à volonté, et en riant, dans ces deux gamelles. Oui, même si ce n’est pas celle qu’elles croient, je dois la foi aux entreprises ! Mais, je le répète, elle n’est pas toujours là. Quand elle est en vacances, je tâche de m’accommoder de ce qui vient, le pire et le meilleur ; tout sauf l’installation et la réalisation, ces filles-là sont vraiment trop bêtes. La révolte ou la colère, d’accord ; même la débauche, c’est moins nul, à condition de ne pas en faire un cinéma. Et la jouissance esthétique ? Très décevante, sauf si une morsure de tragique ou de dérision l’empêche de tourner boudin : les pros de la beauté sont ridicules. Le mieux est parfois de dormir, de rêvasser, de se laisser décanter. De se dire qu’on n’est pas né de la dernière pluie, et d’en profiter pour guetter le prochain soleil.
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Réversibilité. Dans le lieu que je déteste le plus, l’entreprise, j’ai vécu quelques-uns de mes plus beaux moments. Et grâce à une pub pour je ne sais plus quoi, je vois partout l’image de ces angelots de Raphaël qui me consolent de tout et de moi-même. Personne ne sera jamais plus terrestre que ces deux-là, même après le triomphe du capitalisme, même après sa déroute. Ces potelés, ces bien nourris, ces habitants de la chair, ces coquins malicieux, ces innocents très avertis dont la perversité naissante semble avoir été aussitôt pêchée et annulée par une contre-perversité ironique, légère, gentiment majestueuse, le voilà dans son imprenable enfance, l’homme réalisé : tout recueilli dans sa chère enveloppe charnelle, son regard confiant cherche ailleurs, plus haut, revient sur son esprit qu’il interroge, anime son corps d’une jouissance délicate, peut-être ce « doux plaisir de ne rien faire », le sommet de la sensualité, me disait autrefois Bernard Lubat.
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À un moment ou à un autre de leur vie, les formateurs dignes de ce nom chancellent. Les autres, ceux qui servent d’égouts au système, ne connaissent pas cette épreuve : l’argent et la vanité conformiste, taillant chirurgicalement en eux ce qui pourrait y rester de natif, d’inquiet ou d’exigeant, désignent aux ambitions de ces malheureux, telle la « police silencieuse » dont parle Malaparte, cette sorte de traînée humide d’escargot que la prétention fait appeler carrière. Je m’amuse de l’énorme recyclage auquel le changement de discours de la société capitaliste contraint actuellement ces gastropédagogues, bien certain que la consistance molle de leur nature leur permettra, moyennant qu’on les en dédommage, de marquer du sceau infamant de l’archaïsme ce qu’ils donnaient, hier encore, pour l’essence même de la modernité conquérante.
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Je crois savoir où butent les autres formateurs, ceux qui, sans illusions excessives sur leurs talents ni sur l’importance de leur rôle, se sont toutefois mis en tête que chercher ce qu’ils croient vrai, tenter de s’en approcher et s’en entretenir avec leurs semblables constitue, nonobstant les dangers évidents de l’opération, ou à cause d’eux, une des plus belles aventures que l’ambiguïté des temps puisse mettre à leur portée. Cette épreuve, ce point de partage des eaux, c’est le saut existentiel de la formation. Honnête et moyennement intelligent, un formateur n’a pas trop de mal à repérer les maux dont souffre notre société. Il lui suffit de considérer les groupes du regard d’Ulysse, de bas en haut, d’écouter les gens parler du monde, des autres, d’eux-mêmes : avec un peu d’attention, il peut poser un diagnostic et avancer quelques préconisations. La facticité, l’extériorité, le mimétisme, l’obsession des mécanismes projectifs, le refoulement de l’angoisse, de la mort et de la subjectivité, la vie par procuration, tout cela, qu’il entreverra forcément, nourrira utilement son discours, au moins dans un premier temps. Car parler d’amour n’est pas aimer, et bavarder facticité ne rend pas authentique ; dans les deux cas, les mots se fanent vite. Ce danger, c’est le Cap Horn du formateur, ou plutôt son Cap de Bonne-Espérance : ce qu’il perçoit dans les autres, il lui faut l’affronter en lui-même. Avant d’être les démons de ses stagiaires, la facticité, la fascination, la personnalité rapportée et le reste sont les siens, et ils le sont à l’instant même où il les dénonce. S’il a l’audace d’engager avec lui-même le combat auquel l’invite ce constat, le voilà sur une trajectoire de vie, sa solitude fleurira. S’il le refuse, il pourra toujours continuer à faire le guignol devant les patrons, augmenter ses honoraires, lire les prix littéraires et, comme de juste, une fois lavé de ses passes avec l’argent, se faire du souci pour la justice sociale.
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L’épreuve est douloureuse, bouleversante, fondatrice. Les mots passent au fer rouge de l’existence et avec eux, derrière eux, la foule confuse des sentiments et des passions, l’armée tumultueuse des pensées, des opinions, des partis pris. Sentiment double et contradictoire de n’être plus personne et, dans cet enfouissement, dans cette démystification de soi, de devenir quelqu’un. Deux langages se heurtent, celui qui meurt, celui qui naît : peut-être se rencontrent-ils, mais seulement à l’infini ; pour l’instant, ils se combattent. Le navigateur d’existence, s’il a le sentiment de contempler comme jamais la mer et les étoiles, n’a plus aucune carte en main. Il ne se sent plus maître de rien, il en est atterré, ravi, rajeuni. Plus de leçons à donner, plus de principes à défendre, plus de grandes causes à manager : le petit bonhomme craintif qu’il est toujours et qu’il n’est déjà plus quitte peu à peu la scène et se retire en ce coin de la commune solitude où je devient vraiment un autre, et où l’on sent les gens bien trop proches et bien trop lointains pour qu’on songe encore à leur bafouiller leur ration de respect.
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Avec Entre les murs, Laurent Cantet est en train de doubler son Cap de Bonne-Espérance. Ressources humaines et L’Emploi du temps, c’était avant. Le cinéaste-formateur expliquait la société, s’en prenant au plus visible, au plus lourd : l’entreprise, le monde du travail. Ce propos-là, beaucoup de gens pouvaient l’entendre. Que la conduite actuelle des entreprises, nonobstant les bonnes volontés qui viennent s’y piquer, soit fondamentalement perverse, la plupart l’avouent et presque tous le savent. Autour de la machine à café, cette agora clandestine, on avait opiné du chef, non sans avoir vérifié qu’aucune oreille officielle ne traînait. « C’est bien ça », avait-on lâché avant de regagner les bureaux. La démonstration de Cantet, pourtant, comme c’est souvent le cas au début d’une action de formation, gardait quelque chose de schématique et d’extérieur. En vrai formateur, il aura souffert de ne pas être allé au bout de sa pensée ; en créateur, il aura voulu descendre plus profond. D’où peut-être le thème de ce dernier film et tout ce qu’évoque d’élémentaire et de nécessaire cette plongée dans l’enfance, dans l’école, dans les Quartiers.
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En abordant notre société par ses bases, Laurent Cantet prenait un grand risque. Il n’avait pas été le premier à montrer les ravages du système de l’entreprise, même si son illustration cinématographique donnait à sa critique plus de force encore que celle de l’écrit. Mais, dans ce système-là, on peut encore voir une pièce rapportée, un kyste, une tumeur localisée dont l’aveuglement de quelques-uns porterait la responsabilité. Pas question de nourrir cette illusion quand il s’agit de la jeunesse, de l’école, des Quartiers : là, la vie est toute nue, toute saignante ; qui n’en détourne pas son regard est renvoyé à soi-même, toute tentative de fuite, même dans la dénonciation, même dans l’humour, est immédiatement sanctionnée d’inauthenticité. Cette solitude du formateur de fond, Cantet ne l’a pas assumée. Je connais trop la difficulté de l’épreuve pour le lui reprocher ; mais qu’il y ait eu échec, et échec grave, on doit le lui dire avec amitié.
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Même quand elle n’est pas un autre nom pour l’indifférence ou pour l’organisation jacassante de l’impuissance et du conformisme, la compassion n’est que la première étape de l’amitié. Nous aimons que nos amis sachent se pencher un instant sur nos souffrances, mais nous avons besoin de les voir se relever. Plus que leurs mots et leurs larmes, nous leur demandons leur présence forte et entière, leur liberté inentamée. À qui les prend au sérieux, la formation et la création, chacune à sa manière, proposent l’apprentissage de cette solitude généreuse. Elles nous enseignent qu’être avec les autres, ce n’est pas forcément se sentir avec eux, encore moins se sentir comme eux. Ne pas se mélanger, ne pas se séparer : ce chemin de crête est jalonné d’hésitations, de doutes, de regrets, de remords. D’un côté, l’isolement orgueilleux, les illusions sur soi, un pessimisme qui se veut actif. De l’autre, la fusion mensongère, la mauvaise foi, l’abandon déguisé. Laurent Cantet est tombé dans le fossé, côté fusion. Sans doute est-il plus difficile à un cinéaste encombré de considérations financières et mondaines qu’à un fantassin de la formation de tenir ce cap de vérité. Mais le fait est qu’il est tombé. Il a calé devant la solitude, s’imaginant peut-être que cette défaite lui donnerait accès aux autres : elle ne l’a conduit qu’à leur image. Tout étant alors devenu faux, il ne pouvait plus que se débattre dans une sensiblerie brouillonne.
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Laurent Cantet a cédé au pathos compassionnel : c’est pour cela qu’on lui a fait fête. Il a noyé dans une illusion rassurante la question de la jeunesse, la question de l’école, la question de la banlieue : c’est de cela qu’on l’a remercié. Je me demande s’il ne s’est pas aperçu de sa méprise quand il a tourné la partie de foot finale. N’avait-il pas fini par oublier que ces collégiens étaient bien des acteurs ? N’avait-il pas confondu la réalité et le spectacle ? N’avait-il pas voulu se montrer, en même temps, formateur et créateur ? Formateur, n’avait-il pas noyé dans le fantasme facile la violence de la réalité ? Créateur, n’avait-il pas cherché dans la pesanteur du réel une raison de refuser l’envol de l’imaginaire ? Ce tournage sympathique, en un mot, ne l’avait-il pas endormi ? C’est une piscine pleine de microbes, le sympa, bien des formateurs y périssent.
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J’échafaude des hypothèses contradictoires. Et si Entre les murs, c’était Bouvard et Pécuchet en banlieue ? Si, débordé par une situation infiniment plus dramatique que celle de l’entreprise, le cinéaste avait jeté l’éponge ? S’il avait bâclé ce match de foot pour en finir avec un sujet qui l’avait envoyé en enfer ? Si tout cela n’était qu’un hurlement de détresse, une fin de partie à la Beckett, un constat d’échec épouvanté ? Comment serions-nous passés, sinon, de la lucidité passionnée de L’Emploi du temps à ces émotions de patronage ? Se méfier du livre ou du film qui semble contredire l’œuvre entière d’un écrivain ou d’un cinéaste : c’est là que la pensée est poussée à son paroxysme. La meilleure illustration du naturalisme de Zola, nous disait-on autrefois, on la trouve dans Le Rêve, une douce histoire moyenâgeuse.
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Je ne suis sûr de rien, Entre les murs me reste un mystère. Et je parle trop vite d’émotions de patronage. Que faisions-nous d’autre que ce professeur de lettres, nous, les étudiants de Montrouge qui passions nos jeudis et nos dimanches, dans les années d’après-guerre, à organiser les jeux des gamins de la « zone » ou des HBM et à leur raconter des histoires ? Personne n’ayant intérêt à les courtiser ou à les mettre en thèse, ces enfants nés trop tôt ne pouvaient prétendre au statut sociologique privilégié des Quartiers ; ils n’en étaient pas plus faciles à gouverner. Mais nous ne nous prenions pas pour des enseignants et nous donnions notre temps gratis. C’est donc assez logiquement que j’exècre ce vieil ado indécis. De deux choses l’une. Ou ce pauvre garçon est à bout de forces et d’imagination, ce qui peut aisément se comprendre, et l’Éducation nationale se déshonore en ne lui fournissant pas les moyens de récupérer avant de lui confier une mission moins douloureuse. Ou il prétend défendre sa pédagogie défaitiste et justifier son misérabilisme, et l’Éducation nationale fait preuve de lâcheté en le laissant dévaster ses classes. Sans compter qu’elle s’expose aux revendications rétroactives des anciens animateurs des patronages : à travail égal, salaire égal !
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En famille, avec les amis, on parle beaucoup de ce film. Pierre Mari me fait remarquer avec justesse que ce patro-prof se situe aux antipodes de cette Mara Goyet dont il a apprécié comme moi la droiture. Que la formation classique soit étroitement liée à un système de représentations et de relations désormais forclos et, en tout cas, irrecevable dans les Quartiers, elle n’en doute pas. Pourtant, loin de la détourner d’une mission qu’il rend plus difficile, ce constat en souligne à ses yeux l’urgence et la grandeur. Les vérités s’éprouvent mieux dans les difficultés que dans les élans conviviaux. Se battre, et se battre encore. Parce qu’une culture se transmet par la pensée et par la parole. Parce que ne pas donner ce que l’on a de meilleur, c’est partager ce que l’on a de pire.
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« Ah ! Si j’avais été là avec mes Francs ! », disait Clovis en écoutant le récit de la Passion du Christ. Ah ! Si, pour quelques semaines, on me confiait une classe en banlieue ! Parfois, j’en rêve. Se placer à la charnière de ce que ces gamins savent de l’existence et de ce qu’ils en ignorent. Partir de la vie d’un écrivain. Des amours de Victor Hugo, par exemple. Commencer par l’aspect dragueur performant, les faire rire. « Ouais, il est trop fort, ce mec, c’est clair ! » De proche en proche, en vrai Jésuite, en arriver à Juliette, à Madame Hugo, peut-être à Adèle. Puis aux textes. Pas pour les imposer, non ! Juste pour qu’ils comprennent mieux le scénario. Peu à peu, traîtreusement, les faire glisser dans la poésie, lire longuement, passionnément, lâcher le livre quand on sait par cœur. Se montrer plus vicieux que ces amateurs. Leur donner le sentiment d’une transgression qui réconcilie, leur faire sentir du plus grand qu’eux, exhumer leur énorme besoin d’admirer. Sans doute ne m’a-t-on pas attendu pour y penser. Un type de mon genre pourrait, à l’occasion, faire son petit effet, mais tiendrait-il longtemps le choc ? J’imagine que, devant ces élèves-là, tout le monde veut aller au bout du possible. Pourtant, pour la plupart d’entre eux, la limite risque d’être vite atteinte : là est la question de l’enseignement, surtout dans les banlieues, pas d’abord dans les principes, pas d’abord dans les moyens.
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Oui, les quartiers sont déshérités : chômage, solitude, logement, violence, rien ne va. Mais si j’étais sociologue, plutôt que d’enfoncer ces portes ouvertes, je préférerais comparer les comportements et les préjugés de ces jeunes aux représentations majeures de la modernité telles que les répercutent les médias, la publicité, les vedettes à la mode, etc. Hypothèse à confirmer ou à infirmer : les jeunes des banlieues sont les meilleures éponges et les premières victimes de la folie collective. Les privilèges des gosses de riches les protègent de la violence ; c’est sans risques pour eux – sans risques immédiats, car la suite peut être terrible – qu’ils sont dressés à l’exercer sur les autres. La modernité chimiquement pure, on la trouve dans les jeunes des banlieues; c’est pourquoi ils fascinent et effraient à ce point, c’est pourquoi on les étudie, c’est pourquoi on les injurie. Difficile d’en douter quand on observe les adolescents d’Entre les murs, leurs indignations mécaniques, leur façon de prendre la balle au rebond, de chercher l’effet, de vouloir faire choc et chaud ; tout ce stupide zapping émotionnel, c’est de la pub, c’est du journalisme tel que le pratique, par exemple, la dame qui présentait aujourd’hui le 13 heures de France-Inter : une émotion bien sociologiquement grasse par-ci, un coup de gueule bien démagogique par-là, et merci d’avoir été sur notre antenne. La banlieue est colonisée au-delà de ce que peuvent imaginer ses colons, au-delà de ce qu’ils avaient prévu pour elle. Ce n’est pas parce qu’ils sont des pauvres, ni des enfants d’immigrés, que les élèves des Quartiers sont indociles, c’est-à-dire quasiment impossibles à enseigner, c’est parce que leur pauvreté et leur déracinement ont été des voies d’entrée toutes trouvées pour la saloperie virale de la société de communication : il m’est insupportable d’en voir les chantres et les profiteurs venir jouer les sauveurs dans les banlieues, je ne sais rien de plus infâme que cette imposture, il me faut m’accrocher à moi-même pour ne pas céder à la haine. Ces enfants sont devenus des réclames furieuses : si innocentes qu’elles soient de ce qu’on a fait d’elles, on ne fait pas la classe à des réclames. Au mieux peut-on les enfoncer un peu plus dans leur honte collective en envoyant, pour l’exemple, quelques-unes d’entre elles à Sciences Po. Je me suis souvent répété la belle formule de Sartre : « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous avons fait de ce qu’on a fait de nous. » Je crains malheureusement que la vérité de ce propos ne s’arrête au périphérique. Au-delà d’un certain seuil d’intoxication, il devient héroïque de distinguer ce que l’on est de ce que l’on a subi. Étrange film, vraiment, cet Entre les murs ! Attendons le prochain. Qu’il le veuille ou non, Laurent Cantet choisira, ou sera choisi : la petite étincelle ou le gros éteignoir.
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On peut rire de moi : si j’avais un seul programme à sauver de toute la télé, ce serait Derrick, cela en dépit de l’imbécillité de la présentation qu’en fait la 3 (Derrick prépare ses menottes, etc.). Ce n’est jamais simpliste, jamais injuste, jamais démonstratif, jamais léger, jamais oiseux, jamais mode donc jamais bête. Entre Derrick et Maigret, mon cœur est partagé. Maigret est plus lourd de suggestions, plus riche d’images. Derrick, plus austère, va plus vite et plus sûrement au sens. Maigret explore l’angoisse, Derrick la survole. Maigret peut y sombrer, Derrick la domine d’emblée. Derrick est plus libre, Maigret plus attachant.
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Je me reconnais dans ce petit garçon dont parlait Françoise Dolto. Il dit non parce que c’est un vrai oui qu’il veut dire, son oui à lui, pas le oui de complaisance et d’obéissance que les autres attendent. Mes relations avec mes parents tiennent tout entières dans son embarras. Et aussi mes relations avec l’Église catholique, mater et magistra. C’est sans doute à cause de la violence de ces deux affrontements que je ne vois guère dans les autres institutions que des baudruches gonflées et regonflées d’importance et de vanité. Elles me font souvent rire, quelquefois pleurer, elles ne méritent jamais ni ma fidélité ni ma révolte, qui sont consubstantielles. La vie m’aurait-elle affligé d’une nature difficile ? Après tout, rien de tragique à cela. Il est vrai que les arrangements me dérangent, surtout ceux que je passe avec moi-même.
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Dans Le Point, quelques propos de Jacques-Alain Miller en disent plus long sur Bush et Obama que trois quintaux de politologie filandreuse déversés par les chroniqueurs, ces huissiers zélés. Plus rien à comprendre à l’actualité si l’on ne va pas chercher dans la vie intérieure des sociétés et des individus ce qui fonde la vie politique, ce qui lui donne sa forme, ce qui la paralyse, ce qui pourrait éventuellement la nourrir de sens. Sans doute le nouveau président américain gommera-t-il quelques-unes des plus grosses aberrations de son prédécesseur, mais il n’y a pas à bondir de joie à l’idée que la bushophobie est en train de « s’inverser en obamania universelle ». Comme le Gœtz du Diable et le Bon Dieu, la société américaine, quand elle s’imagine changer, ne fait qu’essayer un autre rôle. Après s’être installée dans le personnage de « l’ennemi du genre humain », comme dit Miller, voici qu’elle met « la bonté à l’affiche », tout en prétendant, sans rire, et dans les deux cas, « faire le boulot de Dieu ». Au héros formidable de Sartre, à ce forcené génial de l’imposture, Pierre Brasseur, il y a plus d’un demi-siècle, avait donné une stature qui m’avait terrifié. Comme l’écrivait Paul Ricœur dans un article célèbre, Gœtz se veut « bouffon du mal » avant de devenir « faussaire du bien ». Il se résigne enfin, assez lugubrement, à vivre les combats de l’histoire. « Il y a cette guerre à faire, constate-t-il, et je la ferai. » Entre lucidité et anticipation, il dit aussi : « Voilà le règne de l’homme qui commence. Beau début ; allons, je serai bourreau et boucher. » Soixante ans après, les mêmes ingrédients sont sur la table : l’action politique et ses infernales contradictions, la religion aux prises avec l’imposture, son démon. La lucidité, elle, lassée de n’être conviée qu’à des débats subalternes, s’est éclipsée ; guerriers, managers et faux prophètes tiennent partout le théâtre des nouvelles illusions, qui ne font illusion à personne. Dans ces conditions, il ne sera pas plus réjouissant d’enregistrer un nouvel épisode de la suprématie des USA, même si la fascination des impuissants s’en trouve réhydratée, que de voir les mêmes torrents de prétention barbare se déverser sur des pays émergents qui s’y trouveront bien vite, et aussi piteusement, immergés. Dans ce bel article d’Esprit de novembre 1951, Paul Ricœur félicitait Jean-Paul Sartre de sa « probité exemplaire » : il n’avait pas voulu « hausser l’espoir ». Nous avons, nous, beaucoup plus de raisons encore que n’en avaient Sartre et Ricœur de nous méfier du tapage optimiste et du Barnum prophétique. Le combat contre l’imposture, la nôtre et celle des autres, commence par une confiante défiance.
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Un responsable du Nouvel Observateur paraît fort ému par le message d’un lecteur qui souhaite que son hebdo préféré « continue à nous rendre le monde intelligent. » A-t-il voulu dire intelligible ? À souhaiter, mais pas certain : il n’y a plus l’épaisseur d’un cheveu entre une demande d’information et une exigence d’illusion.
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Ce n’est pas seulement avec plaisir, mais avec bonheur et émotion que j’ai répondu, en 2004 et 2005, à deux invitations qui m’étaient faites de parler de Jacques Berque à Alger. Tant de choses me lient à cette ville et à ce pays ! Les deux années que j’y ai passées entre mai 1959 et janvier 1961 ont fait basculer ma vision du monde. La rencontre de Francis Jeanson, au début des années 70, à l’occasion de la formation des animateurs des Maisons de la Culture ; nos longues conversations où les souvenirs du Réseau, ramenés à l’essentiel, tissaient la trame d’amitié de nos projets. L’Algérien que le mariage de ma tante fit entrer dans notre famille, et dont j’ai apprécié d’emblée la courtoisie et le courage. Tant d’amis sur ou de l’autre rive et, faut-il le dire, Jacques Berque, Jacques Berque de Frenda, dont j’ai eu l’occasion de constater, il y a quatre ans, quel souvenir il y avait laissé. Mais que ferais-je si d’aventure une autre invitation m’était adressée quand un poète en qui ce même Jacques Berque voyait un des esprits les plus exigeants et les plus pénétrants de l’époque, dont il a traduit plusieurs recueils et dont il me parlait sur un ton où je percevais une humilité qui n’était pas le trait le plus habituel de notre cher Puma, que ferais-je quand cet Adonis qu’il mettait si haut est accusé d’avoir insulté l’islam ou le Prophète lors d’une conférence à la Bibliothèque nationale algérienne ? Feindrais-je de l’ignorer ? Le respect que je porte aux débats intérieurs des Algériens et la réserve qu’ils doivent imposer à tout étranger, fût-ce au plus amical, comment pourrais-je les concilier avec l’évidence que l’accusation portée contre Adonis rejaillit nécessairement sur Jacques Berque ? Lui qui consacra quinze ans de sa vie au Coran et qui y faisait constamment référence, lui qui fut un des rares intellectuels français à se montrer sévère envers les Versets sataniques de Salman Rushdie parce qu’il n’entendait pas que la liberté de l’esprit pût jamais conduire à l’offense, et surtout pas à l’offense aux religions, il aurait été l’ami d’un homme qui injurie l’islam et le Prophète ? Et moi, parlant à Alger devant des Algériens, moi qui sais en quel honneur Adonis tient « Jacques Berque, maître et ami », je ne m’élèverais pas contre une accusation qui serait risible si elle n’était si désolante ? Si j’agissais ainsi, je sais bien ce que je ferais : j’éluderais, je pratiquerais cette élusion que Berque détestait plus que tout. Ce qui se passerait alors, je le sais aussi. La voix solitaire qui, au Maroc, méprisant tout souci de carrière et de réussite, jeta à la société coloniale, sa société : « L’ordre, ici, serait que nous n’y fussions pas », cette voix, sortie d’un paisible cimetière des Landes pour interrompre les propos aseptisés que je débiterais devant les regards justement ironiques de mes auditeurs, reviendrait me crier : « Jean Sur, l’ordre, là-bas, serait que vous n’y fussiez pas ! »

(25 novembre 2008)

Un splendide incendie

L’Institut du Monde Arabe a récemment honoré huit « figures du dialogue des civilisations « , quatre Algériens et quatre Français, chacune de ces figures étant évoquée par deux intervenants, un Algérien et un Français. À l’issue de ce colloque, Mustapha Chérif, ancien ministre algérien et ancien ambassadeur, et dont Jacques Berque avait dirigé la thèse, eut l’idée d’un livre qui développerait nos deux interventions, la sienne sur Jacques Berque et l’Islam, la mienne sur Jacques Berque et l’Occident. Chacun sur sa rive, nous avons travaillé cet été à ce projet. Ce fut pour moi l’occasion de retrouver beaucoup de textes de Jacques Berque, notamment plusieurs articles de grande importance publiés dans des revues érudites atteignant peu le grand public. Au fur et à mesure que j’avançais dans ce travail, je mettais de côté, pour Résurgences, des citations qui n’entraient pas forcément dans le cadre de mon étude mais qui me paraissaient porteuses de beaucoup de sens. Avec ces morceaux de choix, j’ai construit la promenade berquienne que je propose ici. Des miettes, en quelque sorte, mais on va voir qu’elles sont nourrissantes. Je les ai classées par thèmes, autant que faire se pouvait, sans m’acharner à bâtir des enchaînements qui seraient restés artificiels.

Miettes politiques

.  À toutes les révisions, qu’il appelle utopies ou subversion, l’ingrat, l’imprévoyant oppose ses propres médiocrités, qu’il appelle réalisme. (Valeurs de la décolonisation, Revue de Métaphysique et de Morale, 2ème Tri. 1963)

. Trop dominé par l’altercation, le circonstanciel et le conjoncturel, il se vide dès que l’actualité le lâche. (Dépossession du monde, Le Seuil, 1964)

. Tout comme une hypothèse de recherche, la conduite politique vaut dans la mesure où elle remue le plus de choses, et d’êtres, en fonction de l’idée la plus fulgurante. (Valeurs de la décolonisation, Revue de Métaphysique et de Morale, 2ème Tri. 1963)

.  Qu’est-ce au juste que la gauche ? Consiste-t-elle dans une démobilisation prudente des valeurs bourgeoises, ou dans leur remplacement par d’autres valeurs, ou encore dans une remise en question de toutes les valeurs ? (Prendre les choses à la racine, Le Nouvel Observateur, septembre 1972)

.  On nous demandait de dépasser les vieilles nations, en les regroupant dans une entité plus vaste. Progresser vers le monde, quoi ? Reculer plutôt, nous enfermer ! (La nouvelle péninsulaire, Le Croquant, 1992)

. L’Europe vit sur le mol oreiller non du doute, comme Montaigne, mais des certitudes fractionnelles. (Rapport au Conseil de l’Europe, décembre 1989)

. C’est essentiellement de l’Occident européen que la majeure partie du monde a subi le premier choc des destructions et des réfections de la civilisation industrielle. L’Occident qui, irrésistiblement jusqu’aux lendemains de la Première Guerre mondiale, et désormais de façon de plus en plus disputée et précaire, s’était arrogé pouvoirs et profits, est longtemps apparu aux autres peuples, et leur apparaît peut-être encore, comme un exploiteur impénitent, au mieux comme un professeur intéressé. Lui-même ne s’est que trop considéré comme l’agent et le délégataire de l’évolution humaine. (Le développement et l’homme, Esprit, février 1969)

Miettes culturelles

. L’angoisse de la personne et du groupe nous apparut comme la tête chercheuse de l’action collective. (Les Arabes, suivi de Andalousies, Sindbad, 1997)

. La différence entre la culture anglaise et celle des Arunta, disons, n’est qu’historique, relative, peut se mesurer. Tandis que les rapports entre les Arunta et leur nature se déploient dans l’infini de la disponibilité humaine. Je pense donc qu’il est possible, pour une culture comme celle des Arunta, de fabriquer des locomotives dès lors qu’elle est capable de fabriquer des boomerangs. On touche ici la différence entre ce qui est infini et ce qui ne l’est pas. Appelons ce raisonnement ou, si vous voulez, ce paradoxe : le pari de Pascal du développement industriel. (Vers une humanité plénière, Esprit, avril 1969)

. Au moment même où s’effacent [dans les anciens pays colonisés] les formes simplistes de l’aliénation, on s’avise de ses formes subtiles. L’homme s’est-il décidément affranchi ? Le mal ne se ramenait pas à la sujétion politique et économique. Il était descendu beaucoup plus loin dans l’être du dépendant. (Le développement et l’homme, Esprit, février 1969)

. Nous sommes à une époque d’essor des pulsions et de décadence du sur-moi. Nous disons et pensons beaucoup de choses que les contrôles sociaux auraient jadis refoulées. (…) Mettrons-nous en avant le terme de « culturel » pour désigner ces effervescences ? Elles influeront un jour sur le politique, elles le feront sans doute ou le referont. Mais ce n’est pas encore le cas, comme on sait. Nous sommes loin du compte. Beaucoup de protestations d’aujourd’hui pourront donc bien, sans le savoir, ressortir au culturel plutôt qu’au politique. Dire cela, d’ailleurs, ce n’est pas les minimiser. C’est se refuser à jouer sur le sens des mots. (Du Maghreb à l’Hexagone, qu’est-ce qu’un peuple ? Pluriel, 1978)

. Quand vous avez découvert mon chiffre, êtes-vous sûr de m’avoir pour autant décrypté ? J’ai peur que votre va-et-vient du manifeste au caché et la réciproque ne soit scientifique qu’à l’aller, mais non plus au retour. J’ai peur qu’en présumant la restitution du vécu à partir de son algorithme, vous ne fassiez preuve de la même naïveté dont vous accusez l’empirisme. (L’algébrique et le vécu, Diogène, avril-juin 1974)

. Au Dieu-Père barbu, patron des causalités et toujours ressemblant au pasteur biblique, succéderait un Dieu-système, infiniment plus abstrait, davantage ami de l’électronique que du gardiennage des troupeaux, et qui serait, si l’on peut dire, le suprême « connecteur ». (Dépossession du monde, Le Seuil, 1964)

Miettes anthropologiques

. Au contraire de celui qui a dit « L’homme, c’est quelque chose qui doit être dépassé », nous oserons proclamer que l’homme, c’est quelque chose qui doit être déployé. (Logiques plurales du progrès, Diogène, juillet-septembre 1972).

. La révolution scientifique et technique est un phénomène irrépressible. Il n’est pas seulement réducteur, exploiteur de l’homme-travail. Il l’est aussi de l’homme-personne, de l’homme-terroir, de l’homme-collectivité de base. Que va devenir, dans le monde des transports supersoniques, de la radiodiffusion et des compétitions multinationales, notre niche écologique ? Alors nous serons pris par la tentation du retour : retour à l’origine, à la nature, à nous-mêmes pour tout dire. Nous avons simplement oublié qu’il n’y a plus de nous-mêmes dans ce retour et que notre révolte répond à des mutations géantes qu’on ne peut traiter par prétérition. (Du Maghreb à l’Hexagone, qu’est-ce qu’un peuple ? Pluriel, 1978)

. Je viens de visiter les ruines de Leptis Magna sur la côte de Libye. J’avais visité beaucoup de ruines de villes anciennes, mais cette fois j’ai reçu un choc. Si j’avais été économiste, j’aurais déchiffré la proportion énorme d’investissements que représentent les monuments ludiques dans une telle ville : sur ce qui est théâtre, palestre, auditorium, stade, gymnase. De laquelle de nos villes pourrait-on en dire autant ? La dimension du ludique jouait dans celle-là un rôle au moins égal à celui de l’économique par exemple. L’esthétique enveloppait tout, jusqu’à s’exalter en dimension autonome. Pour nous, l’art c’est la visite aux galeries de tableaux, c’est le musée, parfois la maison de la culture, une sortie le dimanche matin ou le samedi soir. Or l’art, dans une société qui reconnaîtrait sa dimension esthétique, serait présent partout et à tout moment. (L’Orient et l’avènement de la valeur monde, Esprit, septembre 1970)

. « Nous ne nous serions jamais révoltés, disait Ben Bella, si nous n’avions rêvé. » Et Soekarno, ouvrant le premier Bandoeng : « Dans vos délibérations, ne soyez pas guidés par des craintes, mais par des espoirs, des déterminations, des idéaux, et aussi, oui, par des rêves. » (Le développement et l’homme, Esprit, février 1969)

. Chaque peuple doit non pas continuer un passé mais, si vous voulez, retourner ses racines vers l’avenir. Encore, pour qu’un avenir existe, faut-il que le « nous » existe. C’est cela l’identité collective : « nous ». (Le retour aux sources, Les Nouvelles littéraires, mars 1979)

. Je vais vous amuser : j’ai toujours été un fondamentaliste. Au sens où j’ai toujours essayé de prendre les choses à la racine. (Entretien avec Jacques Berque, L’Actualité religieuse, juillet-août 1995)

. La nouveauté apparaît d’abord comme la fin d’un monde. (LOrient second, Gallimard, 1970)

.  « C’est pour ne pas croire en la beauté de la vérité que nous avons créé la vérité de la fiction. » (Ezequiel Martinez Estrada, cité dans L’Orient second, Gallimard, 1970)

Divers

. C’est dans ce risque de vassalité, bientôt sensible à tous, c’est dans cette dérive qui menace aujourd’hui toutes les sociétés d’une commune liquéfaction que l’on peut chercher le ressort de nouvelles solidarités. (Les Arabes, suivi de Andalousies, Sindbad, 1997)

.  La vraie raison, je ne dis pas l’origine, de l’inquiétude corse, ce n’est pas dans l’île qu’elle se trouve, mais à Paris. Pourquoi surgit-elle maintenant, alors qu’elle ne le faisait pas sous la Troisième, même au temps de l’occupation, ni sous de Gaulle ? À coup sûr par le manque d’une « certaine idée », disons d’une anticipation commune capable de polariser les diversités françaises. Et le régime de Giscard me paraît à ce titre singulièrement impropre à proposer une vision, une éthique, un idéal. (…) Eh bien ! la Corse ardente et fière, latinité de France et France de la Méditerranée, elle ressent cela, et certains de ses fils en tirent, trop vite à mon sens, la leçon. (…) Serait-ce que l’identité corse, qui n’a rien perdu de sa couleur depuis le XVIIe siècle, est pourtant entrée dans une identité englobante où elle se situe de façon si serrée que le sentiment de la déperdition accentue en elle des manifestations que les ancêtres n’ont pas prodiguées au moment où la blessure était plus fraîche ? La Corse n’est-elle donc pas devenue sous-ensemble français? Si cela était vrai, comme je le crois, son affirmation la plus violente entrerait dans le jeu de la société globale. (Du Maghreb à l’Hexagone, qu’est-ce qu’un peuple ? Pluriel, 1978)

. Pour moi, la leçon que je retiens de l’ère coloniale, c’est que toute société a certes ses problèmes. Mais ces problèmes, elle seule est capable de les résoudre. Et l’irruption de l’étranger, même s’autorisant d’une certaine sorte d’universel, ne peut que les aggraver, en retarder la vraie solution. (Les Arabes, suivi de Andalousies, Sindbad, 1997)

. Les attitudes compensatoires, philanthropes, redresseurs de torts, etc., il faut insister sur la vanité de leur protestation. Elle est nostalgique plus que constructive. Au fond, elle se veut remords, attestation, témoignage, comme disait Louis Massignon, plutôt que réalisation. Elle en appelle à plus haut : à Dieu, au chef-d’œuvre, aux cités à venir. Elle s’évade, en somme, et convie à l’évasion. (Dépossession du monde, Le Seuil, 1964)

. L’essentiel ?  Cela qui est « plus près de l’homme que sa veine jugulaire » (Coran, L, 16, cité par J.B.)

. (sur sa jeunesse) Toute cette période de ma vie fut noire et rouge. Noire de frustration. Rouge du splendide incendie des soifs. (Mémoires des deux rives, Le Seuil, 1989)

(15 septembre 2003)

Retour en Algérie

Cela faisait donc quarante-trois ans, quatre mois et sept jours que j’étais parti. Je ne voulais pas revenir ici en touriste. Mieux aurait valu un regret. Il fallait une belle circonstance. L’hommage national de l’Algérie à Jacques Berque en était une.

Nos hôtes nous reçoivent à dîner dans un beau jardin. J’échappe mal au travers qui m’agace chez les autres : j’y vais de mes souvenirs de guerre. Ma voisine de table est une haute responsable du Ministère de la Culture. Elle m’écoute avec attention, mais avec un détachement où je sens de la tristesse. D’un sourire, elle balaie tout ce passé. Depuis, il y a eu pire ; de cela, si je veux bien, elle ne me dira rien.

On n’explique pas un cauchemar, mais pas non plus une naissance. C’est ici, à cause de ce pays, que, sans même m’en apercevoir, j’ai commencé ma vraie vie. « La nouveauté apparaît d’abord comme la fin d’un monde », écrit Jacques Berque. J’ai su ici que ce dont j’avais hérité, et à quoi je ne savais comment échapper, était une figure de la mort ; ici, j’ai senti que la simplicité ne me dédaignait pas.

Comment aurais-je pu ne pas reconnaître Jacques Berque quand je l’ai rencontré, quand j’ai dévoré ses livres ? J’y retrouvais la mer, le soleil, les parfums de l’autre rive, cette diversité tout ensemble familière et solennelle qui brouille les cartes et modifie les plans selon une subtile et puissante logique ; dans ce désordre admirablement ordonné, l’envers, peu à peu, enfin, devenait un endroit.

Nos voitures circulent en cortège, on nous reçoit au salon d’honneur, nous logeons dans une admirable résidence. Si c’est la vanité qui m’habite, qu’on me la pardonne, mais elle serait bien impuissante à me donner une pareille joie. Ici a été lancé, dans le vide, malgré moi, le pont de ma vie ; elle en a épousé le mouvement. De cette construction, l’Algérie fut le premier pylône. À l’insu de tous, rappel et confirmation, je me replonge dans le souvenir de demain. Le bâtisseur fut ce qu’il fut, mais le pont a tenu et le relie fortement aux autres.

Le camarade agrégé de lettres libéré avec moi en avait pris un sacré coup. Quand l’avion a décollé, je lui ai dit en riant : « Alors ? Content ? » « Pauvre idiot, m’a-t-il répondu, tu ne comprends donc pas qu’on va s’écraser ? » À Orly, j’ai refait une tentative : « Tu vois bien : on y est cette fois ! » Il a pris un air d’amitié douloureuse, de pitié condescendante ; puis, entre ses dents : « Nous serons rappelés dans un mois. » De quoi souffrait-il ? Peut-être de ne s’être pas laissé assez ébranler, de n’avoir rien pu entrevoir de neuf ? Peut-être rien ne s’était-il écroulé dans son cœur ? Peut-être l’avenir n’avait-il pas dessiné sa place en lui ? Qu’en sais-je ? Peut-être pensait-il déjà, comme ces esclaves d’aujourd’hui qui portent beau, que vivre, c’est « faire avec » ?

Je viens d’employer, sans y penser, deux mots du vocabulaire religieux, rappel et confirmation. Rappel : l’islam, le Coran. Confirmation : un sacrement catholique.

Un sergent qui n’a pas dix heures de vol pilote le petit avion qui m’emmène à Alger, avec deux autres soldats, le 4 mai 1959. Son assistant surgit de la cabine en vociférant : la porte latérale contre laquelle je m’appuie n’a pas été verrouillée. Pour fêter ça, notre Mermoz se pose à côté de la piste ; les cailloux font éclater un pneu. Voilà ce qu’on appelle l’expérience du contingent… Le reste de la journée sera terrible. J’erre à la découverte de la ville quand, juste en face de l’église Saint-Augustin, trente mètres devant moi, une grenade explose dans la poche d’un gamin dont je vois les membres se déchirer. La messe est en cours. Le prêtre jaillit de l’église, en grands ornements, suivi des enfants de chœur en soutanelle rouge ; la croix de sa chasuble se tord ; il s’avance vers le petit cadavre et hurle comme un possédé : « Ne recouvrez pas le corps ! Il faut que l’on voie la justice immanente de Dieu ! »

Cet abruti ne m’a dégoûté de rien, surtout pas de la religion. Pas plus que les analphabètes galonnés du 5ème Bureau ne me dégoûteront de la France. Ce n’est pas à ce niveau que je suis atteint mais – il me faudra beaucoup de temps pour l’admettre – beaucoup plus profond. Peu importe ce que l’Occident raconte, ce qu’il croit ou ne croit pas, pense ou ne pense pas. L’évidence insupportable et libératrice, insupportablement libératrice, me saute aux yeux, à la gorge, au cœur : c’est la vie de l’Occident qui est fausse. Elle est fausse premièrement, substantiellement, fondamentalement, antérieurement à ce qu’il fait, à ce qu’il dit, à ce qu’il pense. L’Occident ne sait plus que sa gangrène.

Les petits Bush frankaouis et cathos sont à Alger, ces années-là. Des vrais petits Bush, mais sans pétrole, bien trop ballots pour le business. La nouveauté comme la fin d’un monde ! Ils ont apporté leurs livres de théologie morale et cherchent dedans comment concilier ordre et justice. Cela leur laisse peu de temps pour regarder l’Algérie, dont ils ne connaissent guère que l’image que leur renvoient les garçons de bureau et les femmes de ménage. Comment pourraient-ils voir autre chose ? On ne prie pas les yeux ouverts ! Chez eux, ils disent le bénédicité devant des repas minables, frigides. Rien ne ressemble plus aux terroristes, on l’a compris maintenant, que les petits Bush. Leurs dégâts, à eux aussi, sont meurtriers, vraiment meurtriers. Deux des trois pauvres mères de famille que je voyais se débattre dans leur enfer théologico-bourgeois exporté en sont mortes. L’une, à bout de contradictions, s’est jetée sous le métro parce que la vie lui était devenue intenable ; le veuf a écrit aux amis qu’elle avait préféré la mort au péché qui la tentait, etc. J’ai vu l’autre, à moins de trente ans, se faner comme une laitue, exténuée par les exigences spirituelles de son saint domestique ; suicide homéopathique, en quelque sorte.

Comme il y a quarante-trois ans, ce que l’Algérie m’a révélé le plus fortement, c’est le monde en moi-même, et la fraternité que ce sentiment installe. Nous sommes ici en plein Berque, bien sûr, tel qu’il apparaît dans la belle interview que fit de lui Christian Dedet : « Le sort des Arabes diffère-t-il des autres ? Non. Il ne diffère ni de celui d’anciens autres colonisés, ni du nôtre. Nous avons à nous forger des personnes de dépassement. » Tant de choses nous relient, nos hôtes et nous ! Si différents que nous soyons, nous voici affrontés à des problèmes semblables qui ne peuvent être posés et résolus que dans le silence, dans la fécondité de l’ignorance partagée. Spécialistes, go home ! Vous savez tout de tout, bricoleurs de l’irréel, escamoteurs d’infini, avorteurs de désir, tout sauf cette étoile lointaine, cette étoile native de notre ressemblance dont l’inflexible tendresse fout la pagaille dans vos comptes !

Des mots ? Ah ! non ! Fini le quoi faire ? La seule question : qui être ? Rien de plus concret. Rien de tel pour se défaire des ornements dérisoires du langage des savants, des techniciens, des penseurs officiels, de tous ces graves et susceptibles projeteurs de vide. Jean-Pierre Chevènement, qui fit à Alger une intervention magnifique, n’avait aucune raison d’être inquiet quand je citai à la Ministre de la Culture, dont tout le monde sait qu’elle est une militante convaincue, le salubre jeu de mots de Robert Mallet : « Qui milite limite. » Je ne vois pas dans cet à-peu-près claudélien une invitation à pantoufler. Il ne nous renvoie pas en deçà du militantisme : il nous incite à regarder au-delà des causes à défendre ; au-delà, oserais-je dire, du système logique de causes et de conséquences qu’impliquent toujours les causes à défendre. Le militantisme exige lucidité, bienveillance, courage ; il suppose pourtant que nous nous maintenions à distance de nos actes. Il a encore toute sa place, mais le bouleversement radical où nous sommes jetés réclame de nous bien davantage : que nous donnions réponse ensemble à la question que nous sommes.

La formule m’est venue en parlant avec des journalistes : « L’Occident doit se décoloniser de soi-même. » Elle n’est pas d’une originalité fulgurante mais, dans ma bouche, elle était une validation et un renouvellement. Dans le luxe provisoire dont il jouit à Alger, l’habitué des tickets de métro, des commissions au super et des petits deux pièces encombrés ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas. Durant ces quelques jours, l’écart que lui procure ce confort l’oblige à rêver. Il était arrivé à Alger en partisan de l’Algérie française ; c’est précisément pour cela qu’on l’y avait envoyé. Quand il est parti, dûment nanti d’une promesse de peloton d’exécution notifiée par son zélé supérieur, il était presque un autre. L’Algérie, c’était beaucoup plus que l’Algérie ; et c’est toujours beaucoup plus.

Non que je fasse un plat de cette aimable condamnation à mort. Il était si évident que ces niais ne l’emporteraient pas qu’elle avait des allures de blague. Mais elle me fut comme un brevet : j’étais bien perdu pour une certaine logique, et ça me plaisait infiniment.

De l’avenir, nous ne sommes ni les ingénieurs, ni les organisateurs. J’aurais dû insister davantage, à Alger, sur une curieuse circonstance : ni Jacques Berque ni Francis Jeanson, dont je suis fier d’avoir été et d’être l’ami, ne se droguaient à la pétition. Vos meilleurs soutiens ne marchent pas en bande.