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Sauvage ? Et comment !

pour Sonia

Sauvage, sauvagerie, ces mots me reconduisent à Saint-Julien-en-Born, chez Jacques Berque, quand il évoque devant nous les vacances d’enfant qu’il passait, venant d’Algérie, dans la maison où il nous reçoit et où il s’amuse à conseiller à mi-voix à son grand chien airdale d’aller mordre un peu les mollets de ma compagne. Il raconte longuement ces étés interminables, les inépuisables découvertes qu’ils lui offraient. Parlant de cette forêt gigantesque où, le matin même, nous nous promenions, il dit qu’il avait l’impression, enfant, de s’y ensauvager. « C’est un beau mot, s’ensauvager, vous ne trouvez pas ? » Oui, nous le pensons aussi, c’est un très beau mot. Et s’il sonne sans doute différemment dans nos têtes, aucun de nous trois n’aura l’idée de l’associer à un spectacle de violence auquel il aura assisté. Je comprends bien. Monsieur le Ministre a de l’expérience. Il a vécu les moments héroïques et pathétiques d’une campagne électorale alors que j’ai dû me contenter, moi, de quelques guéguerres de débutant… Ses communicants, pourtant, l’ont trompé : quelques brutes ne tuent pas un beau mot. Jacques Berque et Claude Lévi-Strauss lui parleront mieux du sauvage et de l’ensauvagement. Et bien d’autres encore qui sont prêts à le faire profiter gratis de leur savoir et même, s’il le faut, de leur expertise. Ainsi, si le 9-3 n’est pas entièrement persuadé de l’excellence des préconisations officielles, Ovide exilé prêtera une des clefs du mystère à M. Darmanin : celui que personne ne comprend, c’est celui-là le barbare. Si toutefois le ministre préfère la douceur confucéenne à la vigueur romaine, qu’il aille donc visiter, pour se donner du courage avant une périlleuse tournée des territoires en danger, le chapitre IX des Entretiens, point 13, dans la traduction de Séraphin Couvreur : « Le Maître aurait voulu aller vivre au milieu des neuf tribus barbares de l’Est. Quelqu’un lui dit : « Ils sont grossiers ; convient-il de vivre parmi eux ? » Il répondit : « Si un homme honorable demeurait au milieu d’eux, le resteraient-ils encore ? »

Jean-Pierre Chevènement avait parlé de sauvageons. Son tort était évidemment de s’exprimer en français, tare majeure qu’on ne peut reprocher à cette troupe de responsables politiques formée au yoga qui se tient prête, en toutes circonstances, à se tordre rituellement les bras d’horreur et d’épouvante. Sauvageon. Le mot nuance sauvage et le reflète. Un jeune qui grandit à la diable, qui n’a pas été greffé, qui s’est élevé tout seul et multiplie les bêtises. On lui fait les gros yeux mais l’indulgence ne peut pas être bien loin. Alain Rey, si savant, y voyait pourtant « un mot-masque pour définir l’ennemi de la société ». Une sorte d’invective, alors ? Mamma mia ! N’avait-il pas senti dans cette bougonnerie ministérielle une pointe de sourire, et même d’affection ? Qui a jamais entendu Jean-Pierre Chevènement invectiver quelqu’un ? Il gronde, il ironise, il fait un peu la leçon. Il n’injurie pas. Quand, bien plus tard, un autre ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, crut opportun de parler, comme lui, de sauvageons, je n’y vis qu’une maladresse, mais elle me toucha vivement. Sauvageons, cette fois, n’était pas le bon mot pour désigner quelques jeunes las de piétiner derrière une dialectique marxiste qui permet difficilement de se dégourdir les jambes et qui voulaient sans doute se persuader qu’en s’en prenant à une voiture de police ils contribueraient efficacement à effacer de leur pays toute trace d’aliénation en même temps qu’ils y consolideraient la paix civile. Cette erreur m’avait renvoyé à une expérience très difficile : je m’étais mis en tête, il y a quelques décennies, de venir en aide à quelqu’un dont la bonne foi me semblait évidente mais qu’il m’était impossible d’approuver sans réserve. Tâche presque impossible. Être utile à ces jeunes théorisés est moins aisé encore. Avec les sauvageons, on sourit. Avec ceux-là, on ne peut pas sourire et moins encore rire. On peut soutenir leur courage s’ils sont en prison, on peut leur offrir de l’amitié. Mais on ne triche pas. On ne s’extasie pas quand ils récitent leur leçon, on ne les tient pas pour des prophètes, des maîtres à penser, des héros, des pointures. Avec eux, on discute, et sec, et dur. On ne fait pas semblant d’approuver en eux ce qu’on n’approuverait pas en soi. On ne joue pas au joli révolutionnaire comme on joue au joli cœur. L’amitié, c’est de leur dire qu’ils se sont trompés et qu’autre chose est devant eux. C’est de vérité qu’ils ont besoin, non pas d’habileté ni de « pédagogie ». Tout calcul les méprise, les enfonce et participe de la fumisterie communicationnelle. Il est moins inquiétant de les voir injurier ceux qui veulent les aider que de les voir patauger avec eux dans la bouillasse du bavardage. Quand on lui fit remarquer que les petits goujats dont parlait Jean-Pierre Chevènement étaient assez loin de ce profil de théoriciens agressifs, Bernard Cazeneuve m’a beaucoup amusé en argumentant penaudement que, dans sauvageon, il y a sauvage. Incontestable. Mais, comme dirait un professeur, ni la dénotation ni la connotation de ces deux mots ne coïncident. Pas plus que celles de corniche et de cornichon, sauf peut-être à Saint-Cyr.

Si sauvageon nuance et fait oublier sauvage, sauvagerie et ensauvagement le renforcent et l’aggravent. Trêve de délicatesse, c’est le terme que vient de choisir un troisième ministre de l’Intérieur, l’actuel. Les uns, naturellement, s’indignent de sa sévérité tandis que les autres, cela va de soi, se réjouissent de sa fermeté. Débat sans intérêt. Je renvoie à Paris Match les amateurs de parler pour ne rien dire : pour trois euros on pouvait y avaler, l’autre semaine, un papier sur la question qui la dévitalisait et la rendait insignifiante : après les arracheurs de dents, les arracheurs de sens. Parlant d’ensauvagement, c’est-à-dire condamnant frontalement et sans nuances des pans entiers de la société qu’il est censé servir, notre ministre me semble participer de la même insensibilité – sans doute compréhensible chez un homme politique dont le référent majeur est un personnage assurément fort intelligent et avisé mais si peu attentif à la signification de son époque qu’il confondait naguère l’un de ses plus lucides témoins, Roland Barthes, avec une ancienne gloire du tennis. La question, s’il y en a une, n’est pas du tout de savoir si le ministre est ferme ou sévère : avec des mots différents, le baragouin approbateur et le charabia désapprobateur disent la même chose. Et là, il faut rendre grâces à M. Darmanin, presque autant qu’à Christophe Colomb. Son outrance découvre un continent de pensée alors que le président de la République, quand il choisit prudemment de parler de banalisation de la violence, ne découvre rien du tout. La question universellement éludée ne peut en effet apparaître dans sa largeur et dans sa vérité que lorsqu’une évidence majeure est versée au dossier : pour les uns comme pour les autres, à la seule exception de Jean-Pierre Chevènement, l’idée de sauvage est péjorative, fondamentalement péjorative, seulement péjorative. Ces deux syllabes ne peuvent s’entendre qu’en mauvaise part. Ne peuvent susciter que de la réprobation. Dans tous les cas, sauvage, c’est mal. Sauvage, c’est négatif. Sauvage, c’est à bannir. Ou à cacher. Sauvage, ça fait peur. Voilà très précisément ce qui ne va pas de soi. Qui ne va pas du tout de soi. Voilà précisément – personne, dans son for intérieur, n’en doute – une énorme sottise. Peut-être quelque chose comme la sottise originelle de nos sociétés, la mère de toutes nos sottises.

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Saint-Julien. L’hôte a beau être un puits de science, ce n’est pas le savoir qui donne son parfum à cette maison. On se sent dans un beau campement. On est arrivé à un point de départ. On y regarde le monde et le temps avec les yeux d’Ulysse, méfiance et connivence. Par-dessous. De bas en haut, comme pour leur donner forme. En vérin. C’est beau, c’est dangereux, c’est vrai, c’est sauvage. Sont exclus la curiosité, la comparaison, le pittoresque. Tout est jaillissement, résurgence, correspondance. Pesanteur légère. Simplicité, mais affirmation. Indissociablement présence et passage. Pas de part d’ombre, l’ombre est dans la lumière. Quand des êtres, des lieux, des œuvres ne me donnent pas ce sentiment, je les sais inaboutis et, en tout cas, insincères. Au re-voir ! Au re-faire ! Contrairement à ce que dit Gérald Darmanin – mais en est-il si sûr ? ne trouverait-il pas en lui parfois, par exemple, un certain goût de la solitude ? – le seul label de vérité, le seul poinçon de la valeur, c’est le sauvage. L’étonnant, à Saint-Julien, c’était que le travail du penseur et le climat qu’il suscitait dans sa maison étaient profondément en harmonie. Toute l’œuvre de Berque tourne autour de cette problématique du sauvage, de l’ensauvagement et du désauvagement, du mystère que réveillent ces mots, de l’inquiétant entremêlement qu’ils évoquent, de l’impossibilité de séparer en eux ce qu’ils suggèrent de désir et de refus, de naissance et de mort, de danger et de salut, de clair et d’obscur, de désastre et d’espérance. Tous les aspects de l’immense dialogue entre le monde arabo-musulman et les sociétés occidentales que constitue cette œuvre sont imprégnés de cette dialectique de l’historique et du fondamental qui en est comme la formulation abstraite ; elle vaut pour le monde comme pour chaque société, pour chaque pays comme pour chaque classe sociale, comme pour chaque individu considéré dans la diversité de ses « sortes ».  Mais ce qui, surtout, me touchait, c’était que la vie profonde qui anime cette pensée, sa générosité, sa largeur étaient perceptibles dans son expression elle-même, dans son ton, dans la musique de la parole ou de l’écriture de Jacques Berque. Elle ne s’inclinait devant personne et ne chassait personne. C’était une pensée de compréhension, de consentement, le contraire d’un moralisme de frustrés et d’aigris. C’était une pensée de force, d’espérance, de patience – et, en dépit de tout, une pensée de joie.

Alors ? Si le sauvage est le monstrueux, plus d’inconnu à l’horizon. Plus d’inquiétude doublée d’heureuse curiosité. Plus de je ne sais quoi. Plus d’au-delà, donc plus d’élan. Le monde est à crever, que ceux qui y tiennent y crèvent mais, nom de Dieu, que les autres se réveillent, et sans en demander l’autorisation, ceux qui tiennent à la terre et à la vie par le cœur et par le sang et par l’esprit et non pas par des valeurs de plastique vendues par des gens qui n’ont que de la carrière dans le ciboulot !

Christiane Taubira n’a pas tort de juger que les mots qu’emploie le ministre en disent davantage sur lui-même que sur les personnes qu’il prétend viser. Je ne pense pas, par contre, que l’imaginaire colonial, devenu l’une de ces précieuses éponges de la gauche militante qui lui permettent de ne jamais s’en prendre sérieusement à une modernité qu’elle n’a ni le goût ni les moyens électoraux de refuser vraiment, joue un très grand rôle dans cette affaire. Le mot ensauvagement, quand je l’ai entendu dans la bouche d’un ministre – et qui, Taubira a raison, était une photographie de sa vision du monde – n’a pas évoqué en moi les souvenirs de la colonisation mais bien l’actualité de la société dont il est l’un des protecteurs : plutôt que Lyautey ou l’Algérie française, j’y ai reconnu l’horreur économique, le règne technocratique, la suffisance des élites et le triomphe de la propagande. J’ai eu envie de crier, comme sur le terrain de foot : Hors jeu ! J’ai eu un sentiment de mort, comme en 2002, chez le spécialiste qui venait de me tirer de mon cancer, ce jour où je lui avais parlé d’un ami de trente ans, mon conscrit de 1933, qui souffrait du même mal et m’avait communiqué la veille le résultat de ses analyses. « Il est à 50, Docteur, est-ce que vous pensez… » Il m’avait regardé droit dans les yeux, il ne s’habituait pas à l’habitude. « Il est foutu, M. Sur. »  Quinze jours après, au Père-Lachaise, je parlais à son cercueil. Un cimetière où plus rien n’est vraiment sauvage, voilà ce que m’ont évoqué les propos de ce ministre, un cimetière de l’espérance où les gens comme lui semblent ignorer qu’ils s’enterrent les premiers.

Je regrette et réprouve de toutes mes forces la violence qui envahit certains de nos quartiers mais je ne peux oublier où est son modèle, où son moule, et que les provocateurs que l’on montre du doigt ne sont au mieux que de médiocres accélérateurs. Parlant d’un jeune homme récemment arraché par une vingtaine d’abrutis à l’autobus dans lequel il était installé, une journaliste observait finement que non seulement la lâcheté de l’opération ne troublait pas ces imbéciles mais qu’ils étaient fiers de se filmer et entre-filmer 1. « Quand on a la force, c’est très bien comme ça », ironisait-elle. Une République digne de ce nom aurait la droiture et le courage de comprendre que ce propos résume très exactement le langage de sa vie économique, de ses médias, de ses élites congénitalement mesquines. Que ce cynisme est devenu son fondement, sa structure, son principe. Qu’elle l’a projeté sur la détresse de ces banlieues ou territoires qu’elle ne sait même plus de quel nom désigner comme elle l’a projeté sur la veulerie satisfaite de ses beaux quartiers, fabriquant ici une jeunesse hautaine, hypocrite, intéressée, servile, et là une jeunesse affolée, hurlante, vacante, dégoupillée, que des responsables légers et papillonnants, moins gueulards mais bien plus durs qu’elle, enfoncent impitoyablement dans les contradictions de son impuissance.

« Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. » Tel est le début de la préface de Paul Claudel aux Œuvres complètes de l’auteur des Illuminations. Les sources perdues. La curiosité qu’elles provoquent. L’attrait qu’elles représentent. Le désir qu’elles suscitent. L’irréfutable présence de cet ailleurs. Voilà la dimension du sauvage, hors de laquelle la vie est aussi nulle que mon agence bancaire, une page d’informations Orange, un conseil d’administration de Veolia ou une session de formation au management. C’était un puissant qui tenait ce langage, homme d’affaires fortuné, diplomate, ambassadeur à Tokyo et à Washington, académicien, auteur dramatique et poète glorieux sur tous les continents, mais un puissant que sa puissance n’enfermait pas dans un bavardage agencé par une écurie de communication. Ce Rimbaud que les services de police d’un lointain prédécesseur de notre ministre connaissaient parfaitement, et que Paul Claudel, d’emblée, a « cru sur parole », n’était pas pour le poète une rencontre pittoresque. Ce n’est pas en dépit de sa sauvagerie qu’avec l’Évangile – à un moindre rang, mais dans le même ordre que lui – Arthur Rimbaud restera pour lui, toute sa vie, l’Interlocuteur, le Parlant, le Voyant : c’est à travers cette sauvagerie, par elle, avec elle. Disons-nous bien que la dimension que méprise aujourd’hui la légèreté convenue du pouvoir était le pain et le vin de Paul Claudel. Entre les deux, il faut choisir. Il y a, au sommet de la société bourgeoise, une contre-révolution d’une violence inouïe et d’une immense signification. Le monde moderne en est le produit mais la quasi-totalité des grands esprits du XXe siècle, tous ou presque d’origine bourgeoise, seraient en désaccord radical avec les intuitions et les intentions de nos oublieuses et ingrates élites. La passion de la justice, une vision héroïque de l’homme, le mépris de la férocité marchande, ces rivières se jettent dans le même fleuve de refus. N’oublions pas d’ailleurs que la sauvagerie était aussi entrée dans la vie du poète par une autre voie, celle du génie de Camille, cette autre sauvage, sa sœur. Entre cette terrible affaire que la pesante famille ne sut ou n’osa jamais résoudre – Claudel parle quelque part de ses « iniquités énormes » – et le « Nous ne sommes pas au monde ! » de Rimbaud, il fut, toute sa vie, confronté au sauvage. Tous les humains le sont, sauf ceux qui lèchent les sociétés crevées. Le contraire du sauvage, ce n’est pas le civilisé. C’est l’enfermé, le niais, le lâche.

Le personnage de femme qui donne son titre à la pièce de Jean Anouilh, La Sauvage, a fourni au théâtre français l’une de ses plus célèbres répliques : « J’aurai beau tricher et fermer les yeux de toutes mes forces… Il y aura toujours un chien perdu quelque part qui m’empêchera d’être heureuse… » Je veux bien qu’on la dise pessimiste, cette réplique, mais l’optimisme qu’on lui opposera, s’il refuse d’accorder à la conscience cette dimension infinie, s’il hésite à la penser comme un grand pont de hardiesse lancé sur le vide, comme une provocation adressée au néant et qui le nargue, ne rassurera que de doctes nigauds. La Sauvage a compris la nature du sauvage. Pour reprendre le mot de Claudel dans Le Soulier de satin, il est l’Irrépressible. Le sauvage, c’est ce qui, en nous, résiste à l’enfermement. Le sauvage, c’est la voix, en nous, de ce qui étouffe. Poète, cordonnier ou attaché de communication, tout être humain a les pieds, ou la tête, ou les deux, dans l’inachevé. Naturellement, sa frousse aidant – qu’il appelle le plus souvent liberté – il peut faire comme si cela n’était pas et les agiter avec tant de vigueur, ses pieds, sur le plancher des choses connues que tout le monde finisse par oublier son lieu de naissance. Mais, dans ce cas, c’est l’inquiétude humaine qui se trouve déclassée. Qui se sent inutile et désaccordée. Qu’il condamne à errer sur des routes qui ne vont nulle part, dans des ports vides de navires. Elle n’est plus cette voie semblable et différente que tout être humain se sait invité à emprunter et qui, à la fin des fins, le rapproche de ce qui est, de ce qui vaut, de ce qu’il est grand et fort de calculer. Elle n’est plus qu’une agitation prétentieuse, un embarras inutile, un lugubre vertige, une crétinissime accumulation de ce que le diable, qui aime se moquer du monde, appelle des biens. L’inquiétude humaine déclassée, c’est cette femme qui raconte à la radio son travail de commerçante. Certains produits se vendent tout seuls mais, pour d’autres, il faut expliquer, rassurer, convaincre. « C’est là, dit-elle, qu’on voit toute la valeur de l’humain. » La valeur de l’humain ! Mais c’est vous, Madame, l’humain, et si ce n’est pas vous, c’est une foutaise ! C’est vous avec tout ce que vous n’osez pas dire, même pas à vous-même ! Rien d’autre à chercher, pas la peine de regarder les nuages et, encore moins, les courbes et les statistiques ! L’humain pour vendre les produits ! Voyez-vous, oui ou non, où nous en sommes quand le cœur du langage populaire, violé par surprise, est salopé par un langage inventé par des escrocs ? À ce point de dévitalisation générale, personne ne peut reprocher à personne, quelque rang qu’il occupe, de n’avoir plus les moyens de faire face. Quand la vie politique, vidée de toute substance, meurt de dessèchement, quand la vie culturelle, privée de transcendance, périt d’indifférenciation, quand il faut avoir de très solides intérêts dans les affaires pour continuer à associer l’adjectif économique au grand nom de vie, il est injuste de mépriser ceux qui ne peuvent plus se tenir debout dans le cyclone, à moins que, s’ils y réussissent encore un peu, ce ne soit l’effet des vents contradictoires que déchaînent sur eux les mécontentements. Quitter un poste pour bondir sur un autre, comme on le voit à chaque élection, est un réflexe de lapin de garenne affolé. Partir pour rentrer chez soi, pour regagner sa base, pour se nourrir de ses fondamentaux, rien de plus digne et de moins contestable, des Romains à nos jours. Si vous ne pouvez plus, ne faites pas semblant. Partez. Notre estime vous accompagnera.

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Pour gagner son combat contre la violence, le ministre de l’Intérieur dénonce les sauvages, la sauvagerie et l’ensauvagement. Si, ces violents, il les qualifiait de brutes, on ne le lui reprocherait pas. Sauvage est d’un tout autre registre. Un sauvage peut être violent – un civilisé aussi – mais ne l’est pas forcément. Ni le mot ni l’idée ne se laissent enfermer sur le territoire de la violence.  À quoi s’en prend donc M. Darmanin ? À qui, au juste ?  À qui et à quoi qui n’est pas la violence ? La réponse est évidente : à tout ce qui se réfère – ou pourrait se référer – à l’inconnu, au mystère de l’origine, à l’impensé, à l’impensable. À ce qui, dans le mot sauvage, évoque l’inconnu, l’inconnaissable, l’incernable. Nous sommes ici entre Gustave Flaubert et Léon Bloy. Une bourgeoisie néo-positiviste défend ce qu’elle considère non pas seulement comme sa réalité mais comme la Réalité : entreprise, patrimoine, réussite, gros sous. Toutes choses, naturellement, qu’elle ne désigne pas ainsi mais par toutes sortes d’euphémismes plus ou moins transparents qu’elle renouvelle de siècle en siècle. Valeur est le plus classique – au singulier ou au pluriel. On dit aussi maintenant nouveau monde. Selon l’aspect particulier de cette réalité épaisse qu’on souhaite évoquer, on pourra également solliciter un vocabulaire particulier. Celui de la démocratie, évidemment, si l’on parle politique. Celui du progrès favorisera les synthèses idéologiques. Côté morale, on a tolérance – toujours contradictoire, mais néanmoins toujours tendance – et, depuis peu, le performant vivre ensemble. Quel est le point commun de tout cela ? Rien n’y est sauvage. Tout est bien d’ici, bien de ce temps. Tout est bien technique. Tout est bien circonscrit, bien défini, bien clos. Et c’est pour que tout soit encore mieux circonscrit, mieux défini, mieux clos, qu’en bannissant le sauvage et son insupportable odeur de vie, en l’assimilant au meurtre et aux meurtriers, le pouvoir resserre un peu plus les boulons. Et revient à l’essentiel du programme masochiste constitutif de la société qui installe les ministres : éliminer partout – mais d’abord là où elle fait le plus mal, c’est-à-dire en soi-même – l’insupportable pensée que l’horizon de l’ordre bourgeois ne serait pas le tout de l’aventure humaine et, idée plus monstrueuse encore, que cet ordre aurait à se référer. En dénonçant sauvages, ensauvagés et en cours d’ensauvagement, M. Darmanin nous désigne notre prison, il offre à un dieu imaginaire qui ne mérite pas la majuscule le sacrifice qui le retiendra de rendre la vie intolérable au bourgeois, je veux dire vraiment vivante. Et, de manière accessoire, il nous dit la vérité du gouvernement auquel il appartient, la même, évidemment, que celle de ses prédécesseurs, la même, probablement, que celle de ses successeurs. Névrose ? Du tout. La névrose se soigne. Mauvaise volonté, alors ? Plus grave, je le crains. Goût du néant. Toute chose comme un pur signe de Rien.

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« Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous -, mais que nous ne devons pas en être honteux. » Cinéaste, écrivain, mais aussi ingénieur des Mines et docteur en physique, Harold Vasselin a découvert cette pensée de Claude Lévi-Strauss et en a été bouleversé. « Cela m’a vraiment traversé, culbuté, raconte-t-il sur Internet. On rencontre ainsi quelquefois, très rarement, une phrase qui déchire : voile, brume, paroi lisse, impossible d’avancer – et puis, tout d’un coup, « C’est possible, ça passe ». Elle se déplie, cette phrase : « toujours là », « pas être honteux », « non pas que nous devions ».  On peut la goûter, la mâcher longuement : « Non pas que nous devions retourner à la pensée sauvage – elle est toujours là, elle est en nous – mais que nous ne devons pas en être honteux.  » Il y a là un acte de foi, une position politique et morale, un projet intellectuel. Et il y a aussi, au dedans de cela, et c’est ce qui me traverse, un formidable mouvement, le geste d’une liberté gagnée. »

Pour répondre à ces images, une autre image en signe de reconnaissance. J’avais trouvé dans une revue, il y a une trentaine d’années, une très belle photo de Carolyn Carlson, la danseuse, à laquelle était joint ce court poème :

I live round the mountainside
In the cage you made for me
becoming

Un ami angliciste m’avait longuement commenté ce becoming : c’est ça me va, mais avec une nuance différente, l’idée d’un futur ou d’un inchoatif… Quelque chose comme ça me vient… J’y avais vu beaucoup plus qu’une tournure linguistique. Ou plutôt, j’avais senti que la langue accouchait ici, en effet, comme le dit parfaitement Harold Vasselin, d’un acte de foi, d’une position politique et morale, d’un projet intellectuel. Ce becoming, je l’avais entendu résonner dans les sessions quand, le dernier après-midi, quelqu’un reprenait autrement des propos que nous avions tenus et les teintait soudain, presque malgré lui, de sa sensibilité particulière, leur conférant ainsi, par cet autre éclairage, une vie qu’ils n’avaient pas encore jusque-là et changeant radicalement, en un instant, la nature de nos échanges : sous nos yeux, penser devenait un acte, un acte surgi tout seul de nos discussions, un acte sauvage.

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Je m’engageais ainsi, avec Harold Vasselin, sur le chemin de la rêverie. Je ne l’ai jamais ignoré. Cette rêverie-là, qui ne triche pas avec la réalité, qui ne triche pas avec la solitude, qui ne triche pas avec le tragique, qui nous place et nous replace, mieux que tout, en face de nous-mêmes, et du monde, et de ce que nous pouvons y faire, est une amie fiable, désintéressée, indispensable. J’allais le reprendre, ce chemin de rêverie, ce mardi 15 septembre, quand m’est venue, sur France Inter, à l’heure des tartines, glissée avec indifférence entre deux informations, la nouvelle que la jeunesse ne prenait pas trop bien les conseils de prudence qui lui sont prodigués par le gouvernement. À preuve, une courte phrase d’une jeune fille expliquant que les jeunes entendaient « profiter de leur vie d’étudiants ». J’ai lâché la tartine et haussé le son : les commentaires, bien sûr, ne manqueraient pas. « Profiter de la vie d’étudiants » a ici un sens précis : oublier les risques qu’on fait prendre à d’autres – à des gens, pour la plupart, plus jeunes que moi comme à ceux de mon âge, mes conscrits. J’ai bien écouté. Mais non. Rien. Pas un mot. Pas l’ombre d’une indignation, pas un froncement de sourcil. Les nobles caractères et les âmes d’airain ne manquent pas dans cette station, les crécelles non plus : comment tout ce beau monde a-t-il pu laisser cette rondelle de saucisson pourrie dans le sandwich de l’information ? Pensait-on que le client n’y verrait rien ?

La jeunesse, la jeunesse… Disons plutôt les jeunes adultes : c’est la tranche des 20-30 ans qui s’expose le plus imprudemment au virus. Avec d’autant plus de vaillance qu’elle sait pertinemment que les dégâts sérieux ne seront pas pour elle. Je dois dire que j’ai la nostalgie, ces temps-ci, du vert langage de la Solo – le HBM préféré de Coluche, à Montrouge, qui a été aussi le mien jusqu’à mes vingt et un ans. Entendre dans l’arrière-gorge de tant de commentateurs ou d’invités ce roucoulement de pitoyable indulgence quand ils expliquent avec une émotion grumeleuse que les années d’études sont aussi les années du plaisir met terriblement à l’épreuve ma volonté de résister au mépris. J’ai l’impression de feuilleter le catalogue de chez Nullité.com. Voir des adultes retomber comme des flans est écœurant. Je ne crois pas à leur sincérité. Je ne crois pas à leur loyauté. Je ne crois pas à leurs souvenirs. Je ne crois même pas à leurs fiestas d’antan, ils les truquent. Je ne vois pas en eux un atome d’authenticité, un sous-gramme de vérité. Ils sont lâches et ils lèchent. Enfin, d’où est-ce que je parle ? Est-ce une nouveauté si la jeunesse va au plaisir et si elle y va, dans la majorité des cas, de la manière la plus convenue ? C’est ainsi, voilà tout, le plus souvent elle m’agace et je la plains, parfois la nostalgie me prend et je l’envie, comme tout le monde : où est le problème ? Mais si elle sait, au milieu de la fiesta, qu’une saloperie de petite bestiole contre laquelle elle ne peut rien va en profiter pour tuer des gens avec sa complicité consciente et donc volontaire, peut-on encore considérer ses divertissements avec indulgence ? Qu’est-ce qui le justifierait ? L’âge des victimes attendues ? À quel âge les droits de l’homme sont-ils caducs ? Une sorte de passe-droit accordé par un jury qui, les yeux perdus dans le lointain, se repasse le film de ses premières fois ?

Imaginez l’un de ces jeunes. Il fait la fête. Ou il essaye : c’est ça, faire la fête. Si le virus n’existe pas, rien à dire. Ce que nous avons tous connu ou, si nous ne l’avons pas connu, ce que nous avons tous désiré. Avec le virus, changement de pied et de musique. Même si sa conscience est en pâte de guimauve, il sent bien que le jeu n’est plus du tout innocent. Et que, dans cette affaire, les autres, le groupe, la meute, la chose qui braille, tout cela n’a qu’une idée : jeter un voile sur la réalité, un voile, songera-t-il peut-être, parfaitement autorisé celui-là, et même conseillé. La fête, si désirable, quelle certitude de tout oublier ! Mais il n’oublie rien du tout et en enrage. Le plus vrai de lui, ce n’est pas la fête. Le plus vrai de lui, ce n’est pas d’y renoncer. Le plus vrai de lui se cache dans son hésitation, tout à la fois dans son désir et dans l’impossibilité où il se sent de l’accepter. La question qu’il se pose, au fond, n’est pas celle de la fête. D’ailleurs aucune question ne se pose. Une vibration, un courant d’air, voilà tout. Désir. Fureur de le sentir incertain, bancal. C’est là qu’arrive sur l’écran la poêlée de compréhension que lui tendent des gens qui, quand tout va bien, jacassent solidarité ou pépient vivre ensemble. Bien aimables. Mais trop c’est trop, ils ne sont plus crédibles. Ce point d’affrontement, en lui, cette possibilité de rupture – détestable, franchement détestable, mais inaliénable -, voilà ce qu’ils sont en train de lui sucrer. C’est très déplaisant, ni sa fierté ni son orgueil ne peuvent s’y résoudre . Ça lui semble même franchement dégueulasse parce que, ce point-là, quelque chose lui souffle soudain qu’il est précieux. Bien sûr qu’ils veulent l’arranger, ces baveux ! Mais, pour l’arranger, ils le nient, ils le bousillent. Va-t-il vraiment s’en apercevoir ? Probablement. Et en tirer les conséquences ? Certainement pas. Devant quelle montagne de refus se retrouverait-il, le pauvre gars ! Gros à parier qu’il va foncer dans la fête et qu’il s’étonnera de s’y noyer comme jamais, sans chercher à savoir ce qu’il veut oublier quand il la gâche. Mais quoi ! La manœuvre a réussi. L’objectif est atteint. Notre jeune est cassé. Il est foutu. Il n’y a plus qu’à récupérer en lui ce qu’il a de plus laid et de plus bête et le badigeonner de vivre ensemble pour en faire un citoyen-consommateur exemplaire, un parfait petit agent de la honte. Nos services s’en chargeront. La République est sauvée. Et peut-être même l’élection.

J’entends parler avec beaucoup d’intérêt de projets pour le grand âge. Excellent. Mais il ne faut pas que l’avenir nous écarte du présent. Pas seulement parce que les projets pour le grand âge n’ont d’intérêt que s’il en reste encore quelques représentants. Surtout parce que la question actuellement posée à la jeunesse et, indirectement, à la vieillesse, engage l’avenir comme ne l’a jamais fait aucune disposition, comme ne le fera jamais aucun plan : il s’agit de savoir quel sens peut encore avoir la vie quand elle endosse la casaque de la mort, quand elle joue à et en même temps avec la mort. Il y a des débats que cet en même temps peut éclairer et d’autres pour lesquels il constitue une vilaine imposture : c’est le cas à chaque fois qu’il s’agit de l’être humain en tant que tel. Je n’effacerai rien de ce que j’ai écrit et garderai sur ce site la trace de mon enthousiasme après l’intervention d’Emmanuel Macron, peu après son élection, à la Halle Freyssinet. Mais je n’ai pas lu Berque assez attentivement. Désespérément naïf, j’ai pris pour la conviction fondamentale du président, pour un cri de son cœur, pour un reflet de son âme ce qui n’était qu’une de ses sortes – et Dieu ne sait que trop combien un jeune bourgeois bien doué et un peu greffé de jésuitisme peut en avoir, des sortes ! À la Solo, on en avait moins. Désolé, comme on dit aujourd’hui quand on ne l’est pas trop.

Je ne romps pas l’unité nationale mais je la consolide quand je demande que les pouvoirs publics veillent scrupuleusement et minutieusement à ce que les dispositions qu’ils prennent pour protéger la population soient appliquées par tous et par toutes et, d’abord, par la catégorie qui les respecte les moins, celle des 20-30 ans. L’unité nationale, ce n’est pas d’ouvrir à la jeunesse un océan d’irresponsabilité et un avenir de remords. Je demande que rien ne soit négligé des avertissements et des sanctions sans lesquels ces dispositions relèveraient de la farce. Et je souhaite que les femmes et les hommes de plus de 65 ans, qui ont déjà souffert plus que d’autres de cette crise – et pas seulement à cause de la malveillance du virus – s’accordent à penser qu’un pouvoir qui trouverait quelque détestable raison de ne pas les protéger autant qu’il le peut – je veux dire aussi fermement qu’il le faudra – ne mériterait certainement pas d’être reconduit à la prochaine élection.

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La mémoire de l’avenir… Une des plus belles pages de Péguy, l’une de ces intuitions prophétiques où le passé et l’avenir coulent ensemble vers leur destin commun, avait tout prévu et tout annoncé. La formidable régression que la modernité a infligée à la conscience des pauvres comme à celle des riches a dénudé, du fait de l’épidémie, une violence élémentaire jusque-là à peu près maîtrisée. À bon droit, elle nous inquiète, nous effraie et, parfois, nous épouvante. Rien pourtant n’est désespéré. Ces quelques lignes de Péguy, tirées de L’Argent (suite), proposent l’avenir en décrivant le passé. On ne leur sera pas fidèle et l’on n’exhibera guère qu’une pleutre rouerie si l’on y voit une sorte d’incantation qu’on se fera gloire de ne pas prendre à la lettre. Il s’agit, à mes yeux, d’un rappel solennel, d’un dernier avertissement. Avec, dans la dernière phrase, un petit signe amical à l’homme politique qui aura le mieux compris : « La pensée antique ne se fût point insérée dans le monde, et elle n’eût point commandé la pensée de tout le monde si le soldat romain n’eût point procédé à cette insertion temporelle, si le soldat romain n’eût point mesuré la terre, si le monde romain n’eût point procédé à cette sorte de greffe unique au monde, unique dans l’histoire du monde, où Rome fournit la force et les Grecs la pensée, où Rome fournit l’empire et les Grecs l’idée, où Rome fournit la terre et les Grecs le point de source, où Rome fournit la matière et le temporel et les Grecs le spirituel et même ce que l’on pourrait nommer la matière spirituelle. Où Rome fournit le sauvageon et les Grecs le point de culture. »

Je plains de tout mon cœur les gens que ce texte ne touchera pas. Je plains de tout mon cœur ceux qu’il ne sortira pas d’eux-mêmes. Je plains de tout mon cœur ceux qu’il ne fera pas renoncer sur-le-champ à ces manœuvres de division – les uns contre les autres, les unes contre les uns – dont les arrière-pensées ne sont pas pacifiques. Je plains de tout mon cœur les ricaneurs. Je plains de tout mon cœur ceux qui se sont faits les esclaves d’une idole mille fois repeinte, mille fois grimée, mille fois déguisée qu’ils appellent toujours réalité. Je plains de tout mon cœur ceux que ce texte ne blessera pas, ceux en qui il n’ouvrira pas une brèche par où déferleront des océans d’inquiétude. Je plains de tout mon cœur les scrupuleux qui s’en imagineront exclus par leurs erreurs ou par leurs fautes. Je plains de tout mon cœur ceux qui se croiront trop grands pour lui. Je plains de tout mon cœur ceux qui se croiront trop petits pour lui. Je plains de tout mon cœur ceux qui ne saisiront pas la main qu’il nous tend. Je plains de tout mon cœur ceux à qui il ne donnera pas envie de ce qu’ils ignorent. Je plains de tout mon cœur ceux qui ne s’avoueront pas cette envie. Je plains de tout mon cœur ceux que ces quelques lignes ne mettront pas en déséquilibre.

Je ne rêve pas. Ce sont ceux qui vocifèrent qui rêvent. Ceux qui divisent et sectorisent. Il est bien vrai que les remuants sauvageons, assommants mais pas toujours antipathiques, ne représentent que l’aspect le moins grave de la question. Il est bien vrai que des crimes atroces sont commis qui n’ont rien à voir avec leur désordre. Mais attention. Nous n’avons pas affaire au problème des banlieues. Nous n’avons pas affaire au problème des territoires. Nous n’avons pas affaire à un problème de vocabulaire. Ce que nous voyons dans les banlieues et les territoires, c’est l’aspect, la tournure, l’allure qu’y prend un problème général, un problème national, un problème de civilisation (ou de décivilisation). Et quand une jeune fille, par ailleurs sans doute fort aimable et policée, explique avec un tel cynisme que les étudiants, quoi qu’il arrive, vivront leur vie d’étudiants et donc prendront des risques qu’ils transmettront, multipliés par dix ou par cent, à des gens plus fragiles qu’eux et qui, eux, en mourront, cette indifférence civilisée à la mort d’autrui, cette exécution souriante de son prochain au nom de son confort, dont je ne peux pas imaginer, sauf à faire de cette fille une machine ou un robot, qu’elle n’ait pas conscience, c’est l’aspect, la tournure, l’allure que prend le même problème général, le même problème national, le même problème de civilisation (ou de décivilisation) chez les plus favorisés ou moins défavorisés.

Il serait étrange que ceux qui combattent non sans raison le séparatisme agissent eux-mêmes comme des séparateurs. Se servir de crimes odieux pour truquer la réalité de l’immense problème qui nous défie, c’est aussi bête que pervers. On ne veut rien comprendre à la situation actuelle quand on refuse d’admettre que ce sont les mêmes causes qui, chez des jeunes de milieux si discordants qu’ils semblent étrangers les uns aux autres, produisent des effets différents. Et pourtant le cynisme et la violence sont frère et sœur. Chacun d’eux, demain, peut conduire à l’autre. Effrayante, cette jeunesse écartée de tout et dont on entretient la frustration. Effrayante, cette jeunesse protégée par des faibles et qui ne cesse de cultiver son égoïsme. Peu importe si l’histoire de chacun de nous le fait plus sensible au sort de l’une ou de l’autre : il faut les sauver ensemble, elles ne peuvent être sauvées qu’ensemble. Toutes deux sont en danger et toutes deux sont dangereuses, mais aucune des deux n’est condamnée. Dans l’une et dans l’autre veille ou somnole une énorme réserve de générosité qu’il s’agit de ne pas laisser pourrir.

Ce que les jeunes, sans trop le savoir, regardent dans les vieux ? L’avenir de leur jeunesse. Ils cherchent en eux ce qu’elle devient, comment elle évolue. Le reste, ils s’en foutent. Chers adultes, mes enfants, pas la peine de vous fatiguer à vous inventer des rôles, des personnages, de l’importance. Les jeunes observent en vous ce sur quoi vous n’avez aucune prise, ce qui annule vos leçons de morale, vos leçons de morale sévère comme vos leçons de morale compréhensive, toutes vos leçons, tous vos conseils, sans compter votre expérience, votre sagesse, vos confidences, et même vos cadeaux qu’un bref merci périme. Comprenez-les bien. Ce dont on profite, ou ce dont on voudrait profiter, on le hait. Ce monde, les jeunes le haïssent. Les uns – les pauvres – en braillant et en lui tapant dessus. Les autres – les riches – en le sabotant hypocritement au nom de leur intérêt. Cependant, ils s’appellent tous un peu Diogène, les jeunes. Ils traînent avec eux une grande boîte plus ou moins virtuelle dans laquelle ils précipitent consciencieusement les adultes qui ne font pas le poids – ou veulent trop le faire.

19 septembre 2020

Notes:

  1. De cette affaire, personne, semble-t-il, n’a plus entendu parler. Quelqu’un m’a vivement intéressé en émettant l’hypothèse d’une comédie, d’une farce dont la prétendue victime ne serait que l’un des protagonistes. Puisse cet optimiste avoir raison. Mimer la violence, c’est la dépasser, renoncer à elle sans renoncer à la protestation qui la fonde. Quelle merveille si la jeunesse était capable de cela – ou, du moins, quelques jeunes! Surréalistes, êtes-vous là?

Les bois et les livres

LE MARCHÉ XXVI

Dans la salle d’accueil de l’abbaye cistercienne de Fontenay, cet extrait d’une lettre de saint Bernard : « On apprend plus de choses dans les bois que dans les livres ; les arbres et les rochers vous enseigneront des choses que vous ne sauriez entendre ailleurs. » Pas celles qu’imagine le citadin en ses rêves conditionnés. La nature est belle mais indifférente, impartiale, brutale ; les roucoulades régionalistes ne lui vont pas, ni les apitoiements sur les ancêtres, ni les sentiments graisseux. Elle s’en fout. Ses rythmes nient l’histoire. Elle nous condamne à nous-mêmes, nous établit où nous sommes. Elle impose l’immobilité comme la règle évidente de toutes choses et annule du même coup désespoir et espérance. Ici et pas ailleurs, mon petit bonhomme, tu n’es le maître de rien. Silex et flamme. À Fontenay, une pensée de René Char est accolée à celle de saint Bernard : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » Fixité et silence. Le vrai ne courtise pas le temps, il le zèbre.
Ξ
La vérité ne fait pas toujours plaisir. En pleine fièvre d’après 68, un ami m’avait expliqué qu’une prison me serait bien plus profitable que toutes les libérations. C’était alors un homme sensible et triste, un pessimiste que saisissait parfois un rire franc et gai. Tout nous opposait. Son père était un seigneur des assurances françaises ; lui, il avait à faire l’inventaire du désastre. Le sentir lié, garrotté, entravé jusqu’à la moelle me donnait un prétexte facile pour repousser sa suggestion. Peut-être n’avait-il pas tort ? Mais choisit-on sa libération ? Choisit-on sa prison ?
Ξ
Une praticienne de l’âme se désole de voir ses confrères psychanalystes et comportementalistes s’empoigner comme des chiffonniers. Des psys agressifs, s’écrie-t-elle, c’est aussi absurde que des vampires végétariens ou des diététiciens obèses ! Je ne sais que de quelle école se réclame cette belle âme mais, à coup sûr, elle ne m’aura pas pour confrère. Les psys teigneux, les prêtres libidineux, les médecins tabagiques et les juges influençables ne m’empêchent pas de dormir. Je n’irai pas jusqu’à leur décerner des brevets de vertu mais est-ce que j’en mérite, moi ? Si la réponse est négative, dois-je renoncer à ce que je fais ? Ce qui me troublerait, m’angoisserait, m’affolerait, me ferait douter du ciel comme de la terre serait d’imaginer, ne serait-ce qu’un quart d’instant, qu’il existe un seul psychiatre sans vanité, un seul prêtre sans fantasmes, un seul juge sans parti pris, un seul serviteur de l’État qui ne soit d’abord le serviteur de soi-même, un seul écologiste non polluant, un seul quelque chose enfin qui ne soit constamment titillé par son envers détesté, harcelé par son démon, persécuté par sa bête noire ! « Mes enfants, nous disait l’abbé au catéchisme, ne parlez jamais de pureté : quand on prononce ce mot-là, on pense tout de suite à son contraire ! »
Ξ
Picasso et Senghor savaient que la force de l’expression artistique réside dans sa capacité à ne jamais lâcher le sauvage primordial, inaugural. La leçon s’est perdue. Désormais un écrivain soucieux de sa réputation prend ce qu’il appelle sans rire une posture, c’est-à-dire une pose inspirée par le rôle qu’il se donne et l’importance qu’il s’accorde. Ainsi posturé, il fabrique sa pensée devant le client comme, dans les foires, la barbe à papa et les pommes d’amour. Et ça marche parce que les clients ne savent plus comment on achète de la pensée. Ils s’occupent sottement des mots, des idées, des intentions. Ils ne se méfient pas du style. Ils ne savent plus qu’une pensée, ça se flaire, ça se soupèse, qu’un texte vaut surtout par ses lignes de fuite, par ses décrochements, par ses accidents, par son pouvoir de désorienter, de dérouter. Toujours penser à Verlaine : « Le temps d’un sein nu entre deux chemises ». Un texte qui ne me conduit pas furtivement au sein du monde, au sein des choses est un texte pour rien. Un texte, c’est une sonde posée sur le monde : ce n’est pas la sonde qui est intéressante, c’est ce qu’elle sonde.
Ξ
Picasso et Senghor, direz-vous, avaient le sauvage à disposition : il leur suffisait de ne pas fermer les yeux. Mais l’homme selon le marketing, l’homme selon TF1, l’homme selon le test ADN ? Jean-Pierre Chevènement s’est trompé : chez nous, les sauvageons ne poussent plus. De Neuilly à Clichy-sous-Bois, il ne se fabrique plus que des fleurs artificielles. Une culture sans culture tente de produire ce prodige : un être sans nature, sorte de canard décapité qui court à pas pressés vers la fosse à purin. Non sans visiter au passage, dans l’espoir de s’y ressourcer, les deux stands bio du tourisme et de l’érotisme. Pourquoi pas, si ça lui plaît ? Ok d’accord, comme on dit au super ! Ne comptez pas sur moi pour faire des histoires là-dessus ! À cela près que ce tourisme-là et cet érotisme-là, ce tourisme planifié et cet érotisme programmé, articles de braderie, ne relèvent plus de la nature, mais de sa pétrification ou de sa dispersion. Le sauvage, alors ? Le sauvage, aujourd’hui, c’est l’aventure de vivre, la traversée de la vie sans autre boussole que ce lien ténu, bien plus fragile que fort mais bien plus fort que fragile, qui nous relie aux autres, au monde, à la vie, à nous-mêmes. Le sauvage, pour moi, c’est de me confier à l’être, à cette facette du cristal de l’être que je suis seul à voir scintiller et qui m’assure, du même coup, que des milliards d’autres facettes scintillent auxquelles je n’ai pas accès mais dont la présence m’est attestée par cette impossibilité elle-même, que je ne suis ni l’être ni le privilégié de l’être mais seulement l’heureux enfant d’une famille très nombreuse, que cette grâce ne me vient d’aucun pouvoir, d’aucune raison, d’aucune loi, et qu’elle est très experte à reconnaître ceux qui prétendraient l’encarter, sous prétexte de complicité préalable, dans leurs sales attentions, dans leurs vertus vicieuses, dans leur sagesse lugubre, dans leur anorexie spirituelle, dans leurs permissions vérolées.
Ξ
Il y avait une fabrique de fleurs artificielles, précisément, dans la petite rue du Soleil, proche de la Place des Fêtes, où j’ai vécu quelque temps au début des années quatre-vingt. Le chauffeur de taxi qui m’avait conduit, avec mes trois valises, à mon nouveau domicile croyait savoir que, de tout Paris, c’était la rue où l’on assassinait le plus. Je ne me souviens pourtant que d’une seule violence, celle de la musique. Un automobiliste un peu sourd avait laissé sa voiture sous mes fenêtres en oubliant un autoradio qui, de toute sa puissance, envoyait la Symphonie héroïque à l’assaut du quartier. La porte de la fabrique s’était brusquement ouverte. Un gros homme en blouse blanche, qui semblait au comble de l’anxiété, était sorti. S’était dirigé furieusement vers la voiture. Collait son nez contre les glaces. Tentait vainement d’ouvrir les portes. Comme un loup, en faisait le tour. Revenait secouer, l’une après l’autre, les poignées des portières. Du plat de la main, frappait sur la carrosserie. Et, se croyant seul, grommelait le seul vrai mot d’amour désolé qui puisse retentir dans un être : « Je déteste la musique ! Ah ! Que je déteste la musique ! »
Ξ
Hugo et Zola, nous dit-on, étaient des bourgeois : qui douterait de leur courage, de leur droiture, de la générosité de leur combat pour la justice ? Et pourquoi ne pourrait-on, au XXIe siècle, se dire toujours bourgeois et encore de gauche ? Apparemment, on le peut, et assez aisément. Trop, peut-être. Les grands bourgeois critiques du XIXe siècle dénoncent ce qu’ils ont sous les yeux : les injustices patentes, les effets pervers, les plaies visibles de la révolution industrielle. Chrétiens ou athées, ils le font avec énergie et lucidité, souvent avec génie. Mais ils ne mettent nullement en question les fondements culturels ni le socle anthropologique de l’ère nouvelle. Ce procès-là leur est inaccessible : le fait technique est là, le mythe naissant du progrès l’interprète et l’exalte. Seuls quelques utopistes ou quelques victimes le mettent en doute. Mais les temps ont changé. Ce ne sont plus seulement les dysfonctionnements, les aberrations, les injustices, les inégalités de la modernité qui sollicitent notre vigilance et éveillent notre critique, c’est son essence même, son obsession de la logique causale, des objectifs, des résultats, de la compétition et, finalement, sa conception d’une humanité qui soigne ses terreurs en s’imaginant absurdement vouée à la conquête, à l’image des soldats de plomb que le dernier scandale fait sortir de leur boîte. Qu’y puis-je, moi, si cette vision du monde et de l’homme est celle sur laquelle s’est modelée et se modèle la bourgeoisie, celle à laquelle elle confie son avenir, sa fortune, ses rêves, ses enfants, et dont elle partage plus volontiers avec la troupe les principes que les bénéfices ? Et qu’y puis-je si cette vision-là, qui a eu ses mérites, qui a eu de grands mérites, est désormais périmée, caduque, forclose ? Et qu’y puis-je encore si un Hugo ou un Zola de ce siècle aurait à mettre en jeu bien plus que sa fortune et que sa réputation, s’il lui faudrait transformer radicalement sa vision du monde et, comble de virtuosité, le faire sans chercher aucun secours du côté de la culpabilité, en s’appuyant simplement sur une raison renouvelée dans ses fondements, sceptique sur le scepticisme lui-même, poreuse à l’élan, naïvement et presque imprudemment confiante, amoureuse d’une certaine idée, non terroriste et chaleureuse, de la pauvreté.
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Sinon ? Sinon la pensée bourgeoise doit choisir entre le cynisme et la dénonciation vertueuse, deux artifices cousins. La fureur affairiste et le prurit moralisateur ont en effet ceci de commun qu’ils font perdre, un à un, tous les points de contact avec la réalité. Fuite dans l’action, fuite dans la pureté, deux façons d’exalter le moi qui rejettent au second plan ce qu’on pourrait appeler une sensibilité actuelle, c’est-à-dire un effort constant, fervent, pour sentir, sous les affûtiaux sordides qu’on lui impose, battre le cœur d’un peuple, pour deviner ce dont il souffre, ce qu’il espère, ce qu’il désire, pour chercher ses lignes de fuite, pour entrevoir, à l’infini, l’horizon qu’elles désignent. Ce cœur à cœur, ce corps à corps avec le monde, la révolution industrielle et ses suites nous l’ont rendu presque impossible en enfonçant entre nous, comme des coins inutiles, toutes sortes d’obligations, de sujétions, de révérences qu’une meute d’esclaves diserts ne cesse de multiplier et de commenter. Que faire ? L’action n’a pas la réponse : ce qu’elle serait censée défaire, c’est précisément ce qu’elle tisse. La morale n’a pas la réponse : elle n’est plus qu’un saupoudrage de principes. La pensée bourgeoise classique, je veux dire la pensée de droite et la pensée de gauche, la pensée socialiste et la pensée libérale, n’est plus capable d’étreindre le monde ; elle est condamnée, pour parler comme Sartre, aux « baisouillages d’alentours ».
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Que ne le célèbre-t-elle, pourtant, l’Homme ! Cette vénération m’a toujours gêné. J’aimais les belles majuscules dont on honorait la Guêpe, le Saumon, l’Araignée dans les manuels d’autrefois. L’Homme avec H, ça m’a toujours paru idiot : trop ou trop peu, bancal, assez vulgaire finalement, parler pour ne rien dire, gonflette ; forte envie de rigoler. Pas étonnant que nous soyons ainsi hypermajusculés dans les lieux où l’on se balance le plus cordialement de nous, de notre premier tee-shirt comme de nos envies d’absolu, je veux dire dans l’entreprise. Peut-être un lecteur de ce site aura-t-il oublié ce détail, justifiant ainsi gentiment mon petit effet ? Le premier manager qui eut l’idée lumineuse de voir dans l’Homme le capital le plus précieux n’était ni un Américain, ni un Japonais, ni un Chinois, ni un Anglais, ni un Français. C’était un certain Joseph Staline qui déclara, le 4 mai 1935, dans un discours prononcé au Kremlin à l’occasion de la promotion des élèves de l’Académie de l’Armée Rouge : « Il faut enfin comprendre que, de tous les capitaux précieux existant dans le monde, le plus précieux et le plus décisif, ce sont les hommes, les cadres. »
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Plusieurs auteurs n’ont pas manqué de rappeler ce détail, cette proximité de l’ADN communiste et de l’ADN libéral. À mon avis, les chevaliers de la raison que pourraient être les penseurs occidentaux s’ils cessaient de se conduire en domestiques de la rationalité frigide, sont très loin d’en avoir tiré toutes les conséquences. C’est pourquoi je suggère que, dans les entreprises, toute référence lyrique à la place éminente de l’Homme, à sa vocation de finalité des finalités, etc., soit immédiatement saluée par cette exclamation enthousiaste : « Bravo, chef, vous parlez comme Staline ! » Triple avantage. Primo, cela inciterait le management à trouver autre chose, ce qui ne serait pas gagné. Secundo, cela permettrait de distinguer parmi les salariés ceux et celles qui, au moins fantasmatiquement, ne sont pas entièrement dépourvus de certains attributs auxquels le Premier ministre fait allusion avec une remarquable persévérance. Tertio, s’il apparaissait qu’une plaisanterie aussi innocente, et qui devrait être prononcée sur un ton enjoué, admiratif, presque affectueux, nullement racaille, faisait non seulement grincer trop de dents managériales mais constituait une menace pour la carrière de ceux qui l’auraient risquée, il serait alors possible, dans l’entreprise et ailleurs, de commencer à se demander sérieusement dans quel genre de démocratie l’on vit.
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Débat sur le commerce équitable. En un sens, c’est peanuts : en France, 0,05% du commerce total. Ses opposants y voient un alibi, une rassurante tête de gondole pour tirer l’autre commerce, l’inéquitable, le sérieux. Ses partisans ne sont pas loin de partager ce pessimisme ; mais, dans certains cas, ça marche et, quand ça marche, ce n’est pas si mal. Alors, pourquoi pas ? Emblématique, ce débat ! Pareil partout. Se lancer dans des activités qui, d’une manière ou d’une autre, tourneront nécessairement à leur contraire ou se condamner à la dénonciation permanente, à la lucidité vengeresse, au piétinement d’un refus globalisé secrètement alimenté par ce qu’il déteste : deux attitudes intenables. À moins de comprendre que l’action comme la critique, pour accéder au sens, doivent aujourd’hui se référer à autre chose qu’à elles-mêmes, qu’il leur faut à la fois retrouver des fondements plus authentiques et accepter leurs propres limites. Dans l’action, on ne saurait oublier ses pincettes, ou ses distinguos. L’esprit d’entreprise ? Sans doute. L’esprit de l’entreprise, sûrement pas. Renoncer un instant à la maîtrise de ce qu’on fait, céder à la séduction des « démarches de groupe », c’est capituler. On ne peut sérieusement agir sans être au clair sur les manipulations possibles, sans garder constamment en soi une possibilité de refus. Ainsi peut-on être utile, au moins un temps, avant de se faire virer. Le même discernement s’impose également à l’attitude critique. Les rebelles ont ma sympathie. Mais attention. L’orgueil est une prison plus sûre que la lâcheté. Et surtout, il y a grand risque, en s’opposant trop systématiquement, de se laisser envahir par ce qu’on condamne et de s’isoler dans une protestation de moins en moins audible et de moins en moins authentique. Donc, là aussi, les pincettes, de longues pincettes. Conclusion : ni l’action, ni la pureté critique ne sont, en elles-mêmes, la solution à quoi que ce soit. Où qu’on soit, quoi qu’on choisisse, l’urgent est le décrochage, la recherche du point blanc des alchimistes, cette indifférence active où l’on est à mille lieues des zizanies de l’actualité et, à cause de cela, infiniment proche des êtres, même des plus lointains. Je ne parle pas ici en gourou soucieux de ses lecteurs ; leur confort psychologique n’est pas mon souci. J’essaye de parler en homme raisonnable, en classique. L’être humain n’est pas un vermicelle sur la soupe du monde. C’est en lui que se répare le monde quand il a perdu de vue ses intérieurs, ses sources, ses chants. Cette certitude, même teintée du scepticisme qu’il faut, ouvre parfois la porte à de grandes joies ; quand elles ne sont pas de la partie, la tristesse elle-même est moins triste.
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Une phrase de Bernanos m’a souvent intrigué : « On ne parle pas debout à des hommes couchés. » C’est la boutade d’une âme violente, elle n’est pas à prendre à la lettre. Personne n’est toujours debout, personne n’est toujours couché. Dans sa version hard, ce propos sent l’excès, la jeunesse panache, la droite flamboyante. Dans une version plus soft, au contraire, je le trouve pénétrant. C’est l’invitation à la distance qui rapproche, à l’écart qui unit. Tout n’est pas toujours partageable ni transposable tout de suite. C’est vrai des êtres humains, c’est vrai des formes sociales. Une amie, il y a bien longtemps, parlant à la fois de ses sentiments et de ses pensées, avait eu ce très beau mot : « C’est difficile de garder ! » Vrai. Tout n’est pas toujours à mettre tout de suite dans le circuit. Il faut fermer à clef le placard aux alcools forts. Générosité n’est pas gaspillage. Si tout le monde est toujours moitié couché moitié debout, brusquer les éveils et les réveils peut saboter les chemins du vrai dans les autres et en soi. De la même manière, tout ce qui s’émeut dans les êtres n’a pas à chercher son immédiate traduction sociale, politique, culturelle. Le lien entre la vie intérieure et le monde est affaire de filtration, d’allusion, de frôlement, d’échappée, d’ambiguïté plutôt que de traduction systématique, d’engagement trop volontariste ou d’organisation. Je sens le raplapla et le zimboumboum, par exemple, dans un programme politique qui se voudrait fondé sur la morale, sur l’éthique.
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Les employés de mon agence France Telecom sont très gentils. Je leur en fais compliment. Je ne leur cache pas non plus que j’ai moins d’amitié pour la boîte qui les emploie. Ils en sont navrés. « Mais, Monsieur, c’est normal ! Maintenant, nous sommes une société ! »
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Grande satisfaction de vanité : il n’y a que 10% des gens de ma génération pour s’être mis à l’ordinateur et à Internet. Ouf ! Je ne suis pas si ringard que ça ! Je profite immédiatement de ce brevet de modernité pour dire tout le mal que je pense de cet instrument grotesque, le téléphone portable. Une fois admis qu’il y a un bon ou un moins mauvais usage de tout, y compris du diable, il faut accuser ce maudit engin d’attenter à la fois à notre solitude et à un des aspects les plus profonds de nos relations avec les autres. La solitude, c’est, à certains moments, de se condamner à soi-même : la possibilité d’ouvrir un portable transforme l’expérience en simulacre. L’engin maudit annule tout, triomphe de tout, de la forêt vierge, du désert, de la marche anonyme dans un quartier de Paris. Il en étouffe l’écho, en ferme la profondeur, en scie les prolongements imaginaires. J’imagine deux amoureux qui en sont à la rupture. C’est de silence qu’ils ont besoin, et de paix : la sale petite boîte noire, le doxaphone, leur est un prétexte aux bavardages inutiles, elle les incite à gratter leurs plaies et leur suggère de dérisoires arrangements. Toute ma vie, comme on dit dans les quartiers pauvres, j’ai pris les transports, le bus, le métro, le train de banlieue. Tout n’y était pas toujours exaltant mais la diversité des êtres dans leur fatigue partagée, dans leur dodelinante résignation, a toujours eu pour moi un grand sens. J’aime ces situations ordinaires, superficielles avec profondeur. J’aime ces histoires mensongères qu’on plaque sur le visage des gens, ces instants d’intérêt soudain, ces désirs furtifs, ce désappointement de voir disparaître une femme que je regardais, j’aime ces banalités immenses que le silence tient en suspens, j’y sens flotter de l’inconnu familier. Nous nous y engloutissons ensemble, nous les provisoires ; ensemble, nous nageons entre apparence et réalité, entre illusion et vérité. C’est bien, c’est notre vrai pays, cela ; nous y sommes moins mauvais qu’ailleurs. Il nous fait échapper à la prétentieuse comédie qu’il suffit soudain d’un tintement pour réveiller. Terrifiant. Une seule sonnerie et chacun de nous, pour tous les autres et pour soi-même, redevient un étranger.
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Au beau milieu d’une tartine à la confiture d’orange, j’entends que deux cents chercheurs vont se rassembler à Grenoble pour étudier la crise de la société française. Bête comme je suis, j’y crois encore : silence tout le monde ! L’ambassadeur des chercheurs a la voix douce et le parler nuancé. Oui, la société française est en crise. Non, cela ne peut plus durer. Oui, il faut la gouverner autrement. Comment ? demande la journaliste. Très simple. Il faut que les gens adhèrent aux analyses et aux constats qui s’imposent. Cette fois, c’est en trop. Je déclare la guerre. J’ouvre les hostilités. Que le diable embrouille les chercheurs et que les spams les étouffent ! Ils vont donc se rassembler à Grenoble. Deux cents, soit une dizaine de gros, quelques moyens et un paquet de petits. Ils vont se mettre d’accord sur deux ou trois idées ; celles des gros feront le rosbif, celles des moyens les patates, les petits y ajouteront le cresson et serviront bien chaud. Des idées pas nécessairement idiotes, bien sûr. Des constats. Il pleut. La nuit, tous les chats sont gris. J’ai mal au dos. Bush est un âne. Cette catégorie-ci devient plus nombreuse que celle-là. Etc. Des constats qui porteront des noms modestes – propositions, hypothèses, rapports d’étape – mais qui, en douce, vont devenir des vérités, les pires des vérités, celles qui ne s’avouent pas, les vérités hypocrites ; et ces vérités planquées, il faudra que les citoyens se les assimilent, il faudra qu’ils y adhèrent. Heureusement, ils ne le feront pas. Tout ça ne les occupera pas plus de trente secondes. Ils se diront qu’il y a des gens qui ont le cerveau vraiment bien irrigué. Que Zidane, lui, c’est plutôt les jambes, voilà. Puis ils reprendront leurs occupations. Et ils auront raison. Ces gens-là, c’est moi ; les chercheurs, ce n’est pas moi. Ces gens-là ont la droiture de se sentir paumés ; les chercheurs ne l’ont pas. Boîtes à fiches, disait Péguy. Qu’on les asticote un peu trop, vous allez les entendre brailler à l’obscurantisme, à l’irrationnel, au complot contre la démocratie, contre l’intelligence ! Comme si l’intelligence, c’était eux ! Chercheurs et chercheuses, perdez toute illusion : l’intelligence, ce n’est pas vous. Même si je ne vous fais pas le coup du populisme. Même si l’intelligence ne se promène pas dans le métro aux heures de pointe, même si elle ne fait pas la queue au super.
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Les gens de peu, les non chercheurs, même si le bourbier où ils pataugent dépasse leur comprenette et la mienne, même s’ils rament comme des malades, même s’ils ne savent pas où ils vont et s’ils en sont à se regarder les uns les autres pour deviner de quel côté ça avance, une barque, savent qu’ils ne sont pas intelligents. Mais il leur arrive encore de trouver, dans les tombereaux de conneries qui les submergent, des choses qui brillent, des bouts de verre, de je ne sais quoi, des reflets. Ils ne peuvent rien en faire, donc ils n’en parlent pas, et ça ne les rend pas plus malins. Ça les maintient, malgré tout, à une certaine hauteur. Les chercheurs, eux, rien ne les protège plus de rien. Ils se sont confiés aux modes, aux surfaces, aux urgences médiatiques. Ne leur est-il donc jamais arrivé, une nuit, comme le héros d’Umberto Eco, de faire l’amour dans un lieu sans grâce avec un être dont ils n’ont jamais su le nom et dont l’impitoyable et obstiné souvenir s’est définitivement glissé, comme un pied dans une porte, entre eux et les mots ? On ne leur reprocherait pas de ne pas être intelligents : on leur reproche d’avoir choisi, en toute connaissance, de ne plus être intelligents. « Moi, je ne cherche pas, je trouve. », disait Picasso. Ne pas entendre ce beau propos comme une vaniteuse provocation. Si nous ne trouvons pas, c’est qu’il nous plaît de nous divertir à chercher, de faire les malins à chercher, de perdre notre temps à chercher. Sans doute, pour ce sacrilège, m’enverront-ils Descartes à la tête : qu’ils prennent soin de relire auparavant les Méditations métaphysiques, cette célébration de l’évidence intérieure. Ou Pagès, ou Mendel, ou Desroches, ou Enriquez, ou bien d’autres. Quant à eux, à leur guise ; qu’ils se fassent, autant qu’il leur plaît, les supplétifs de la mousse : ils l’accompagneront à l’égout.
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Dans ma tête, comme des refrains, des idées simples semées autrefois par des gens épatants. Je ne sais plus trop à qui j’en suis redevable. Forget ? Etienne Borne ? Jankélévitch ? Peu importe. Secret et mystère, par exemple. Inutilité du secret. Le secret, c’est que Mme Dupont couche avec M. Durand. Ça alors, dites donc ! L’instant d’après, circulez, plus rien à voir. Le secret, c’est ce qui, à peine révélé, s’évanouit. Toujours couillon, le secret, comme dirait… Le mystère, plus j’y regarde, plus ça s’approfondit ; plus j’y puise, plus ça donne ; plus je comprends, moins je comprends. Ces profs, ces bons, ces grands profs parlaient aussi du sérieux et du grave. Le sérieux, c’est une construction ; comme on dit au Québec, ça n’a pas de bon sens. Ça marche avec le secret : langage social, bricole, excitation, Clearstream. Le grave s’impose comme tel, il est du côté du mystère, il a l’odeur de la vie.
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À l’école, on va désormais privilégier les compétences sur les connaissances : invention d’ignares incompétents.
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Gare de Nemours, encore. Je lisais un papier sur les prêtres de la Légion du Christ, sortes d’athlètes supposés de la chasteté sanglés dans leurs soutanes rétro. Ils veulent, paraît-il, conquérir les intellectuels et les managers. Pour les seconds, selon moi, c’est dans la poche. Ces inquiétants apôtres ont besoin de réalité truquée. Le fric, lui, a besoin d’idéal truqué. Échange équitable ! Un sentiment d’horreur me glace. Regarde plutôt le monde, imbécile ! À deux pas de moi, sur un banc, deux ados enlacés, quelques mots très sourds, comme une fumée qui monte d’un amas d’étoffe rugueuse. Cette fin d’après-midi, qu’elle est matinale ! Chut !

(14 mai 2006)