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Session sauvage à Copenhague

LE MARCHÉ LIII

Ils s’avancent à petits pas, l’un soutenant l’autre. Un couple, c’est quand un centre de gravité supérieur s’impose à un homme et une femme et exacerbe leurs deux solitudes en même temps qu’il les console. Un couple, ça se flaire, ça se devine, ça ne peut pas se manquer. C’est une chance, ou un don, ou une grâce, c’est une étoile dans notre ciel à tous. Personne n’est tenu de former un couple, ni de s’y appliquer, ni de le désirer. Pourtant, si loin qu’on en soit, si méfiant, si hostile, je ne crois pas qu’on puisse ne pas saluer dans un couple, même en silence, un signe majeur. Un signe, non pas un modèle, non pas un patron : une pure gratuité. Un couple, c’est deux individus qui anticipent la débâcle en songeant que d’autres, plus tard, oseront le faire aussi ; et plus ils s’en approchent, plus l’espérance est violente, comme disent Guillaume Apollinaire et Stéphane Hessel.
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Ils se tiennent l’un contre l’autre, tout près. Proximité de marcheurs. Ils semblent venir de là où on les sent aller. Des champs les plus lointains vers les champs les plus proches, disait Péguy. Ils sont seuls, entièrement, et ensemble, absolument. Elle a dans le regard l’ironie ravageuse de la liberté, cette immédiateté de l’intérieur que j’aimais chez Aniouta Fumet. Un regard qui fait le grand ménage. Pas de détails, pas de cadeaux, mots tout simples et grand langage, droit sur le cap, la vie, les gens, on s’apitoiera plus tard. Et lui, sur le terrain qu’elle a impitoyablement dégagé et rasé, installe comme un pique-nique des provisions d’idées graves qui les font sourire.
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L’aéroport de Copenhague me semble en petite forme, épuisé, probablement, par l’immense effort de créativité qu’il a fourni et qui a dû mobiliser, des années durant, bien au-delà des perspicacités aéroportuaires, le ban et l’arrière-ban de l’imagination sociétale danoise, scandinave, européenne, occidentale. Pensez donc. Des femmes pratiquent désormais la palpation de tous les passagers, hommes compris. Et la réciproque, sans doute, même si je n’en ai pas été le témoin. Vraiment je ne suis pas contre. Vraiment je ne suis pas pour. Vraiment je n’en pense rien, rien de rien. J’en pense plouf. D’une telle niaiserie, on ne peut penser que plouf. De bien d’autres aussi, dont il faut tenir la liste. J’appelle plouf une idée ou une réalisation qu’il est aussi bête de défendre que d’attaquer, de soutenir que de vilipender. Y-a-t-il une intention derrière un plouf ? On peut parfois le penser. Le plouf palpationnel, par exemple, peut être interprété comme une manœuvre de diversion pour faire oublier les tracas sécuritaires. Mais c’est lui faire bien de l’honneur ! Inutile en tout cas d’interroger un ploufiste sur les fondements métaphysiques et historiques de son invention : un ploufiste fait plouf, un point c’est tout, il ne sait rien d’autre. Le livre des ploufs, voilà l’ouvrage majeur que prépare l’introversion sociétale. Machinchouette et Tartempion viendront s’en entretenir dans une de ces émissions où l’on joue à la polémique. On leur donnera cinq minutes pour se balancer en public, sous le contrôle d’un journaliste qui ne pense qu’à son chrono, les vannes qu’ils s’envoient en privé depuis la bataille de Bouvines.
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Une fois subies les palpations européennes, le plus dur, à Copenhague, reste à faire. Cet aéroport exhibe un centre commercial comme on en voit peu. Un amoncellement suffocant de luxe, de semi-luxe, de quart de luxe, voilà ce qu’il faut retenir de la terre avant d’aller nager quelques heures dans le ciel et de redescendre dans une autre caverne, ailleurs, identiquement. Quand il s’engage dans l’un de ces dépotoirs où se mûrit l’avenir de notre indispensable civilisation, le passager renonce à l’idée même de nouveauté, seul l’attend le piétinement polyglotte du même. Si une exceptionnelle imagination lui a suggéré, au passage des contrôles, une lointaine perspective d’érotisme, il en abandonne vite le souvenir. Il n’y a rien dans ce bazar, absolument rien. Le vide bouché. L’enfer, l’enfer tout nu. Le rabotage de l’être. Non pas la tentation ! Le contraire : l’impossibilité radicale de toute tentation présente, passée, future. Aucune fissure possible dans la conscience, tout cela est trop bête, même pour le péché ! Ici, la mort précède la faute, une mort par trop plein, par bétonnage du désir. À moins de s’imaginer dans le décor d’un scénographe hardi, d’attendre Pamino et Tamina à la sortie de l’interminable tunnel marchand ou, mieux encore, dans ce cloître à l’envers qui ne protège de rien et empêche tout, de se fiancer avec un inexplicable commencement.
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À la sortie de cette foire à l’inutile, j’ai vu ce couple s’avancer sur le trottoir roulant. Sur leurs visages, une fatigue ancienne ; bien des épreuves ont dû ruisseler sur cette détermination hérissée d’humour opiniâtre, sur cette drôlerie aux racines puissantes. Je les ai suivis de loin. J’aime marcher sur ces tapis qui glissent, j’aime y sentir la liberté de mon pas soutenue par une liberté plus puissante à laquelle elle se confie. La volonté et la nolonté, son contraire, l’agir et le non-agir, ils m’enseignent tout cela mieux que les sermons, j’en ai des envies de danser. Avant qu’une aveugle pusillanimité n’ait supprimé le magnifique trottoir express de la station Montparnasse – génial, ce truc, géant ! – j’avais plaisir à m’y engager parmi les jeunes, non sans un petit geste protecteur en direction de l’employé qui m’invitait à la prudence. Le bonheur du sens vaut bien un fémur.
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Et le tunnel du non-sens, lui, crache ses paquets de voyageurs. Fantasmes de petits pains industriels sortis du four consumériste, mécaniquement dorés, prêts à craquer, non sans l’émoi qu’il faut, sous la première canine venue. Ils vont gentiment s’entasser à la porte d’embarquement n°12, devant la salle où des sièges sont prêts à les accueillir. Mais la salle ne s’ouvre pas. Et il fait chaud. Et il se murmure que l’avion sera en retard. Et aucun employé n’est en vue. D’abord immobiles et comme au piquet, convenablement étonnés, les tendres petits pains européens se laissent glisser les uns après les autres sur le sol, le regard fixé sur les jolis sièges, de l’autre côté de la vitre, si près, si loin, inatteignables. Il ne faut pas rêver, songent gentiment les petits pains, il faut faire avec. Aucun d’eux ne souffle mot. Une certaine docilité m’est plus insupportable qu’une agression, je fais quelques pas pour m’apaiser quand un échange assez vif m’alerte. Mes deux amis inconnus interpellent avec une courtoise fermeté, en langues diverses, un employé qui a eu l’imprudence de passer le nez dans le couloir.
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À l’entrée de la salle qu’il a entrebâillée et dont sa corpulence affirmée barre l’accès, l’employé agite mollement des papiers. Seuls devant lui, ils se sont légèrement écartés l’un de l’autre, pour mieux combattre. De toute évidence, elle mène l’offensive ; lui, en seconde ligne, convie l’adversaire à la négociation. L’employé regarde tantôt l’un tantôt l’autre, et semble parfois chercher du secours du côté de la petite centaine de voyageurs qui patientent. Une vingtaine d’entre eux – le parterre, probablement les connaisseurs – ont formé un demi-cercle parfait à deux ou trois mètres des combattants, assez près pour ne rien perdre de l’évolution du conflit, assez loin pour montrer qu’ils n’en sont que les observateurs. Derrière eux, quelques mètres plus loin, tous les autres voyageurs, la plupart assis par terre, prodigieusement indifférents, occupés à changer de temps en temps de position afin de répartir la fatigue, selon l’équité, sur chacune de leurs fesses.
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J’entre alors dans la bataille sans trop de nuances, manœuvre qui ne semble pas d’abord couronnée de succès et paraît même compromettre la diplomatie plus classique de mes alliés. Les reproches que je déverse sur l’employé dans une langue à laquelle il n’a pas accès lui sont un alibi pour fuir. Mais il le fait maladroitement, en assortissant son abdication d’un mouvement du bras qui dramatise fort opportunément la situation. D’une certaine façon, en se retirant de la bataille, il donne tous ses droits au langage. Car ce n’est pas à lui que notre glorieuse coalition du troisième âge s’intéresse. Ni aux experts ès conflits du demi-cercle, ni même aux répartiteurs d’usure fessière. Nous avons envie de parler, nous avons une grosse envie de parler, voilà tout, une envie urgente. Et nous le comprenons, me semble-t-il, magiquement, d’un seul coup, tous les trois en même temps. Et cela nous donne une énergie d’enfer. Ce soir on improvise : trois septuagénaires, peut-être un peu plus, se paient la tête de cent citoyens et citoyennes qui n’osent piper mot, baissent le nez, se regardent les uns les autres par-dessous comme des enfants grondés. À qui parlons-nous ? Ni vraiment à eux, ni vraiment à nous-mêmes. Nous parlons à la salle, à l’aéroport, au désordre de l’ordre, nous parlons à cette lourde absence, nous parlons à cette fausse présence, nous parlons à cette anxiété muette. Sévèrement, passionnément. Et il se produit une chose stupéfiante. Un par un, une par un, une par une, un par une, les assis se relèvent lentement. Le mouvement commence par une femme installée tout à la droite du rang et se poursuit jusqu’à l’homme qui siège à l’extrême-gauche. Le contraire d’une manifestation de masse. Un mouvement de dominos à l’envers : aucun ne bouge avant que son voisin immédiat ne se soit tout à fait redressé. C’est lent. C’est magnifique. C’est étrange. C’est solennel. C’est grand. Personne ne dit plus un mot, ni eux, ni nous. « C’est comme un mouvement d’ensemble, mais où chacun serait seul », disait un président de tribunal qui avait eu à juger des travailleurs indignés. Nous y sommes.
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Une femme s’est un peu isolée du demi-cercle des connaisseurs. Son sourire laisse entendre qu’elle n’ignore rien des ingrédients d’un petit sociodrame auquel elle pourrait sans doute faire allusion dans quelque travail universitaire, en note évidemment. Les racines secrètes de l’incident, ses soubassements psychologiques, culturels, sociologiques, politiques, économiques, on sent que rien ne lui échappe et qu’elle se délecte de sa clairvoyance. Elle comprend tout le monde, les assis, les connaisseurs, l’employé, et nous-mêmes, bien sûr, mieux que nous-mêmes ! Elle porte de toute évidence à ces trois ancêtres la sympathie corrosive de la spécialiste. Je la retrouve dans l’avion, non loin de moi, quand l’hôtesse lui demande si elle souhaite accompagner son jus d’orange d’un avorton de biscuit salé ou d’un fantôme de biscuit sucré. Le ton résolu avec lequel elle répond « salé » m’amuse, je ne peux m’empêcher de lui faire un petit signe aimable pour saluer une affirmation personnelle aussi prometteuse. Suis-je sérieux, suis-je moqueur ? Un certain savoir, en ce siècle, est un lourd fardeau.
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Sur ce, j’ai fermé les yeux. Rêvasser, c’est rétablir le contact avec les autres, les retrouver dans les souterrains. Laisser aller ses pensées, je ne connais rien de meilleur. Sur l’image des gens assis dans le couloir, se grave un mot de Stanislas Fumet, dans les années soixante. Dieu sait pourquoi il me revient à l’esprit : moi aussi, je crois, un peu. Il me parlait gentiment d’un roman que je venais d’écrire, un roman plutôt d’amour, mais la fin ne lui avait pas trop plu. « On dirait que vous vous en foutez », m’avait-il dit. Cela m’avait longtemps troublé, c’était vrai et c’était faux, je ne pouvais lui donner ni tort ni raison, il touchait un point terrible. Ces gens dans l’aéroport aussi, on aurait dit qu’ils s’en foutaient.
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Pour ce qu’elles valent, les hypothèses qu’on fait sur les autres ! Il faut pourtant en faire, j’ai appris ça dans mon métier, et tant mieux si elles sont fausses : on apprend ainsi à penser contre soi. Philippe Murray avait raison de railler les avancistes. La pensée ne grossit pas à la manière d’un capital d’épicier, elle se construit en marche arrière, par dénégations répétées, par aveux d’indignité réitérés, par capitulations successives devant la vérité qui s’approche, mais toujours inaccessible. Elle n’en a jamais fini de se ramasser sur elle-même parce qu’elle n’en aura jamais fini de désirer ce qu’elle cherche ; et plus elle désire, plus elle se ramasse, comme le sprinter prêt à bondir : le bond sera infini, l’attente l’est aussi. Ainsi, dans les tableaux italiens, le mouvement de recul de Marie à l’instant de l’Annonciation. Elle n’avance pas vers l’Histoire, vers le Réel, vers l’Opportunité, vers le Progrès, vers le Client, pas même vers l’Avenir du christianisme. Elle se laisse cueillir, recueillir, accueillir, elle se cache pour être mieux trouvée.
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Pourtant, ne pas se priver d’hypothèses. Laisser aller ses pensées, je ne sais rien de meilleur. Ainsi la dame qui préfère le salé, non loin de moi, juste à la frontière de ma rêverie, je ne crois pas me tromper en imaginant qu’elle fait le ménage dans les idées comme sa grand-mère le faisait dans sa maison : pour que tout soit net. Intelligence, courage, beaucoup de soin, des tonnes de qualités. Un visage avenant, prêt à s’égayer, mais elle n’est pas gaie. Je la vois le torchon à idées à la main, soudain déconcertée de ne pas trouver une injustice à frotter, une contradiction à récurer, une conviction à épousseter. Je l’avais observée nous observant. Alors que notre cinéma nous laissait tous les trois de plus en plus vacants, son attention l’emplissait d’elle-même : et les vases ne communiquaient pas ! Les missiles de lucidité qu’elle expédiait en silence sur notre énième âge lui revenaient en pleine poire. Enfin, j’imagine ! Des données, des indices, rien de plus, comme aux Renseignements Généraux. Parodions Hugo : « Dieu garde la perspective et nous laisse les données ! » Et proposons aux journalistes de se placer sous la protection de cette fière et humble devise.
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Jeune formateur, je faisais des efforts inouïs, au début des sessions, pour comprendre qui étaient mes stagiaires. Avoir régulièrement tout faux ne m’a pas détourné de l’exercice. L’évidence que je ne devinais à peu près rien des gens auxquels je m’adressais, loin de m’empêcher d’exercer mon métier, me fut une aide puissante, toujours renouvelée, un réveil taquin dont l’aimable sonnerie me restituait une joie de vivre que le contraire eût prestement desséchée et ensevelie sous de lugubres certitudes. Il ne s’agissait pas, bien sûr, par ce tour de passe-passe qu’on voit souvent chez les sceptiques professionnels, de faire de l’ignorance ou des erreurs auxquelles elle conduit des sortes de vérités à l’envers, ou de sous-vérités, ou d’ersatz de vérités. Je partais de l’idée simple que les stagiaires et moi avions en commun, quelle que fût la forme de ces sentiments en chacun d’entre nous, et l’amour du vrai et le sentiment de n’y participer que d’infiniment loin. Je pressentais que le caractère médiocre et apparemment prosaïque des circonstances qui nous réunissaient, et que tout le monde souhaitait oublier, faciliterait la liberté de nos échanges plus qu’il ne l’entraverait. Je considérais que nous pouvions tirer de cette situation des leçons utiles. L’ignorance où nous étions les uns des autres nous était un moteur puissant pour chercher, au-delà des plates informations sur nos situations et opinions respectives, morne catalogue où nos contemporains s’imaginent avec une inlassable naïveté trouver la clef de leur identité, de quoi nous voulions vraiment nous entretenir. Cette ignorance, cette double ignorance de nous-mêmes et de notre cheminement commun, n’était pas, à l’évidence, un état subalterne, indigne de notre humanité, dont il nous aurait fallu nous débarrasser au plus vite. Ce qu’elle portait d’incertain, d’ambigu, de provisoire donnait de la gravité à nos débats, parfois même une certaine solennité discrète : trop sévères à son égard, nous l’aurions été envers nous-mêmes. Nous apprenions ensemble que la vérité d’un être est toujours, d’une certaine manière, la vérité de son erreur. Et qu’à trop refuser l’évidence de la contingence ordinaire, lieu commun des humains, on est contraint, tel Gribouille, de se réfugier dans une contingence bien plus désastreuse, une contingence durcie et nécrosée ; peut-être est-ce ainsi qu’on passe de l’ignorance, ou de l’erreur loyale, à des errements plus ou moins fanatiques : on en finit alors, à coup sûr, avec l’ambiguïté, mais on en finit aussi, au risque de le comprendre trop tard, avec la vie.
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Et j’en finissais, moi, avec ce que l’éducation des gens de ma génération avait eu de pervers, avec les leçons terribles que me donnait, par exemple, le cinéma de l’époque. Revoyant ces temps-ci Les amoureux sont seuls au monde, le film d’Henri Decoin magistralement interprété par Louis Jouvet, j’ai frémi des ravages de l’esprit d’absolu, je veux dire de la névrose métastasée qui régnait alors, ou feignait de régner, faussant les voix et les rêves et dissimulant très mal des passions bien ordinaires. Et, certes, dans les sessions, nous ne faisions pas l’apologie de l’erreur, ni de l’ignorance, ni de la contingence, ruse grossière pour mieux les nier : nous nous efforcions simplement de ne pas les jeter dehors, de ne pas leur refuser leur place à table. Et cela suffisait pour que s’ouvrît alors, en nous et entre nous, un jeu qui, sans même que nous y pensions, suscitait l’adhésion profonde de tous – parce que de chacun -, un jeu qui nous conduisait à notre vrai lieu commun, présent et insaisissable. Et nous opposions aux errements, que nous reconnaissions à leurs tonitruantes affirmations morales et à leur incurable besoin de donner des leçons, le pari obstiné de quelque possibilité de transcendance au sein de la contingence. Je proposais d’appeler errance cette attitude-là. Et sans doute sommes-nous tous dans l’erreur, mais tous libres, sans aucun préalable, de choisir et de re-choisir, à chaque instant, entre les errements et l’errance, entre la solitude de la répétition lugubre, même parée de toutes les nobles étiquettes qu’on voudra, et les promesses ardues de l’espérance, petite sœur de l’enfance. Personne ne campe ailleurs.
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C’est pourquoi, si j’avais à représenter la vérité, j’en ferais une joueuse de tennis qui ne cesse de rendre des balles à l’erreur, l’adolescente têtue à qui elle enseigne la générosité. Mais la petite ne veut pas de ses balles. Elle ne veut pas être à la fois l’erreur et l’amie de la vérité. Elle veut être ceci ou cela, elle a peur des contradictoires, on lui a expliqué qu’il lui fallait être nette. La vérité, heureusement, a l’habitude des enfants, elle ne la prend pas de haut, elle ne lui montre pas tout de suite que toutes ses raisons tiennent dans ses vilaines peurs. Elle continue à lui faire des cadeaux, des cadeaux si étranges et si divers que la petite s’étonne qu’il y ait tant de façons différentes d’être surprise et heureuse, son âme s’en élargit, elle s’habitue à ne plus savoir qui elle est et s’autorise, peu à peu, à ne plus se le demander. C’est alors que la vérité, même si elle hésite à se mettre la majuscule sur la tête, lui dit, comme Louis Aragon à Pablo Neruda :
Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
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Je n’ai pas dû somnoler longtemps. Je cherche vaguement le couple, il a disparu. Peu importe, nous nous sommes tout dit. Étrange, cet accord immédiat, silencieux, pour animer ensemble cette session éclair. Mon habitus de formateur m’y a conduit ; eux, quoi donc ? La dame qui aime le salé n’en finit pas de grignoter son microscopique biscuit, elle en fait une affaire, un cas. Eux n’auraient pas mangé le leur de la même manière, d’ailleurs ils l’auraient choisi sucré, comme moi ; la vie est assez salée comme ça. Je la revois, cette dame, tout près des experts, dans les loges en quelque sorte, quand ceux du fond, les populaires, les enfants du paradis, se sont levés, si noblement. Elle a bougé la tête un instant, juste le temps de comprendre. Et elle a compris. Rien ne lui échappe des êtres et des choses, elle les attaque comme ses dents le biscuit, en tournant autour, est-ce qu’elle a des dents de fourmi ? Oublie-moi, tu veux ! disait un gamin, dans le métro, au copain qui l’embêtait. À elle aussi, on a envie de dire : oublie-toi ! Non pas pour l’inciter à la générosité sociétale, autant lui souhaiter de vendre de la guimauve ! Oublie-toi ! Oublie ta science ! Plonge ! Plonger où ? Aucune information sur ce point n’est disponible sur aucun site référencé. Dommage que les gamins ne comprennent pas ce qu’ils disent, leurs mots ne sont pas mal. Lâche-moi les baskets est une invitation pleine de sens, pré-mystique même. À condition de la laisser tomber en soi assez profond, assez loin. La question avec les vérités, disait Fumet, c’est le niveau auquel on les fait résonner. Faudrait-il un miracle pour qu’ils y parviennent ? Non, pourquoi ? C’est un mouvement naturel, il suffit de ne pas trop le saloper. Évidemment, l’Université en synergie avec l’entreprise comme projet éducatif, ça ne facilite pas la liberté intérieure. Mais patience, voilà seulement quarante-deux ans que j’entends cette colossale ânerie, on me la servira encore, inch’Allah, quel que soit le vainqueur du championnat de 2012. Les petits jeunes qui la redécouvrent paraissent en être encore plus fiers que leurs anciens : normal, la synergie a bien fonctionné, ils n’ont plus de défenses immunitaires.
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Quelques semaines après sa première remarque, Stanislas Fumet m’avait dit d’un autre de mes textes, que je sentais obscur : « On ne comprend pas tout, mais c’est bien. » Ce n’était pas un mot d’homme de lettres. Fumet savait être prodigieusement drôle, mais son humour était plein, c’était comme un feu d’artifice de signes qui vous rendait joyeux, je ne l’ai jamais entendu grincer comme un plumitif hépatique. Le temps a passé. Les textes en question sont si loin que ni ma vanité ni ma susceptibilité ne savent plus s’en soucier. Les deux phrases de Fumet, elles, demeurent et, comme beaucoup d’autres propos de lui, ont fait souche. Elles décrivent avec une stupéfiante précision les questions qui m’habitaient à l’aéroport, mes compagnons de voyage aussi, probablement. Est-ce que les autres s’en foutent ? Est-ce qu’on comprend ce qu’ils disent, est-ce qu’on comprend leur silence ? Est-ce que, parmi tant d’obscurité, on peut deviner un peu de lumière ?
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Questions premières, naïves, natives. Dans la vie de mes deux alliés, comme dans la mienne, rien n’avait pu les recouvrir, elles avaient résisté à tout. Questions d’avant, d’avant tout. D’avant le supermarché où l’on vient choisir, pour en vêtir sa chatouilleuse liberté, opinions, options métaphysiques, choix esthétiques, sans compter les causes pour lesquelles on va ferrailler. Questions ignorantes et fortes, ni généreuses ni égoïstes, terribles et suffisantes. Qu’on porte en soi, comme tout le monde, depuis le début, et qu’un miracle a empêchées de s’enkyster, ou une insuffisance, ou une douleur, ou une inadaptation, ou une fringale, ou la frénésie, ou la rage. L’irrépressible besoin de vérifier que les autres ne s’en foutent pas. Presque impossible de préciser ce en. Le fait même d’être un vivant, d’être ce vivant-là. De l’être avant qu’il n’agisse, ne parle, ne se taise. Et de le savoir. Le besoin de rendre cette évidence palpable, familière, usuelle, le besoin de la fatiguer comme la salade, de la traîner comme une vieille liquette, jours de fêtes compris. Être certain que les autres aussi se sentent vivants, qu’on n’est pas seul à porter ce poids qui nous porte, qu’on n’est pas seul à exister face à un gouffre, ce serait si abominable, sentir les autres faire signe qu’eux aussi… Les entendre le sous-entendre, les voir l’entrevoir. C’est incompréhensible, c’est absurde, mais c’est ainsi : comment être seul si les autres ne sont pas là ?
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Ne pas s’en foutre, ce n’est pas se foutre du reste : c’est le mettre à distance de soi, impitoyablement. Le rapporter à ce en, toujours, partout. Lui dénier une ombre d’existence hors de ce en. Le rapatrier dans ce en. Le rebrancher sur le circuit de ce en pour lui rendre son oxygène : sans lui, il n’est que caquetage, gâchis, sottise, malheur, rapiéçage ; sans lui, ce monde se meurt, les soins qu’on lui dispense le tuent. Face à face avec la vie, ou rien. Tout oublier, ou rien. Tout redécouvrir, ou rien. Aventure individuelle, ou rien. Et donc rencontres d’âmes, ou rien, peu importe où, peu importe comment. Mépris pour les groupements d’intérêts, pour tous les groupements de tous les intérêts. Le grand ménage, ou rien. La grande solitude, ou rien. Le miracle, ou rien. Une parole enveloppée de silence, ou rien. Voilà ce que nous devions penser, ce jour-là, dans le bel aéroport de Copenhague sans que les palpations ne le palpent. Nous le pensions ce jour-là comme nous le pensons les autres jours, ni plus ni moins. Pas comme un catéchisme qu’on ressasse, pas comme une originalité qu’on fignole. Comme une évidence qui croît et à laquelle il faut faire de la place, la maison n’est pas si grande.
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Dans l’effrayante monotonie du changement obligatoire, sous ce bombardement d’idées vides et d’idéaux truqués, face à cette férocité plaquée humanité comme un mauvais bijou est plaqué or, je doute parfois d’être vivant et que les autres le soient. Quand ces gens se sont laissés choir sur le sol du couloir, j’ai cru voir des prisonniers à qui l’on désigne leur cellule, qui entrent, un baluchon sous le bras, et se couchent sans un mot. L’inversion de tout. La volonté de ne pas comprendre. La détermination d’obéir. Un couvent du néant, où s’impose une antique soumission. Jamais, et je sais de quoi je parle, la plus ringarde des éducations religieuses n’a abouti à une telle annihilation, jamais. Regardons ce néant en face. Nous nous occuperons plus tard du tri sélectif, des papouilles citoyennes et de tous les chemins de vieille dentelle sociétale dont nous nous échinons pitoyablement à le recouvrir.
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De quoi pensez-vous que nous voulions nous mêler ? De l’organisation de l’aéroport ? Des contraintes du trafic international ? Du confort des passagers ? Des progrès de la communication ? Croyez-vous que nous préparions un article sur le comportement des voyageurs des transports aériens dans l’espace européen ? Que nous mesurions leur niveau culturel ? Que nous statistiquions leur âge, leur sexe, leurs connaissances en botanique, leur passion pour les pommes sautées, les scrutins à quatre tous et les hologrammes ? Que nos cœurs étaient enflammés par ce que le premier braillard venu appelle désormais exigence de justice, et qui n’est guère autre chose que sa spécialité charcutière ? Non, non, vraiment pas, pas du tout. Nous demandions à ces gens de nous dire et de nous redire que nous vivons bien de la même vie, que nous parlons bien la même parole, que nous nous taisons bien du même silence, nous le leur demandions au nom de notre solitude et de la leur, nous voulions qu’ils nous confirment qu’ils n’étaient pas morts, qu’ils s’étaient seulement assoupis à cause du sale temps lourd qu’il fait dans notre monde, nous leur demandions de faire un geste, un geste minuscule qui nous rassurerait, nous nous retirerions ensuite très doucement. Nous leur mendiions cette parole-là, ce geste-là, ce regard-là, mais nous les mendiions en seigneurs. Car cette demande était un don, le plus riche des dons, le seul digne d’eux, et de nous. Ne riez pas. Nous leur demandions de nous dire qu’ils étaient aussi jeunes que nous.
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Ils se sont levés. Ils ne s’en foutent pas. Et l’obscurité qu’il y avait en eux, et à laquelle, en se redressant, ils semblaient s’arracher, est devenue une lumière éclatante que notre propre obscurité, soudain très épaisse, nous laisse à peine deviner. Et leur réponse, à son tour, devenait une demande, la terre n’était plus peuplée que de seigneurs que ce nom ancien faisait sourire, ils l’oubliaient sans regrets. Et nous étions bien à l’aéroport de Copenhague, cet été 2011. Ce qui s’était passé ici, aussi imprenable en photo que la Beauce de Péguy, nous ne l’avions ni inventé ni agencé. Nous en avions été traversés. Je ne savais plus trop quel rôle m’avait été distribué, si j’avais joué les employés balourds, les instruits suffisants, les résignés assis, les prophètes du trottoir roulant : tout à la fois, comme chacun de nous, j’étais moi et tous les autres, comme Alice. Un instant, cela avait été. Un instant qui avait immédiatement grandi comme la petite fille au pays des merveilles, un instant où tenaient tout hier et tout demain, un instant qui s’amoncelait et grondait comme un orage de paix.
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Nous avons fini par atterrir à Roissy, où nous avons été priés de nous entasser dans une sorte de transport à bestiaux humains baptisé autocar, celui-là, à coup sûr, qu’empruntent les responsables de l’aéroport quand ils reviennent de Copenhague. Puis nous avons assisté aux pauvres efforts de la blondinette de dix-huit ans chargée d’affronter seule – elle ne doit pas coûter trop cher – la débrouillardise hargneuse d’une meute de taxis et l’exaspération hystérique de leurs clients. Et, de nouveau, j’ai repensé à ces gens qui se mettaient debout, qui se réveillaient, qui surgissaient, qui se déployaient. Je comprends que l’on ait peur d’espérer. Un instant comme celui de Copenhague est impitoyable, il projette sur l’horreur ordinaire une lumière presque insoutenable, on ne se débarrasse pas de lui comme on vomit ses moments forts dans le micro d’une chochotte déjà blasée. Là, on arrive direct au rayon Baudelaire, pas moyen de moyenner. Baudelaire. Baudelaire ou rien. Le grand écart, toute la joie et toute la douleur, l’être et le néant, l’existence comme une dangereuse vibration, et moi, mon Dieu, qu’est-ce que je fous là-dedans, voyageur malgré moi ?
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Et ça répond. J’ai été placé là pour surveiller et protéger cette vibration. À moins que ce ne soit le contraire, que je sois le protégé, pas le protecteur. Ou les deux, peut-être. De toute façon, entre la vibration et moi, les liens sont intimes, indissolubles, nécessaires, consubstantiels. J’avais beaucoup aimé cette définition de la vie intérieure qu’on m’avait soufflée : « La vie intérieure, c’est une vie qui est à l’intérieur ». Si vous n’avez pas compris, rigolez. Une vie qui est à l’intérieur, la chose la plus simple du monde, la seule universellement répandue. Quand j’étais certain de pouvoir mettre un nom dessus, je me forçais pour la ressentir. Maintenant qu’on se fréquente un peu plus, je crois peu courtois de contrôler son identité. C’est ainsi qu’en regardant la blondinette se persuader comme elle peut de son autorité, je songe à Alger, aux troufions que l’on mettait en faction devant des objectifs stratégiques improbables, un vestiaire, par exemple, ou la maison dans laquelle le lieutenant avait fait installer une boule à eau chaude qui était l’orgueil de ses jours. Pas de questions ? Pas de questions, chef. Et le gars filait passer la nuit avec la boule à eau chaude. Alors le sentiment du dérisoire m’étreint, vestibule du vrai. Et tout en l’engueulant un peu, je ressens de la fraternité pour cette petite, comme de la tendresse.
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Tout me conduit et me reconduit à ce carrefour du dérisoire et de la tendresse, l’ombre et la lumière, le ruisseau que je sais de moi et l’océan que j’en ignore, et même, et surtout, le goût amer que laissent les certitudes et les conquêtes ; il n’est rien, jusqu’au moindre détail de la mémoire, jusqu’au plus secret repli du songe, jusqu’à la plus glorieuse échappée et la plus sordide équivoque du désir, qui ne vienne s’installer à ce carrefour pour y proposer à je ne sais qui, sous un soleil de printemps, le bric-à-brac invendable de ma vie. C’est là que je suis, c’est là que je reste, c’est là que j’attends, c’est là que j’espère.
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C’est là que je pense aux gens. À ce qui les retient, disait Sulivan. Ce qu’ils sont, comment leur tête est faite, comment leur cœur bat, je ne le sais pas plus qu’autrefois, aucun progrès sur ce point, je suis un champion de l’erreur, ça me fait rire. Ce qui les retient, par contre, je le sais, je le sens, c’est en moi, ils me le révèlent en en souffrant. Je les ai tant écoutés, les gens ! Je connais tellement leurs voix, surtout quand elles se font maladroites et hésitantes, et leur honte de se sentir démunis, et le ton d’assurance qu’ils prennent aux instants de panique, et les mots inutiles où ils jettent ce qu’ils ont de plus précieux, et cette patience qu’ils découvrent ensemble quand ils se sentent enfin en confiance, une patience sans autre visée qu’elle-même, une patience qui jouit de soi et de ce qu’elle pressent.
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Une brocante, un marché aux puces d’autrefois, un gigantesque vide-grenier, un couloir d’aéroport à Copenhague, n’importe quoi, n’importe où, ces fleurs-là, dit le jardinier, se sèment à la volée. Il suffit que personne ne vienne les mains vides, que personne ne tire prétexte de son rang ni de sa pauvreté pour ne pas poser devant soi les plus nobles traces de son âme : un moulin à angoisse, une batterie d’illusions perdues, des restes défigurés d’enfance, des cicatrices de désir, voilà ce que savent offrir et échanger les humains, voilà les semences de leur éternité, le plomb où scintillent les traces d’or, leur gloire toute de faiblesse, et le sourire de connivence qu’ils envoient à la création. Ces temps aussi passeront.

(25 septembre 2011)