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Jacques Berque, ce clandestin officiel

Intervention au colloque « Jacques Berque, artisan du dialogue des civilisations »
(Collège des Bernardins, 5 octobre 2017) 1

Nous parlons aujourd’hui d’un opposant. D’un opposant amical, d’un opposant généreux, d’un opposant qui ne cesse de proposer. Mais d’un opposant.

Alors que nous préparions un livre d’entretiens, Jacques Berque me disait en 1992 : « Ma vie tout entière a été une vie oppositionnelle, depuis mes vingt-deux ans où je me révoltais contre la Sorbonne jusqu’à mes quatre-vingt-deux ans où je m’oppose à la politique officielle de mon pays. 2 » Et encore : « Je n’ai pu, toute ma vie, me poser que sous les différentes formes de la négativité : l’opposition, l’altérité, l’altercation, l’ambiguïté, la métamorphose, je n’ose pas dire la dialectique puisque c’est trop démodé 3 ! »

À la même époque, dans un document alors inédit qu’il me communiquait, il précisait : « Aussi bien l’Occident, qui m’a principalement formé, je ne le conçois plus à part de cela qui lui fait face, et lui répond, et le contredit et postule avec lui des synthèses. »

Opposant, Jacques Berque l’a été dans toutes les époques de sa vie. Il l’a été à vingt ans, quand les deux petites années qu’il passe à Paris mûrissent son refus des études classiques, mais surtout, comme avant lui des esprits aussi différents que Romain Rolland ou Paul Claudel, sa détestation de la Sorbonne d’alors et, par-dessus tout, du climat de positivisme rance qui étouffe le monde intellectuel. Il l’a été au Maroc – j’y reviendrai – où il affronte sans ménagement, et à ses dépens, toute l’administration coloniale. Sa thèse, elle-même, sur les Seksawa du Haut-Atlas, est une contestation d’un trop facile déterminisme économique.

Opposant, il l’a été durant ses vingt-cinq années d’enseignement au Collège de France, pendant lesquelles il renouvelle la vision de l’islam et du monde musulman tout en faisant entendre une voix dissonante dans les combats politiques de l’époque. La retraite venue, outre une implication constante dans le débat politique qui le conduit, par exemple, à s’opposer sévèrement à la Guerre du Golfe et à servir les causes qu’il croit justes, il publie une traduction du Coran qui est immédiatement saluée comme un « génial attentat ».

Je voudrais donner idée de l’homme que j’ai rencontré à Tunis, en décembre 1968, au congrès de l’Association des Universités entièrement ou partiellement de langue française, l’Aupelf. « En 68, disait-il justement, nous n’étions pas en 68 4. » Et, en ce sens, ce jour-là, Tunis, elle aussi, était plus que Tunis. Je me rappelle à quel point j’ai été frappé par la disponibilité souriante de Jacques Berque. La langue française a raison de donner au mot hôte un double sens. Berque était l’hôte de la Tunisie mais, d’une certaine manière, il était lui-même l’hôte qui accueillait les pensées, les projets et les questions de chacun.

Il ouvrit le congrès par une éblouissante conférence sur l’éducation qui me fit sentir ce que peut être une érudition habitée. Et j’admirais sa manière de faire rire son public quand il invitait ce parterre de recteurs, de doyens et de grands professeurs à admettre qu’ils appartenaient soit à la catégorie des fils à papa, soit à celle des forts en thème, quand, du moins, comme on dirait aujourd’hui, ils ne cochaient pas les deux cases.

Un hasard un peu arrangé me fit être son voisin dans l’avion du retour. La conversation commença par une série de variations sur la forme du nez de l’hôtesse de l’air qui préluda, le plus naturellement du monde, à de savantes considérations sur l’esthétique arabe. Mais, l’écoutant parler, une chose, surtout, me frappait. Il s’exprimait en savant, mais son langage était allusif. Il y avait son propos et autre chose que ce propos : des traces, des signes qui lui donnaient une formidable actualité. Il n’évoqua pas directement les événements que nous avions vécus en Mai, ni le séisme qu’ils avaient provoqué dans les consciences, y compris en celles qui s’en doutaient le moins. Et pourtant, la tonalité particulière de Mai 68 était présente dans sa parole. À tel point que je trouvai naturel de demander à cet inconnu ce qu’il dirait à un homme de trente-cinq ans qui n’avait pas été sourd aux événements et qu’ils avaient laissé dans la perplexité. Il me regarda en souriant. « Augmentez votre poids spécifique », me répondit-il.

Je venais, sans le savoir, d’éprouver la méthode intellectuelle de Jacques Berque. Je le compris vingt-quatre ans plus tard quand je l’interrogeai sur le sujet. Il me fit une double réponse. Un vers de Victor Hugo, d’abord : « La fixité calme et profonde des yeux ». Puis une allusion à Rousseau, dont il se sentait proche : « La méthode d’Émile, m’expliqua-t-il. Les idées les plus simples, les idées qui montent de la nudité des situations, et de soi-même en face de ces situations 5. » L’attention, l’attention pure, sans intention, celle qui refuse toute instrumentalisation. Favorisée, à coup sûr, par la paix et l’abandon confiant que favorise la nature, par le soleil d’Algérie, par la contemplation de la mer, par la surabondance et la diversité de la vie, par le souvenir des quatre langues qui résonnaient dans la cour de l’école de Frenda.

Trois moments berquiens

Je souhaite donc proposer d’abord trois moments berquiens, un souvenir et deux références. Ils tenteront de saisir la pensée de Jacques Berque dans son mouvement. Ce ne sera là qu’un croquis. Complet, de toute façon, n’est pas un mot du vocabulaire de Berque.

Un souvenir de Saint-Julien-en Born, d’abord. Quand nous y préparions dans sa maison familiale un livre d’entretiens auquel il eut la belle idée de donner pour titre Il reste un avenir, nous allions souvent, en fin de journée, nous promener au bord de la mer, sur la plage voisine de Contis. Ce jour-là, il me confia un instant de son enfance qui lui avait été pénible. Ses parents, je le savais, avaient commis, aux yeux de la bourgeoisie d’Alger, le crime de mésalliance. Sa mère, immigrée espagnole, était loin d’avoir le statut de son mari, Français de France, fils d’officier supérieur, et promis à une belle carrière dans l’Administration coloniale.

Je ne sais de quelle amertume sa mère était ce jour-là envahie mais, quand elle vit son petit garçon plongé, comme d’habitude, dans un livre, elle ne sut pas retenir son ironie. « Monsieur se cultive », lui dit-elle. Ce passé, de toute évidence, n’était pas passé. J’en fus étonné, un peu peiné. Puis autre chose m’apparut. Le chemin de ce souvenir pénible décrivait ce que serait l’ambition intellectuelle de Jacques Berque. Peu à peu, les différents plans de cet incident ou, pour parler comme lui, ses étagements, ses sortes, s’étaient rapprochés, toute cette diversité unificatrice qui nous constitue en êtres humains s’était révélée à lui. Cet accès de mauvaise humeur avait dû, d’abord, lui sembler incompréhensible, et même injuste. Mais ensuite, sans doute, au fur et à mesure que sa mère devenait à ses yeux autre chose que sa mère, au fur et à mesure que son histoire lui devenait lisible, quand il commença à déchiffrer la famille, la société, l’Algérie d’alors et ses lourds conflits silencieux, quand le monde lui révéla une cruauté tellement plus cruelle, l’incident prit une tout autre dimension et un tout autre sens, même si la peine n’en fut pas entièrement effacée.

Nous voici peut-être arrivés au cœur de la manière de Jacques Berque. Il y a gros à parier que le souvenir de cet incident familial ne le quitta pas de sitôt. Et c’est peut-être en réfléchissant à ce petit événement ou à d’autres de la même sorte, en en découvrant peu à peu toutes les dimensions, tous les aspects, qu’il eut l’idée de ce que Paul Klee appelait la « cofluidité des secteurs de la vie », que s’affirma dans son esprit cette volonté d’authenticité large qui nous conduit à reconnaître et à accepter les empilements de plans qui nous constituent, dans la recherche singulière, toujours singulière, universellement singulière, des liens secrets ou mystérieux qui les relient. L’injuste ironie maternelle l’avait ainsi conduit, à sa manière, à prendre conscience de ces dénivellements dont nous sommes faits, qui nous installent à la fois dans notre indépassable solitude et dans notre relation aux autres, à tous les autres, à chacun des autres. Peut-être la force de ce souvenir a-t-elle contribué à l’empêcher de céder à ce mal moderne qu’il appelle l’élusion, à cette négation et à ce refus sur lesquels aucune construction n’est possible, ni celle du monde ni celle de soi-même, et qui conduit à la lugubre accumulation de fusions et de confusions que nous voyons triompher dans cette modernité hagarde à laquelle Jacques Berque, il faut bien le comprendre et l’accepter, s’oppose radicalement, de toutes ses forces et par toutes ses fibres.

Le deuxième moment berquien m’est fourni par un court extrait d’un article, L’algébrique et le vécu, paru dans la revue Diogène en 1974. Le voici : « Et si le vivre était exotique à ce qui l’analyse, le conditionne ou le suscite ? Quand j’en poursuis l’analyse jusqu’aux sous-sols, je n’ai fait, au mieux qu’en découvrir les pilastres superposés. Mon doute devrait commencer lorsqu’il s’agit de parcourir en sens contraire ces studieux étagements, lorsqu’il s’agit de remonter des sous-sols jusqu’aux jardins suspendus de Babylone où s’agite la grandiose et fragile existence des hommes… 6 « 

Cette fois, ce n’est pas de l’individu qu’il s’agit, mais de la société. Apparemment, là aussi, on retrouve niveaux et étagements. Pourtant la différence est gigantesque. À parler vrai, la société n’a pas d’existence. C’est une construction, une abstraction, peut-être une supposition, une hypothèse. La société n’est personne, elle est faite de traces, de souvenirs, d’archives, de discours. Sa réalité nous glisse entre les doigts au fur et à mesure que nous tentons de la saisir.

Ce passage me semble un admirable exemple de la méthode berquienne. Émile et Victor Hugo nous y attendent. Il nous faut, pour regarder la société, « la fixité calme et profonde des yeux. » Vit-elle, la société ? Elle n’est vivante que de la vie des humains. Alors, faut-il l’analyser ? Analysons-la. Faut-il la sociologiser ? Sociologisons-la. L’archéologiser ? Archéologisons-la. Mais plus nous voulons l’objectiver, plus elle nous échappe. Un peu, sans doute, comme l’enfance, comme notre enfance : non seulement les souvenirs que nous en retrouvons ne nous la restituent pas, mais ils la pétrifient. Nous voyons la société comme nous voyons l’enfance : dans le rétroviseur. Si notre enfance existe vraiment quelque part, c’est en nous, vraiment en nous, si vieux que nous soyons, de si loin que nous la voyons. L’enfance et la société ne se constatent pas. Elles n’existent réellement que dans le mouvement qu’elles suscitent en nous.

Ainsi les mah’ârem dont parle Jacques Berque, ces friches qui entourent le territoire agricole du campement marocain, et qu’il est interdit de labourer sous peine de sanctions. Elles sont le lieu, dit-il superbement, de « l’indéfriché et de l’indéchiffré ». D’un côté, le site agricole « où l’on organise, où l’on définit de soi-même », de l’autre la virginité des friches : illustration vivante du dialogue de la raison avec la nature, de l’activité économique avec ce qui la permet et la dépasse, du projet de l’esprit avec la « vivace racine », la « chose originelle ambiguë », les « bases ». De même, il n’est pas de réflexion qui vaille sur la société, c’est-à-dire sur la vie des hommes ensemble, qui ne plonge d’abord dans l’indéchiffré et dans l’indéfriché. Non pas par l’invention perverse de quelque démarche ésotérique ni par quelque prétention idéologique stupidement totalisante. Bien plus simplement. Dans l’évidence intellectuelle qu’une société ne fait jamais que continuer de commencer, que nous ne pourrons jamais la saisir autrement que dans la logique de son commencement absolu et donc par notre propre ouverture, par notre propre porosité au mystère, à l’inconnu, à l’infini. Car nous commençons, nous aussi, avec elle. Et l’authenticité, ce n’est pas « l’antique comme rabâchage, mais l’innové comme retrouvailles. »

Le troisième moment que je veux évoquer, c’est cette longue aventure marocaine de dix-neuf ans, entre 1934 et 1953, chargée de découvertes et de combats, qui lui fournit deux occasions majeures de s’opposer frontalement à la politique française. Chercher dans cette opposition je ne sais quelle surdétermination idéologique ou je ne sais quel parti pris politique serait un contresens. Quand, en 1946, il entre dans la contestation et quand, en 1953, il renonce à ses fonctions d’administrateur, Jacques Berque ne se doute pas un instant qu’il deviendra un jour le théoricien de l’indépendance des peuples autrefois colonisés. Pas plus que Francis Jeanson, que j’ai eu la chance de bien connaître lui aussi, n’imaginait, quand il décrivait les traitements auxquels étaient soumis ceux qu’on nommait alors les Indigènes ou les Musulmans, qu’il aurait un jour à porter des valises. L’un devant le spectacle de la misère et de la honte, l’autre confronté à l’absurdité d’une politique devenue un simulacre arbitraire, mettent en œuvre la méthode d’Émile. Ils proclament « les idées les plus simples, les idées qui montent de la nudité des situations, et de soi-même en face de ces situations. »

1946, c’est le coup de semonce. Jacques Berque écrit un mémoire qu’il intitule « Pour une nouvelle politique de la France en Algérie » et qu’il a l’imprudence de diffuser généreusement. On y lit ceci : « Il n’y a plus pour nous au Maroc de solution dite de bon sens, de calme ou de prétendu réalisme, comme il y en avait encore il y a dix ans. L’effraction, l’aventure à certains égards, à coup sûr l’audace, le risque, l’effort d’imagination ou de volonté nous ouvrent la dernière voie. Cette voie n’est peut-être pas celle de l’ordre, de cet ordre apparent dont nous faisons désormais notre seul argument, notre seule raison d’être. Suprême erreur ou suprême hypocrisie, le vrai ordre ici serait que nous n’y fussions pas 7. »

On sait la suite. Jacques Berque est envoyé dans le Haut-Atlas, dans le poste sous contrôle militaire d’Imintanout. Il y travaillera à sa thèse sur les Seksawa, dans laquelle il montre que la créativité et la volonté humaines fondées sur le projet constituent le moteur le plus profond et le plus efficace de l’action. Jacques Berque restera six ans à Imintanout puis, en 1953, quittera définitivement l’Administration coloniale. Évoquant ce départ dans les Mémoires des deux rives, il écrira : « Vrais ou faux, les prestiges ne jouaient plus. Servir devenait inutile ou nuisible 8. » Une dernière phrase qui, selon moi, pourrait être méditée dans toutes les grandes écoles si l’on y enseignait que le destin d’un peuple et l’âme d’une nation rendent souvent grotesque et parfois honteuse la puérile dévotion à un corps.

L’homme est à déployer

Pour Jacques Berque, l’homme est quelque chose qui doit être déployé et non pas, comme le proclamait Nietzsche, surmonté ou dépassé. Et ce déploiement, comme nous venons de le voir dans deux exemples choisis dans des ordres différents, est l’autre face d’une intériorisation. Là se trouve la racine de son optimisme, fait de confiance et d’affrontement. L’enfant qui subit la brusquerie maternelle et la met peu à peu en relation avec des réalités plus vastes fait du même coup l’expérience du monde et l’expérience de lui-même, s’intériorise en même temps qu’il se déploie. Connaissant mieux sa mère, il se connaît mieux lui-même, et la réciproque jusqu’à l’infini, comme si l’ouverture appelait la bienveillance et la bienveillance l’ouverture. De la même manière, le citoyen qui s’affronte à sa société, même s’il désire son bien et parce qu’il le désire, découvre en lui un niveau de liberté qui, en même temps qu’il l’élargit, enrichit l’expérience de cette société. Dans les deux cas, nous pouvons parler d’authenticité, non pas comme d’un signe hypocritement nostalgique adressé à un passé puérilement idéalisé, mais comme de l’attitude la plus créatrice et la plus réaliste qui soit, celle qui nous place, sans aucune possibilité de fuite ni d’élusion, en face de nous-mêmes, en face d’un autre ou des autres, en face du monde. Celle qui, selon le vœu de Jacques Berque, forge en nous des personnes de dépassement.

Je lui ai demandé un jour ce qu’il pensait de la convivialité, mise à la mode, durant les années soixante-dix, par l’œuvre d’Ivan Illich. Il me répondit : « Une gentille couronne mortuaire. » Il voulait dire, je crois, qu’une proposition morale, si sympathique qu’elle fût, et celle d’Illich l’était, ne saurait être prise en considération si, ayant renoncé à changer un état de choses, elle se contentait de le saupoudrer de ses excellentes intentions. Parlant ainsi, Jacques Berque se montrait fondamentaliste au seul sens où il acceptait de l’être : il choisissait d’aller à la racine des choses. Je ne fus donc pas surpris par sa réponse. Mais aujourd’hui je songe avec perplexité à ce qu’il me dirait si je l’interrogeais sur les absurdités du management, sur l’obsession de la compétition, sur la manie du contrôle et de la surveillance, sur ces valeurs qu’on fabrique comme des gaufres et dont on nous farcit la conscience, sur ce savoir-être que des niais mégalomanes prétendent imposer à la terre entière, sur cette morale plate et servile dont veulent nous tartiner des responsables sans culture ni imagination. Je sais bien ce que Jacques Berque y verrait : des feuilles pourrissantes tombées de la couronne mortuaire de la convivialité. Et il ne trouverait rien de plus consistant dans ce pâlichon vivre ensemble que nous psalmodient à l’unisson des sacristains sans doute plus télégéniques que ceux de ma jeunesse et des chaisières certes moins moustachues, mais les uns et les autres, à l’évidence, moins désintéressés et, finalement, moins crédibles encore que leurs dévots prédécesseurs.

Devant ces simulacres, sa réaction serait prévisible. L’histoire, il n’a cessé de le répéter, est pour lui un « retour aux à-vif », c’est-à-dire aux situations qui, d’une manière ou d’une autre, mettent en présence du fondamental et de l’historique et, par là, somment l’être humain d’être ce qu’il est vraiment. Ce qu’il appelle la « tradition fausse », et qu’il oppose à la « continuité vraie », c’est la tentation – et la tentative – d’éluder cet affrontement, cette exigence de dépassement. Inutile d’insister sur l’éclatante modernité de cette dialectique, nous la voyons continuellement à l’œuvre. Et impossible de nous y dérober : nous sommes embarqués.

La tradition fausse, c’est la tyrannie de la répétition, elle fabrique des domestiques et des esclaves volontaires. La continuité vraie, c’est quand chaque matin périme et renouvelle en l’approfondissant le matin de la veille. La tradition fausse, c’est quand la liberté radote. La continuité vraie, c’est quand elle se cherche en balbutiant. La tradition fausse, c’est la vanité de savoir déjà. La continuité vraie, c’est la grâce de chercher toujours. La tradition fausse, c’est la satisfaction. La continuité vraie, c’est le désir. La tradition fausse, c’est l’objectif. La continuité vraie, c’est le projet. La tradition fausse, c’est le désordre établi. La continuité vraie, c’est le désordre créateur.  La tradition fausse, c’est l’identité comme explication et justification. La continuité vraie, c’est l’identité comme référence et élargissement. La tradition fausse, c’est le slogan. La continuité vraie, c’est le signe. La tradition fausse, c’est la propagande. La continuité vraie, c’est le parler ouvert de Montaigne, celui qui « ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin et l’amour. »

Face au monde moderne

Les antithèses de cette sorte, j’ai eu tout loisir de les accumuler quand j’exerçais dans les entreprises mon métier de formateur indépendant tout en fréquentant assidûment l’œuvre de Jacques Berque. D’autres auteurs pouvaient m’aider dans ma réflexion mais aucune pensée n’épousait mieux que la sienne la réalité que j’avais sous les yeux, n’en révélait mieux la logique, n’en explorait mieux les souterrains et ne proposait, pour la dépasser, de plus fortes et plus amples perspectives. La pertinence de ce discours d’orientaliste et d’islamisant, quand on l’appliquait à la société française, m’étonnait. Je dus attendre les années quatre-vingt-dix pour apprendre que Jacques Berque avait sérieusement envisagé, après 68, de consacrer une bonne partie de son temps à ce qu’il appelait un « aggiornamento de la culture occidentale ». En partageant ses efforts entre l’Orient et l’Occident, il pensait contribuer plus efficacement encore à leur dialogue. La publication de l’Orient second avait été le premier pas dans ce sens. Mais ce livre eut peu de succès. De toute évidence, une fois retombée la fièvre de 68, personne ne voulait prendre le risque de la faire monter à nouveau. Edgar Faure avait réformé. Prestidigitateur funeste, disait Jacques Berque.

Je n’ai cessé, pendant des années, de confronter sa pensée à ce que j’entendais, voyais, comprenais et parfois suscitais dans les entreprises. Au fur et à mesure que j’avançais, je sentais que cette étude un peu sauvage dépassait de beaucoup l’univers du travail. Certains textes totalement étrangers aux soucis des managers me donnaient le sentiment de toucher à l’à-vif de notre société. C’était le cas, notamment, de six lignes que j’avais trouvées dans le préambule de l’Orient second. Je les récitais souvent aux stagiaires, parfois aussi aux grands dirigeants : « Rêver, c’est mourir peut-être, si cela veut dire lâcher pied devant les duretés de l’action et du combat. Au contraire, si cela veut dire émouvoir en soi les possibles, en appeler d’un présent inerte au rapatriement du passé et de l’avenir, c’est permettre l’action créatrice. Mais si l’alternance reste lâche ? Alors le positif et le négatif fondent dans ces limbes, envasent les contradictions, opposent à la violence des renouvellements la pente des accoutumances 9. « 

Chacun en était touché à sa manière. Les dirigeants refusaient ce texte comme le cheval l’obstacle. Les stagiaires l’écoutaient en silence et le commentaient peu, mais il faisait des ronds dans leur tête et leur cœur. Par quatre aspects au moins il était, dans l’entreprise, un intrus. Par la langue, d’abord, par quoi tout commence, haute, souveraine, imagée, le contraire du charabia performant des technocrates. Par son sujet, ensuite, le rêve, entièrement proscrit en ces lieux d’efficacité réaliste, et qui lui conférait un air d’obscénité à l’envers. Par le ton, bien sûr, par cette largeur, par cette liberté qu’il s’octroie de circuler du passé à l’avenir mais aussi, ce que ne peut supporter la funeste pudibonderie des puissants, à l’intérieur même d’une conscience. Mais, surtout, par le tragique de la dernière phrase, par le to be or not to be qu’elle proclame. On peut envaser sa vie. C’est très facile : il suffit de ne jamais refuser. Il suffit de ne pas « s’affranchir de terribles respects, plus coûteux que des servitudes 10. » 

La conception de l’histoire que développe Jacques Berque, synthèse de plusieurs apports dans lesquels la poésie a largement sa place, n’est pas sans faire penser à celle de Péguy, même s’il n’oppose pas l’histoire des historiens à l’histoire vécue, à la durée historique, mais plutôt l’histoire authentiquement considérée et vécue à celle qui ne le serait pas. Et, par là, il réintroduit une perspective anthropologique fondamentale qui lui fait prendre un grand intérêt aux thèses de Frantz Fanon dont il reconnaît et admire la lucidité. La colonisation, bien sûr, c’est « l’occupation militaire, l’administration directe ou indirecte, l’exploitation avouée, la coercition joviale des empires ». Mais le pire, il le sent, n’est peut-être pas là, mais, plus sournoisement et profondément, dans la « dépersonnalisation de l’individu, des groupes, des classes, des natures. » Une certaine rumeur de silence quand je lisais, dans une entreprise, les six lignes sur le rêve que j’ai citées, ou quand je parlais de leur auteur, me faisait sentir que le pire, en ces lieux, n’était peut-être pas ce dont les travailleurs se plaignaient le plus, la caporalisation hypocrite, le chantage poli, la menace larvée, l’angoisse savamment entretenue, l’inquiétude de l’avenir. Le pire, ou en tout cas le moins supportable, c’était, paradoxalement, ce que je leur mettais sous les yeux. Ils sentaient que cet auteur qui traitait pourtant d’autres sociétés que la leur, s’adressait fortement à eux. Ils en étaient troublés. L’entendre en ces lieux leur semblait parfois déplacé, presque insupportable. Trop de simplicité, trop de largeur, trop de vérité. Propos trop sensible, comme disent les politiques de ce qu’il est opportun d’éluder. Dans chaque salarié, il y avait un Ponce Pilate pour condamner cette inadmissible intrusion. Avec, au cœur, une étincelle de regret, furtive, violente, mais déjà résignée.

Jacques Berque m’a été un formidable allié pour m’aider à comprendre le monde du travail et, au-delà, le monde moderne tout entier. De quoi nous protège-t-il ? De la simplicité, de la largeur, du goût de la vérité. Le salaire, la sécurité, l’image, le statut, ne sont pas les seules protections que demandent les travailleurs à l’entreprise. Ils finissent par lui demander l’anesthésie, ils la lui demandent pour échapper à l’effroyable difficulté de vivre libres dans notre monde, ils la demandent à son écrasante médiocrité, au cynisme de ses méthodes et de ses procédures, au mensonge auquel elle n’échappe jamais, à ce culte de l’argent qui est sa seule réalité, sa seule vérité, et qui l’est plus que jamais quand elle se badigeonne d’humanisme.

Tous ces dénivellements, ces étagements, ces strates que repère Jacques Berque dans la conscience humaine, l’entreprise et le monde moderne les écrasent impitoyablement. Il est naturel que le travail et l’action mènent la danse dans une entreprise, et non pas, bien sûr, la méditation ou l’activité artistique, mais il n’est pas naturel que le travail et l’action dégradent les dimensions qu’ils ont provisoirement déclassées, ou les colonisent. Or, l’entreprise ne se contente plus d’exiger de ses salariés le travail de leurs mains ou de leur esprit auquel elle a droit. Elle exige désormais d’eux l’adhésion de leur conscience et de leur cœur à laquelle elle n’a pas droit, et qu’ils ne peuvent lui accorder que librement, pour autant qu’elle la mérite. En témoignent toutes ces procédures sur lesquels les médias sont infiniment discrets, et qui leur assureraient pourtant une très belle audience s’ils décidaient de les explorer : la liturgie de l’embauche, bientôt confiée à des robots, le rituel morbide de l’entretien d’évaluation, le formalisme kafkaïen de la lettre de candidature, et des légions d’autres âneries dûment validées et constamment améliorées par toutes sortes d’autorités ubuesques.

Et ce rouleau compresseur n’épargne pas davantage les étagements du temps. Ceux-là aussi sont méprisés par l’entreprise comme ils l’étaient par la colonisation. L’entreprise n’engage pas des personnes humaines porteuses d’une histoire et d’une expérience, elle achète ou loue des compétences. Elle escamote le passé des êtres, elle prétend constituer pour eux un présent absolu, une référence transcendante. Et, par là, elle rend toute authenticité impossible, elle incarcère la liberté humaine dans une intemporalité truquée où l’avenir n’est plus qu’un déjà passé. Elle regarde le monde comme s’il était une sorte de parc d’attractions dont il faudrait essayer tous les manèges et, pour cela, raisonner comme ce marmot assis au milieu de ses jouets, qui les serre contre lui, et les suce, et les lèche.

Le monde est malade, dirait peut-être Jacques Berque, parce qu’il a peur du srâb, ce presque mirage que connaissent les Arabes du sud, où tout n’est pas imagination, où le vrai et le faux coexistent. Lorsqu’il miroite sur la plaine torride, l’horizon faux et l’horizon vrai y paraissent indissolublement liés. C’est de cette ambiguïté-là, pour eux insupportable, que nous écarte le monde moderne. Parce qu’il a perdu tout accès au langage signifiant. Pas de doute, jamais de doute. Surtout pas d’entre-deux, cette fenêtre sur l’infini. Un discours, un seul discours, émietté, adapté de toutes les façons possibles à toutes les situations possibles, à toutes les catégories possibles, à toutes les résistances possibles. Se demander s’il est vrai ou s’il est faux, c’est ne rien comprendre à ce film lugubre : tout ce qui compte, c’est que ce discours soit unique, efficacement unique. Même s’il est changeant, cyniquement changeant et contradictoire. Comment s’en étonnerait-on? Les gens qui parlent ainsi ne distinguent plus le contraire de l’identique. C’est pourquoi, s’il est naïf de penser que le monde moderne nous fourgue ses divagations pour nous persuader de sa vérité, il est tout aussi naïf d’imaginer qu’il veut nous faire valider son mensonge. Le monde moderne ignore la vie, c’est un infirme volontaire qui veut imposer son infirmité, qui s’est interdit d’accéder au vrai comme au faux. Il ne connaît ni l’un ni l’autre parce que, les connaître, c’est savoir qu’on n’est jamais vraiment ni du côté de l’un, ni du côté de l’autre. C’est se reconnaître hésitant et inachevé, mais savoir qu’on va en appeler de cette hésitation, qu’on va questionner cet inachèvement. Le monde moderne ne veut plus de faiblesse parce qu’il sait que la faiblesse, dans un cœur d’être humain, renvoie, via l’espérance, à la vie. Le monde moderne veut être tout, toute sa violence est là, et toute sa sottise. Lui, tout, tout de suite, partout, malgré tout, par tous les moyens : voilà ce qu’il inscrit sur les murs de la prison où il s’est enfermé et où il a besoin de nous enfermer jusqu’au dernier. Et dont nous avons besoin, nous, et dont nous avons raison, nous, de vouloir sortir.

Le monde où nous vivons ne sait plus rien de cet homme affronté au srâb dont Jacques Berque décrit la marche anxieuse parmi les lacs illusoires et le reflet des palmiers. Coincé dans son simplisme carcéral, il ne peut concevoir que le srâb soit à la fois l’ami et l’ennemi, que le marcheur « risque ainsi de perdre sa route » mais qu’il « n’irait pas loin s’il n’était guidé par cette fraîcheur des yeux 11. »

J’ai raconté un jour à Jacques Berque ce que m’a dit David Rousset, un soir de mai 68 où nous nous étions rencontrés dans une réunion. Il sortait de l’Élysée où il avait été appelé par le général de Gaulle. Ils avaient parlé de la France, et du monde. Dans un style militaire et un vocabulaire que ma banlieue natale n’eût pas désavoué, le Général avait esquissé une sorte de bilan de ses combats. Londres, la Résistance, la victoire, la décolonisation, la terrible Guerre d’Algérie : rien n’avait été facile, mais on n’avait pas sombré. Puis il avait regardé David Rousset droit dans les yeux. « Contre le fric, Rousset, on ne gagnera pas. » Jacques Berque avait hoché la tête, lentement.

L’inchoatif

Un terme de grammaire qui lui était cher : l’inchoatif. Quand on nous appelle, nous disons je viens, mais nous ne venons pas encore, nous allons venir. Dans l’esprit de ceux qui nous attendent, durant ces instants, il se fait comme un vide, un écran noir. La mer des images se retire de leur conscience, les laisse aux prises avec des impressions ordinaires, vagues, anonymes : le tuf, les bases, les racines, l’açâla. Moment de singularité absolue et de présence au monde comme jamais. Ils sont dans l’inchoatif. Non pas dans le lâcher prise, comme disent les bonimenteurs : un instant, l’attente leur rend l’avenir, ils reprennent les vraies commandes du vrai navire, ou se disent que ce ne serait pas impossible.

« Il faut organiser l’expression et la déstabilisation », écrivait Jacques Berque dans l’Orient second. Mais l’expression n’est pas un numéro de cirque. L’expression n’est pas le crachat de soi-même dans les médias. S’exprimer, ce n’est pas déverser des confidences arrangées, s’émouvoir de son émotion et repartir avec sa poubelle vide. L’expression est un remuement des intérieurs, peu importe s’il est prometteur ou inquiétant, une construction dont on est le terrain plus que l’architecte, qu’il faut saisir, dit Berque, « dans ce qu’elle met à jour, dans ce qu’elle révèle de profond et de souterrain ». L’expression est inchoative. Elle a commencé avant de commencer et ne finit pas quand elle finit. C’est une aventure, pas un rôle. Un affleurement permanent. Une présence au monde, sans doute, mais seulement si c’est une présence à soi : sinon, si haut qu’elle s’égosille, si fort qu’elle s’indigne, si chaud qu’elle s’exalte, c’est Guignol, ou Tartuffe.

Je ne m’étonnais pas d’entendre Jacques Berque parler d’expression. Sous sa plume, la déstabilisation, par contre, m’intriguait. Il me répondit ceci : « La déstabilisation fait sauter ce que Fourier appelait déjà les « ciments pétrifiés » de la civilisation. Toute organisation sociale, toute bâtisse, produit des « ciments pétrifiés » que des pousses plus vivaces doivent faire sauter pour que la vie jaillisse, quitte à devenir elles-mêmes, par la suite, pétrifications 12. »

Qu’est-ce qui me pétrifie ? Et ces ciments-là, comment les faire sauter ? Et pourquoi toute une société en est-elle à se poser de telles questions ? Qu’est-ce qui la pétrifie elle-même ? Quatre questions urgentes. Il y en a bien d’autres aujourd’hui, dira-t-on, et qui sont loin d’être vaines ! C’est vrai. Mais si ces quatre-là sont éludées, les autres sont sans réponses. Ces questions-là, il faut se les poser à soi-même et les poser à d’autres, bien sûr, mais toujours à des consciences : jamais à des équipes, jamais à des clubs, jamais à des clans, jamais à des gangs, quelque produit industriel, commercial, culturel, politique, scientifique, spirituel qu’ils proposent. Et non pas sur la foire médiatique. Dans les catacombes, dans l’entre deux portes, dans l’entre deux mots, dans l’entre-deux de l’inquiétude. J’avais dit un jour à Jacques Berque qu’il était un clandestin officiel, l’idée lui avait plu. La pétrification commence avec le renoncement, chacun a besoin de porter en lui-même sa clandestinité amicale et ironique, jamais méprisante, toujours intraitable. Les ennemis d’une telle insurrection pacifiquement pointilliste sont aisément identifiables : publicitaires barbouillés de valeurs ou révolutionnaires d’avant-hier, ce sont ceux qui voudraient en prendre la tête.

26 mai 2018

Notes:

  1. Colloque organisé par le Pôle de recherche du Collège des Bernardins, l’Observatoire d’études géopolitiques et le Centre Maurice Hauriou de la Faculté de droit de Paris Descartes.
  2. Jacques Berque, Il reste un avenir, entretiens avec Jean Sur, Paris, Arléa, 1993, p. 108.
  3. ibid. p. 11.
  4. ibid., p. 29.
  5. ibid., p. 209.
  6. Jacques Berque, L’algébrique et le vécu, revue Diogène, n°86, avril-juin 1974, p. 10
  7. Jacques Berque, Une cause jamais perdue, Paris, Albin Michel, 1998, p. 9.
  8. Jacques Berque, Mémoires des deux rives, Paris, éd. du Seuil, 1989, p. 143.
  9. Jacques Berque, L’Orient second, Paris, Gallimard, 1970, préambule.
  10. Jacques Berque, L’algébrique et le vécu, revue Diogène, op. cit., p. 18.
  11.  Voir Jean Sur, Un homme matinal, in Jacques Berque et Jean Sur, Les Arabes, l’islam et nous, Paris, Mille et une nuits, 1996, p. 39.
  12. Il reste un avenir, op. cit. p. 83.

Mai 68, l’ininterprétable

LE MARCHÉ LXXVIII

Ce qui perd ou sauve un homme, ce n’est ni le vice ni la vertu, mais l’attitude qu’il a dans le vice et la vertu. Ce qui le sauve : l’oubli, le don, la disponibilité infinie…
Jean Sulivan

Il y a dix ans, Nicolas Sarkozy voulait tourner la page de 68. Daniel Cohn-Bendit, lui, a publié, en 2008, un Forget 68. Interprétations et réactions différentes, mais même démarche. L’oubli volontaire. L’oubli préconisé. L’oubli suggéré, conseillé, prescrit. Pour l’un, 68 est un contresens désastreux ; pour l’autre, qui nous croit désormais dans autre chose, un événement dépassé.
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Je me dispenserais très bien, moi aussi, d’en parler. J’ai vu approcher le cinquantième anniversaire avec un peu de lassitude. Je ne suis nullement un fanatique de ce temps-là, de ces idées-là, de ces pavés-là. Quand les machines de Google et Microsoft réunis voudront recenser dans ma prose les allusions aux trotskistes, aux maoïstes ou aux situationnistes, il ne leur en coûtera guère d’énergie. Mon cas est, je crois, celui de beaucoup de gens, et pas seulement des amis de cette inclassable révolution. De gens qui, pas plus que moi, n’ont ni le désir ni le besoin de se souvenir de Mai : il est en eux et, en dépit de tous les changements qu’on voudra, il y est toujours moteur, sans qu’ils aient besoin de le proclamer chaque matin. Faut-il écrire tous les jours sur son blog qu’on respire et qu’on beurre ses tartines ?
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Forget 68, dit Daniel Cohn-Bendit. Dix ans avant, pour le trentième anniversaire, j’avais écrit un 68 forever : j’ai vu dans son titre une tentative de plaquer le mien au sol. Il n’a plaqué qu’un fantôme. Je ne voulais pas du tout dire, comme le craint Daniel Cohn-Bendit, qu’il fallait « recourir toujours à 1968 comme si on pouvait le refaire, repartir comme en 14… ». 98 n’était pas 68 et 18 n’est pas 98. Un homme qui a rencontré une femme en 1980 ne confondra pas, soixante ans plus tard, au prétexte qu’il l’aime encore, 2040, année paradisiaque de l’homme enfin augmenté, avec ces sombres années 80 où quelques esprits rétrogrades pouvaient encore douter, les jours d’ivresse, de ce qu’il adviendrait à l’aventure humaine. Il saura, cet octogénaire, que la pâte de l’an 2040, sa substance, sa réalité – ce mot qu’on articule en gras quand on a de l’argent, en en épaississant chaque syllabe pour s’en enduire chaque dent – n’est plus celle de 80. Mais voilà. Cette année-là, qui ne valait ni plus ni moins qu’une autre, qui ne reviendra pas plus qu’une autre, était celle de la rencontre. Elle a été engloutie par l’oubli. Mais pas la rencontre, qui a peu à peu lâché la main du passé pour s’avancer vers l’avenir d’un pas de plus en plus assuré. Chaque jour, elle a abandonné quelques frusques à ce passé qu’elle connaissait. Chaque jour, cet avenir qu’elle ignorait l’a revêtue d’un nouvel habit. Mai 68 était une rencontre.
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Non pas la rencontre d’une société, qui n’arrive que dans les bouquins. La rencontre des autres, de quelques autres. Dans le chahut monumental de Mai, dans ce déménagement des idées, des sentiments, des sensations, dans ce magnifique désordre où l’abbé Lustiger, probablement agacé de ne pas pouvoir faire chanter les étudiants au pas comme au pèlerinage de Chartres, a cru repérer une foire, dans ce petit coup de pouce inattendu donné à la Création ou au destin, beaucoup de femmes, beaucoup d’hommes ont, pour la première fois, reconnu leurs semblables. Pour les caparaçonnés de principes et les marouflés d’ambition, l’expérience était déconcertante : ils ont essayé de l’oublier et, sur cette impossibilité radicale, de bâtir leurs certitudes balourdes. Mais d’autres, généralement des quidams de bonne volonté, des sceptiques fervents, des fervents sceptiques, des gens qui n’avaient rien à afficher et n’avaient pas encore mis trop d’objectifs dans les roues de leur vie, le tout-venant, en somme, le tout-allant, le tout-vivant, ceux-là ont dit banco. Puis, tout de suite, peu portés au culte des souvenirs, ont pensé à autre chose : voilà qu’ils existaient au présent, et en couleurs !
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Dans les témoignages des importants, de quelque côté des barricades qu’on les ait trouvés, escamoter 68 ou en pratiquer savamment l’élusion, est un exercice obligatoire, une figure imposée, ou qu’on s’impose. Alain Geismar a raison de penser que l’idée de célébrer 68 aurait fait hurler de rire nos soixante-huitards. Mais le même Geismar nous explique aussi que le temps des témoins est maintenant révolu et que celui des documents est arrivé. Cette précipitation m’étonne. Les témoins disparaîtront. Pourquoi, tant qu’ils sont encore là, ne pas chercher dans leurs souvenirs, dans leurs oublis, dans leurs contradictions, dans leur embarras, à saisir un peu mieux l’essence de cette étrange période ? Et si le temps, les écartant des détails de l’affaire mais aussi de leurs scrupules et de leurs peurs, faisait surgir en eux des aveux inattendus ? Si l’on voyait mieux dans la bouche d’un vieux soixante-huitard désengagé ce que Mai a eu d’inactuel, de transactuel ? 68 ou la révolution pour les archives : est-ce ainsi que la pièce doit finir ? Je ne m’attendais pas à cette conclusion. C’est comme si l’un des meneurs de la contestation abattait une seconde fois les barricades.
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Parlant de soixante-huitards, je crains de déplaire à Bernard Guetta qui nous suggère de les appeler plutôt soixantards, comme on le fait outre-Atlantique : tant de choses se sont passées en tant de pays, cette décennie-là, n’allons pas nous prendre pour le centre du monde et coiffer d’un béret basque notre révolution. Quelle habile manière d’éluder, quelle politesse dans ce relativisme, quelle délicate façon de changer de conversation ! Mais non, il y a cinquante ans, rien de spécial ne s’est passé ici. Nous sommes comme tout le monde. Même si la bibliographie de 68 ne cesse de montrer le contraire. Même si, en France, tous les aspects de la crise se sont enchevêtrés. Même si le débat, de ce fait, a pu y forer plus profond qu’ailleurs. Même si ces révolutions n’ont pas obéi à une sorte de principe de déduction à partir d’un constat général s’imposant à tous. Même si c’est l’inverse qui s’est produit, la mise en œuvre soudaine, un peu partout, d’un principe d’induction qui a tiré sa force de l’ici et maintenant de chaque situation et des inquiétudes et désirs spécifiques de ceux qui se révoltaient. Même si, par conséquent, rendre compte de Mai dans le monde autrement que par chacune de ces spécificités nous conduit à des platitudes qui arrangent tout le monde mais ne sont utiles à personne. Même si c’est dans ces singularités qu’on trouve le plus sûrement l’universel. Même si, il est vrai, cet universel-là n’est ni technocratique ni directement politique. Même si c’est un universel tragique et donc incapable de fournir encore cinquante bonnes années de bavardages humanistes à toutes ces choses qui n’existent guère qu’en mots : l’Europe, le monde occidental, la modernité, le progrès, etc. 1
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Quand, l’an dernier, dans un appel à contributions en vue d’un colloque sur Mai 68, l’Université du Mans disait son désir « de mener une réflexion à la fois moins lestée par les émotions liées aux engagements partisans des acteurs de l’événement, moins exaltée, et plus soucieuse de l’inscription de cette mobilisation dans la durée historique » et espérait trouver là « l’occasion d’apprendre plus et mieux sur l’héritage de 68, en mettant l’objet toujours plus à distance », c’est à la méthode historique elle-même que le soin d’exécuter l’escamotage était confié. Y avait-il même quelque chose à escamoter ? Dès la première ligne de cet appel à contributions – donc, en principe, à recherches – la réponse était donnée. Il y était officiellement, universitairement, scientifiquement assené que ces événements « constituent l’un des plus importants mouvements sociaux du XXe siècle en France ».
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Révolution sociale, révolution culturelle, révolution sexuelle, voilà les trois ingrédients avec lesquels, en en variant à l’infini les proportions, on tâche depuis un demi-siècle de fabriquer le cocktail explicatif qui mettra tout le monde d’accord et permettra de passer à autre chose. Que de science dépensée ! Que d’intelligence déployée ! Mai rappellera jusqu’à la fin des temps nos immenses, nos magnifiques compétences analytiques. Mais aussi, je le crains, notre impuissance radicale à rendre compte, même de très loin, de la réalité vivante. Par ses émissions, Radio France nous aide beaucoup à comprendre la situation en nous permettant de comparer le ton des commentaires avec celui des témoignages. D’où qu’ils viennent, amis ou ennemis des barricades, les commentaires évoquent quelque accouchement laborieux. Ou plutôt les efforts pathétiques et les hurlements furieux d’un bambin en couche-culotte, assis sur le tapis du salon, qui tente vainement, rouge de colère, de faire entrer un grand cube jaune dans un petit cube vert. Les témoignages, eux, qu’ils soient d’amis ou d’ennemis, ruissellent de vie. Ils sentent le vrai. Ils sont décourageants de simplicité, même quand ils sont passionnés, même quand ils sont excessifs ou injustes. Et, le plus souvent, d’une humilité non feinte. Il n’y a plus à douter : Mai ne tiendra jamais dans aucune de nos catégories.
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C’est bien pour cela que les non-soixante-huitards y reviennent toujours ! Plus souvent que les soixante-huitards. Mai ou la serrure dont on a perdu la clé. Mai ou le feu rouge des sciences humaines. Les historiens manceaux le sentent : l’ennemi est là. C’est leur discipline, leur vivre ensemble universitaire qu’ils défendent en tâchant de décrypter 68. Peut-être même beaucoup plus que cela : quelque chose comme une manière d’être et de penser. Cela les rend fort intéressants, mais ne donne guère envie d’être à leur place. Il doit être bien frustrant de faire semblant de penser que les actrices.teurs des événements, comme ils les nomment si gracieusement à la fin de leur propos, sont quelque part des exaltés un peu jetés, des zozos un peu fêlés qu’il convient de passer à la poêle universitaire pour les dégraisser de leurs émotions sommaires. Cet objet d’étude si remuant, si charnel, si sexy qu’est Mai 68, plutôt que d‘avoir constamment à le mettre à distance et à l’éloigner le plus possible pour le considérer à la lumière de la science, ne se disent-ils pas parfois qu’il serait plus intéressant de bâtir avec lui une sociologie de proximité ? Quand je lis que « l’inventaire des souvenirs et des trajectoires […] doit permettre de repérer dans quelles principales catégories les souvenirs et les états émotionnels s’organisent, chez les participants aux événements (enthousiasme, sentiment de liberté, élargissement des possibles…), comme chez ceux qui les ont subis (inquiétude quant à la tournure du processus, perplexité…) ou ceux qui s’y sont opposés (peur, rejet, condamnation…) » je me demande avec quel couteau il est possible de disséquer une telle matière vivante sans se dépecer soi-même. Si j’osais, je poserais une question aux rédacteurs de ce texte : n’est-ce pas très exactement la problématique de Mai qu’ils ressuscitent ? Ce ton empesé est-il vraiment nécessaire à la recherche scientifique ? Sur quelle étoile de la connaissance feignent-ils d’être grimpés pour regarder de si haut les conflits de ce bas-monde ? Cette inauthenticité déguisée en objectivité, ne voient-ils pas comme elle sonne faux ? Tout cela ne trahit-il pas le refoulement d’un formidable besoin d’expression ? Plus jeune, j’aurais senti de la colère. Pas la peine. Amis, revenez à la vie. Vous êtes grands, maintenant. Et vous ne travaillez pas pour les rats.
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Aussi sûrement que la teinture de tournesol nous renseigne sur l’acide ou le basique, le lyrisme qu’introduit un orateur dans un sujet qui n’en suppose aucun est le marqueur de son inauthenticité. Dès qu’une frénésie de persuasion le saisit, dès qu’il commence à assaisonner des commentaires laborieusement techniques d’une émotion presque lamartinienne, je sais qu’il ne croit pas un mot de qu‘il raconte. Il est en service commandé, il dit ce qu’on lui a dit de dire, il n’est personne. Dans ce cas, bonjour chez vous, j’ai affaire ailleurs. Je me sens plus proche de la vérité quand quelqu’un s’embrouille, patauge, hésite, se reprend. Et plus proche encore si c’est un habitué des micros et des caméras qui laisse paraître ses doutes et sa perplexité. Ainsi Daniel Cohn-Bendit, l’autre jour, dans une évocation de Mai. Il fait un rapide bilan de son action, puis soudain, marque un léger temps d’arrêt. Grenelle, oui, Grenelle : n’a-t-il pas sous-estimé Grenelle ? S’il avait fait autrement, la suite aurait-elle été différente ? Il n’en dit guère plus. Mais il a ouvert une fenêtre. Non pas sur Grenelle. Sur lui. Et sur 68. Des décennies après, il se pose encore des questions sur sa tactique, sa stratégie. Je ne peux pas ne pas saluer. Mais j’aperçois aussi autre chose. Comme un débat avec lui-même, bien au-delà de l’éventuelle erreur. Que tout cela a touché profond ! Le sentent-ils, les gens du Mans ? Le sentent-ils en eux ? S’en donnent-ils le droit ? Nomment-ils ce qui les en empêche ?
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Édouard Balladur a vécu Mai 68 auprès de Georges Pompidou, dont il était le conseiller, et affronté avec lui le plus gros de la tempête. Dans son immense majorité, explique-t-il, la population avait d’abord nourri une grande sympathie pour les étudiants ; dans ces conditions, le défi du gouvernement était de chercher par quel moyen on allait pouvoir la faire changer d’avis. Aucun pouvoir n’a jamais raisonné autrement mais la simplicité de l’aveu, chez un homme si expert à manier l’allusion et la litote, déconcerte. Pas sûr que, sur un autre sujet, il se serait autorisé la même franchise. Dans ce propos étonnamment ouvert, doit-on voir l’exception 68 ? La grâce 68 ? Le jeu 68 ? Jean-Louis Bourlanges parle d’une chorégraphie dont le préfet Grimaud et Daniel Cohn-Bendit auraient dansé la séquence la plus périlleuse, chacun se faisant complice de l’autre pour que le ballet ne sombre pas dans le drame. Il a sans doute raison. Valseurs et rockeurs ont ajusté leurs pas. Un jeu, sans doute, un jeu… Mais lequel ?
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Curieux. Quand on entend tous ces témoins, on ne se demande plus de quel camp ils étaient. Les querelles seraient faciles à ranimer mais on n’en a pas le goût. Il faudra que les historiens du Mans en tiennent compte : quelque chose unit les combattants d’hier, même quand ils n’ont nullement renoncé à leurs choix, et ce quelque chose, contrairement au principe qui fonde leur démarche et contrairement à l’intuition d’Alain Geismar, apparaît mieux dans la vie que dans les documents ou dans les archives. Mai, nos successeurs le découvriront en eux-mêmes mieux que nulle part ailleurs. Comme si, de Mai, on ne pouvait prendre que tout. Tout à la fois. Tout en même temps. Tout, et vivant. Les Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot et les autres. Les étudiants de Nanterre qui voulaient aller dire bonsoir aux filles dans leurs chambres. Les apprentis idéologues qui couraient derrière ce qu’ils racontaient pour essayer de le comprendre. La fureur et la pétoche des bourgeois. Cette vieille dame distinguée qu’Henri Hartung avait vue, sur les Champs-Élysées, le jour de la contre-manif, sortir de sa voiture aidée par son chauffeur, se hisser sur un banc en s’appuyant sur lui, pousser un strident « Ça suffit ! » et réintégrer son carrosse. Les ouvriers de Jeumont-Schneider qui rigolaient des étudiants puis, soudain, parlaient de leurs enfants qu’ils voulaient pousser plus loin qu’eux et cessaient de rire. Ces folies, ces sottises, ces cris, ces pleurs, ces danses, ces amours, ces rêves. Lustiger qui interdisait à ses ouailles d’avoir leur stand dans la cour de la Sorbonne. Le responsable des étudiants cathos, pompeusement baptisé président, mon lointain successeur, qui se foutait de ce qu’il racontait, et s’est retrouvé chez les flics. Le nigaud branché qui, m’imaginant bien placé dans le circuit de la contestation, a cru utile, au plus fort de la bagarre, de m’inviter chez Laurent, au cas où. Tous ceux qui se disaient qu’on allait tous pouvoir mariner dans le plaisir, y patauger et y patauger encore jusqu’à ce que vie s’ensuive, et que ce serait toujours grandiose. Ceux qui s’accrochaient imperturbablement à ce qu’on leur avait appris et jetaient sur toutes choses, du haut de leur hypercrisie politique, ou morale, ou spirituelle, un regard supérieur et terrifié. Un jeu. Non. Le jeu de deux jeux. Deux jeux en un.
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Jean-Louis Bourlanges n’a qu’à moitié raison. Oui, il y avait bien cette créativité dont tout le monde parlait, cet effort pour se sortir de l’unidimensionnel abhorré et aider les autres à s’en sortir. Oui, chacun apprenait, à sa manière, à jouer de toutes ses sortes. Comme tout le monde j’ai essayé, j’en avais tellement besoin ! Je n’étais plus un jeune, pourtant. Mais il était si terrifiant, le méchant carcan de bons sentiments ! Si terrifiant en moi, si terrifiant dans les autres ! Il conduisait à de telles impasses ! Pourtant tous ces jeux n’étaient accessibles que parce que Mai avait mis du jeu dans les êtres eux-mêmes. Comment ? Pourquoi ? Impossible à dire, même au Mans, sans doute. Une fausse manœuvre, peut-être, un beug providentiel, une erreur de programmation ? Quelque chose s’est produit qui ne se reproduira peut-être plus, même pas au Paradis, s’il existe. Un comble de rationalité ou l’irrationnel tout nu, comme on veut. Tout le monde jouait, même ceux qui ne jouaient pas, qui jouaient précisément à ne pas jouer. Pourtant le plus difficile reste à penser et, si possible, à dire. Il y avait les jeux auxquels on jouait à jouer, la tête folle, le cœur au régime maximum, le corps étrangement léger. De cela je ne parlerais pas mieux que d’autres. Mais il y avait autre chose aussi, que mon âge m’aidait peut-être à percevoir. À côté des jeux que nous jouions, passionnément, des jeux que nous choisissions, il y avait le jeu qui nous jouait. Celui-là venait tout droit de la vie que nous redécouvrions. Un jeu fondamental, premier, à la fois abandon et retrouvailles. Les jeux que nous inventions, c’était toujours plus ou moins pour transgresser : celui-là, sans prendre notre avis, transgressait tout de nous, et d’abord nos transgressions. Pour l’évoquer, je n’ai que des mots isolés, orphelins. Ample. Frémissement. Écho. Puissante fragilité.
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Un souvenir aussi. Un poète espagnol rencontré quelques années après, à l’occasion d’une conférence à Getafe, à deux pas de Madrid, m’avait dit, parlant d’un de ses amis que nous venions de croiser : « Cet homme-là, voyez-vous, la première fois que je l’ai vu, c’était comme si je l’avais toujours connu. » On ne pouvait pas mieux parler de 68. L’accès libre à autrui. Les gens dans leur trajectoire et, en même temps, dans leur verticalité. Le pressentiment de leur parcours, de leur aventure. Décollés de la situation, désagrafés de l’info, désépinglés de l’actu. Et présents comme jamais. L’univers respirable. Il suffisait de sortir un instant de soi pour voir surgir des singularités inspirantes ou d’y rentrer pour retrouver des présences amicales secrètes, vivantes ou mortes. Chacune d’elles, à sa manière, par la zone qu’elle émouvait en vous, vous confirmait dans votre intransigeante singularité tandis que, toutes ensemble, se rejoignant à l’infini, elles vous rassuraient : votre solitude était bien un chemin, le bon chemin, l’unique bon chemin. La vie sentait le vivant comme jamais, le vent soufflait le vivant. Chaque être, chaque chose, chaque pensée, chaque parole tournait vers vous son côté vivant.
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Malgré les folies, malgré les excès, ce n’était ni la kermesse des optimistes ni le bal des myopes. Rien de ce qui sépare, qui écarte, qui proscrit, qui blesse, qui salit, qui interdit, qui fixe, qui classe n’était oublié. Nous étions comme dans une oasis du temps. Personne ne s’imaginait sérieusement qu’elle allait durer. L’angoisse des révolutionnaires nourrissait leur frénésie, leur hâte, leur suractivité, leur volubilité, celle des tradis les poussait à embaumer n’importe quoi, et d’abord leur enfance. D’autres pensaient autrement. L’instant passerait, mais le sens qu’il portait demeurerait, ses promesses ne seraient pas vaines. Mai 68, ce serait, comme dans les livres de mon enfance, quelques lignes en tête d’un long chapitre, ces lignes apéritives qui laissent deviner sans faire comprendre. Tout ce qui se donnait en quelques semaines, en quelques jours, il allait ensuite falloir le vivre, se le vivre. Ce ne serait pas simple, mais ça en vaudrait la peine. Ce que nous pressentions était si désirable ! « Est-ce que nous allons pouvoir l’accoucher ? » se demandait Maurice Clavel. C’était le mot décisif. Les armes, les bagages, pour se lancer dans l’aventure ? Presque rien. Quelques évidences, quelques lumineuses évidences, diverses et souvent contradictoires, qui creusaient dans le cœur un abîme de refus, dans l’esprit un gouffre heureux de doute. Au fond de l’un et de l’autre palpitait librement quelque chose qui avait comme une gueule de vérité, de vraie vérité, celle qui donne envie de vivre.
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Parfois, me souvenant de 68, je songe à l’épisode évangélique de Marthe et Marie de Béthanie. Les meneurs, en 68, c’est Marthe. Ils organisent, ils combattent, ils parlent, ils pensent, ils persuadent, ils rassurent, ils inventent. L’essentiel, ils le devinent sans doute mais ont-ils même le temps de l’éprouver vraiment ? Ce quelque chose qui n’est ni politique, ni social, ni culturel, ni sexuel ou qui est tout cela à la fois, mais lié par une liberté qui emporte tout, l’anonyme, le quidam, le piéton, le manifestant de base le ressent, lui. J’ai compris cela quand, avec la fronde de ma Mise en expression, j’essayais en vain de bouter hors d’EDF le Goliath imbécile du management. Les sans-grade devinaient de quoi il était question, mais ne pouvaient l’exprimer. Leurs supérieurs en parlaient beaucoup, mais l’essentiel leur échappait.
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Les barricades, les cris et les fumées, c’était finalement peu de chose. À ceux qui avaient la chance d’être un peu loin et sans pouvoir, il restait la meilleure part, comme à Marie de Béthanie. Ceux-là n’entendaient guère les slogans. Ils vivaient un retour qui les projetait en avant, ils redécouvraient un pays natal que la famille et la société leur avaient dissimulé, ils remontaient en riant dans la diligence d’eux-mêmes. Ils sentaient ce que les autres étaient pour eux et ce qu’ils étaient pour les autres. Spectacle éblouissant, souvent cruel aussi. Ils se savaient confus, contradictoires, secrets, aussi discutables qu’on le voudrait. Mais, au fond d’eux-mêmes, question de confiance, ils ne se truquaient plus. Le proche, on ne se cachait plus qu’il pouvait aussi être lointain, et le lointain proche. Les grandes distances. Comme autrefois, au cours de gymnastique. Le bout de mes doigts frôle à peine le bout des doigts de l’autre, que je ne ne vois ni ne regarde, mais je sais que ses bras sont étendus comme les miens, pour un envol. Le temps du simple était arrivé, qui est aussi celui du grave, avec des heurts, des fêtes, des silences, des explosions.
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Pas un instant, je n’ai vu dans 68 l’An I de quelque nouvelle ère politique. Rien de tel. C’était un message lancé au milieu de la bataille, d’une fenêtre entrebâillée. Par qui, pourquoi, vous en savez autant que moi. Odeur de primevère et d’eau de Javel. Il n’annonçait pas la fin de nos maux. Le contraire : qu’ils allaient s’aggraver. 68 est tragique, c’est-à-dire lucide et courageux.
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Sur un point, Daniel Cohn-Bendit et Hannah Arendt se trompent gravement : en dépit des braillements, l’ennemi de Mai, ce n’était pas Charles de Gaulle. Le contraire : c’est parce qu’il était là que la révolte a pu prendre cette dimension presque prophétique. Bien sûr que ce monde n’était plus le sien, pense-t-on qu’il l’ignorait ? Mais, du fait de sa seule présence, du fait de tout ce qu’il incarnait toujours, nonobstant ses erreurs, ses adversaires étaient obligés de garder, même contre lui, une certaine hauteur de pensée, une certaine qualité de désir, un certain sens de ce qui vaut. Qu’ai-je entendu en ce mois de mars 2018, après ces dix années pitoyables et mesquines ? Un lycéen en colère s’explique sur ses motivations, sur les intérêts qu’il défend. « En somme, vous voulez votre part du gâteau ? » lui demande le journaliste. « Non, nous ne voulons pas notre part du gâteau, explique ce gamin, nous voulons toute la putain de boulangerie. » Ces mots-là, en 68, cette idée d’imbécile malheureux, ne seraient sortis d’aucune bouche, si hostile qu’elle fût. La vulgarité cynique de ce pauvre gosse, s’il sait chanter la chanson qu’il faut, je crains qu’elle ne lui confère dans dix ans un statut d’élite qui lui fournira quinze occasions quotidiennes de faire la leçon à ses concitoyens : voilà le fruit gâté du réalisme, voilà le fruit pourri de la communication, voilà le fruit talé du management, voilà le fruit sec des valeurs. Avant de vous indigner contre le monstrueux ORTF, allez donc essayer d’expliquer cela, en trente secondes, sur votre radio préférée, celle-là même qui fait de si bonnes émissions sur Mai, et voyez si votre propos franchit le barrage du contrôle préalable.
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J’aurai eu le temps de connaître bien des événements apparemment plus importants et souvent bien plus tragiques que Mai 68. Pourtant, si je cherche lequel aura pesé le plus lourd, lequel m’aura posé les questions les plus fortes, celui-là s’impose. Il y a une énigme là-dedans. Pourquoi des gens comme moi se sont-ils retrouvés dans une révolte qui ne les concernait que très indirectement, dont les acteurs principaux leur étaient inconnus, et dont l’inspiration intellectuelle était aux antipodes de la leur ? Aucun des aspects de cette crise ne me donne la réponse, pas plus que leur addition. Le social, plus le culturel, plus le sexuel, ajoutez-y le politique et le lacanien, le compte n’y est pas. 68 ou l’impossible équation, même au Mans. Les barricades parlent d’autre chose que d’elles-mêmes et des raisons immédiates qui les ont dressées.
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Ne pas abuser du thème trop facile de l’ancien monde et du nouveau. Tarte à la crème. L’ancien n’est pas si tarte et le nouveau n’est pas la crème. Que dit 68 ? Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. Comme les CRS. C’est le contraire d’un cocorico. Tout reste toujours menaçant. Tout devient chaque jour plus menaçant. Un demi-siècle pour le vérifier. Qu’un progressiste me dise ce que pèse la menace Charles de Gaulle au regard de la mondialisation, du terrorisme, de la dévotion universelle au fumier du diable, de la technique devenue zinzin ? En 68, on était au début, au tout début, d’un combat interminable qui allait se déployer sur un front infiniment plus large qu’on ne pouvait l’imaginer. Et surtout devant l’obligation d’une prise de conscience à la fois intime et partagée dont aucun manuel du parfait petit révolutionnaire ne saurait jamais rien. Déjà, à l’époque, on s’en doutait. Pas toujours beaucoup. Toujours un peu.
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J’apprécie les diverses émissions que Radio France consacre à ce cinquantenaire. Commentaires, témoignages, souvenirs, évocations, le tout parfaitement objectif, c’est du beau travail. Et je n’ai nullement l’intention d’ironiser si j’explique que c’est pourtant à la télévision, en découvrant un film apparemment fort éloigné des préoccupations de 68, que j’ai finalement le mieux retrouvé la substance, le grain, le goût de cette étrange période.
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Showgirls, de Paul Verhoeven. L’histoire d’une fille pauvre et sans famille, mais belle et intrépide, venue chercher la fortune et la gloire à Las Vegas. D’abord strip-teaseuse dans une boîte sordide, elle finit par mener, dans un hôtel de luxe, la revue la plus branchée de la ville. J’ignorais tout de l’histoire de ce film, des torrents d’indignation qu’il souleva. La schizophrénie puritaine s’indigna stupidement qu’une histoire qui se déroule dans les milieux du strip-tease comporte tant de nudité et donne prétexte à tant de vulgarité. On décerna à Élizabeth Berkley, une presque débutante en 1995, un prix de « pire actrice » qui affecta durablement sa carrière. Showgirls accumula les trophées de dérision : « pire film », « pire scénario ». Paul Verhoeven reçut le prix du « pire réalisateur », qu’il eut l’ironie de venir chercher en personne. Tant d’acharnement découragea longtemps le public, avant que quelques réactions moins sommaires, notamment celle de Jacques Rivette, ne le fassent changer d’avis.
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Je n’ai pas pensé à 68 en voyant Showgirls. Le contraire. J’ai pensé au film en lisant les commentaires du cinquantenaire de Mai. Impossible de ne pas voir le lien. Sur l’un et sur l’autre, on pose toutes sortes de grilles de lecture, dont aucune n’est fausse, mais qui sont toutes insuffisantes, insatisfaisantes. Comme Mai 68, Showgirls échappe à toutes les étiquettes. On y a d’abord vu, c’était le plus simple, une satire cruelle du show-business. Puis le procès impitoyable des valeurs américaines. Puis une dénonciation féministe des humiliations imposées aux travailleuses des boîtes de nuit. Dans l’un et l’autre cas, faudrait-il proposer une énième interprétation sans imaginer un instant qu’elle ne tarderait pas à se montrer aussi peu convaincante que les précédentes ?
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Mai 68 aussi remuait la boue. La chienlit que dénonçait le pouvoir ne se contentait pas d’étaler la saleté sur la ville et, sur ses murs, un tatouage pas toujours inspiré. Elle accumulait des horreurs dans bien des cœurs. Le ressentiment et la suffisance dans les âmes contestataires. Le mépris et la haine dans les têtes bourgeoises. Showgirls me le rappelait : la révolution n’avait pas été uniformément glorieuse. Cette Nomi Malone, d’ailleurs, ne mérite pas, elle non plus, d’être couverte d’éloges. Mon adhésion fondamentale à Mai 68 ressemble à l’amitié que j’ai pourtant immédiatement ressentie pour la comédienne et pour son rôle. L’un et l’autre sentiment avaient dû dépasser bien des différences, oublier bien des préventions, traverser bien des hésitations. Mais l’un et l’autre m’avaient placé devant la même alternative : ou me trahir un peu en les assumant, ou me trahir entièrement en les ignorant.
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Cette fille imprévisible et magnifiquement vivante, on peut d’abord la croire noyée dans l’ignominie du monde et l’estimer complice de ce qui l’exploite et l’avilit. En la voyant mieux, en l’écoutant mieux, on reprend vite ce jugement. Non qu’elle nous fasse oublier la laideur qui l’entoure, non qu’elle nous console de la crasse écœurante dans laquelle elle patauge. Au contraire. C’est par ce qui vit au tréfonds d’elle que nous pouvons sentir à quel point cette laideur est laide et cette crasse crasseuse. Non pas seulement la laideur et la crasse du monde. Aussi, et peut-être surtout, la laideur et la crasse qui sont en elle, qui sont en elle mais distanciées, qui sont en elle mais qui ne sont pas elle. Bien plus que par les voyous qui l’exploitent, cette fille est dépossédée d’elle-même par ce que j’appelle, ne sachant dire autrement, son âme. Et Elizabeth Berkley épouse si étroitement le personnage de Nomi Malone – l’épouse et tout à la fois lui donne naissance – qu’elle est devenue inséparable d’elle dans l’opprobre de ce public dont des critiques aliénés alimentaient la veulerie et qui ne pouvait lui pardonner l’intraitable affirmation de transcendance qu’à vingt-deux ans, et en toute ignorance du sens ultime de ce qu’elle faisait, elle assenait irrésistiblement non pas seulement aux tarés de Vegas, mais à toute sa société et, au-delà des océans, aux Amériques de partout.
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Et comment l’impose-t-elle ? Par la liberté qui lui est connaturelle, cette liberté dont la bourgeoisie, grande, moyenne ou petite, religieuse ou laïque, a fait – comme de tout ce qu’elle touche – un produit, une manière, une chose dont on discute. Et qui, chez elle, vient de plus loin que tout, de plus loin que ses vertus, de plus loin que ses vices, de plus loin que ses amours, de plus loin que ses haines. Nomi a ceci d’héroïque en ce siècle qu’elle n’est pas sa propre surveillante, sa propre manageuse, sa propre évaluatrice. Qu’elle ne mime pas cette considération appliquée à l’égard des choses d’en haut ou de leur sinistre substitut d’en bas, les choses importantes, qui aide les consciences truquées à se détourner d’elles-mêmes. Elle ne cherche pas le ciel dans le pouvoir, ni le pouvoir dans le ciel. Sa vie n’est pas un problème à résoudre. Elle ne l’oriente pas dans le sens du vent social pour éviter d’avoir à se cogner à elle-même. Si elle devait désespérer de quelqu’un, ce quelqu’un serait elle-même. Elle est vivante. Capitulation exclue.
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Elle s’échappe. Par une simplicité du cœur qui non seulement ne fait pas moins désirable la nudité de son corps mais lui donne, sans nullement la travestir, sans nullement la rhabiller hypocritement, une puissance décuplée. Par cet instinct des âmes fières et simples qui n’hésitent pas à jouer de toutes leurs sortes précisément parce qu’elles savent d’emblée, immédiatement, intimement, physiquement, que personne ne peut vraiment jouer de toutes ses sortes, qu’elles resteront, comme toutes les âmes, des mystères à elles-mêmes et que tout ce qu’elles pourront éprouver et manifester sera comme rien au regard de ce qu’elles ne pourront jamais manifester, ni même éprouver. En elle, l’âme fait du corps son complice. Elle partage avec lui un manteau qui, malgré tout, au-delà de tout, porte encore l’innocence dans ses fibres. Ils témoignent l’un et l’autre, chacun à sa manière, l’un dans le temps et dans le désir, l’autre dans l’éternel et dans l’instant, de leur commune nostalgie d’immigrés.
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Comme toutes les œuvres d’art, Showgirls explore cet espace minuscule, entièrement renouvelé par chaque conscience, où le temps et l’éternité se côtoient, se frôlent, se reconnaissent, s’adoptent. L’art ne sait pas faire autrement. S’il prétend se projeter dans quelque absolu de son invention, il laisse les traces de sa contingence comme un enfant celles de la confiture volée. S’il entend se coller, se fondre à ce qu’il appelle piteusement la réalité, il se condamne à la répétition qui est comme un infini empêché, stoppé, grinçant. Il ne peut être ni moins que ce qu’il est, ni plus. De toutes les manières que lui dicte la variété des vivants, il réinvente inlassablement sa condition de passeur.
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Chercher dans Showgirls les instants où Élizabeth-Nomi affronte l’esprit du temps et du lieu. Jamais rien d’un bémol moral, jamais une bonne conscience qui plastronne. Rien à reprocher aux autres personnages qu’on ne puisse lui reprocher. Ruse, séduction, jouissance effrénée, cupidité. Et même cruauté. Mais, en elle aussi, générosité, sens de l’amitié, capacité non pas de pardon (qu’est-ce que c’est au juste, cette solennité ?) mais d’oubli, d’effacement, de dépassement naturel. Quand un conflit ou un refus l’oblige, en un instant, à reprendre seule les commandes et à casser le jeu, c’est toujours qu’une détestable bonne raison raisonnable est avancée pour en descendre d’un ton la musique, pour en réduire l’ampleur, pour en brouiller l’écho. Sa liberté surgit alors comme une fusée, jaillit d’une zone d’inatteignable qu’elle porte en elle. On lui fait savoir de toutes les manières possibles, y compris les plus violentes, qu’elle est une strip-teaseuse, une fille de boîte de nuit soumise à toutes les vexations : elle n’en a cure, elle est une danseuse qui ne prend d’ordres que de la danse, laquelle les reçoit directement de la vie. Une sorte de rage efface la vulgarité de son numéro. Loin d’être offerte à la concupiscence des brutes fortunées qui l’épient, sa nudité devient comme une affirmation de liberté qui leur fait honte, qui les oblige à se demander qui elle est, ce qu’elle veut, où elle va ; et à comprendre qu’elle est ici mais qu’elle n’est pas d’ici, qu’elle est dans cette boîte, dans cette misère, dans cette atrocité mais qu’elle n’est pas de cette boîte, de cette misère, de cette atrocité. Qu’elle est une voyageuse, une passante. Le film finit comme il commence : Nomi, le pouce tendu, fait du stop.
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Pour aller où ? Au début du film, à Las Vegas. À la fin, à Los Angeles. Logique de carrière, peut-être ? Après les succès faciles, le monde du vrai cinéma ? Sans doute, un peu. Mais, là-bas comme ici, on devine qu’elle décampera vite. Non pas quand ça lui chantera : quand ça ne lui chantera plus, précisément, quand il faudra encore dire non. Probablement sans avoir eu le temps d’ouvrir un Livret A ou équivalent. Qu’on ne s’y trompe pas. Elle n’a rien d’un petit oiseau qui chante. La vie est dangereuse. Le stop aussi. Une belle fille seule, habillée plutôt léger, dans le pick-up du premier qui passe, mieux vaut qu’elle montre le couteau qu’elle a dans son sac avant d’avoir à s’en servir.
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68, Showgirls, etc. Ces créatures, réelles ou imaginaires, qui surgissent à l’improviste, ni meilleures ni pires que nous. Aucun objectif dans ces crânes-là, aucune volonté de conquête. Mais voilà : quelque part, malgré eux, ils sont poreux. À la vie, à la grâce, à la liberté. Leurs chants sont inattendus et restent longtemps inentendus. Ce sont pourtant de redoutables, de magnifiques saboteurs du sabotage. Honneur à eux. Chroniqueurs, un instant de silence. Pédagogues de tous les ramages, un instant de silence. Vendeurs de tous les plumages, un instant de silence. Gardons leur place inoccupée. Parmi nous et en nous. Nous attendons un tout autre langage que celui dont on nous bassine. Nous attendons une parole qui surprenne celui qui la prononce et ceux qui l’entendent. Non pas extravagante, obscure, sombrement prophétique, orchestration de la peur et du vide. Simple, amicale, lumineuse, remuante, infiniment ordinaire. Une parole qui ne se fabrique pas, qu’on peut tout au plus désirer, qu’on attend comme celui qui veut vendre sa maison attend l’acheteur. Dans son cœur, il est déjà sur le départ, cet homme, il guette l’arrivée de l’inconnu, il l’espère, rien d’autre ne l’intéresse plus. Qu’inventerait-il d’utile ? Il prend le temps comme il vient, il nettoie le plus gros de la saleté, jette ce qui ne sert plus à rien et, le reste, à tout hasard, il le soigne et le bricole. Pour s’aider à patienter, il fait de beaux rêves pour l’avenir, ou il prie, ou il espère. Il aime aussi, mais sans le crier sur les toits, le mot attire toutes sortes de mouches et les irrite inutilement.

25 avril 2018

Notes:

  1. Dans sa magnifique intervention du 22 mai 1968 à l’Assemblée nationale, Edgard Pisani répondait d’avance aux identifications hasardeuses de 2018 : « La crise est générale : Berkeley, Prague, Tokyo ; en France, elle est passée de la Sorbonne à nos usines, elle est latente dans le monde agricole. Mais elle prend chez nous une allure, une force, une signification différentes de celles qu’elle revêt ailleurs. Nos réflexes ancestraux sont à l’origine de cette situation : en France, l’Etat pouvant tout, décidant de tout, ramenant tout à lui, polarise de ce fait toutes les révoltes ; elle prend chez nous un tour particulier parce que notre société est cloisonnée et faite de castes, parce que nos structures sont rigides et inadaptées. » (Mai 68 dans l’hémicycle, Publications de l’Assemblée nationale, p.33)

Hashtags : des faux amis pour les femmes ?

Jeu

Personne n’a mieux parlé que Juliette Binoche de ce que j’appelle l’affaire Weinstein et cetera 1. Ce point de vue éclairé, attentif, à la fois amical et exigeant, aurait dû devenir la pièce maîtresse du débat : il a été, une ou deux fois, superficiellement évoqué et, dans la majorité des cas, entièrement ignoré. Peut-être, dans quelques années, cette vilaine affaire nourrira-t-elle une de ces belles évocations dont certains médias ont encore le secret mais dont ils oublient toujours la recette en temps réel. Alors on retrouvera ce témoignage. Étranges restaurants qui servent la peau et les os de la réalité en en congelant la chair et crient à la conspiration quand ils perdent l’une après l’autre leurs étoiles. On ne se moque pas du correspondant de guerre qui défie la mitraille. On ne se moquerait pas davantage du correspondant de paix, ou de non-guerre, qui défierait la violence, la sottise et la vulgarité de l’info et de l’actu. Sa carrière, certes, risquerait de ne pas en être facilitée. Mais, journaliste ou pas journaliste, toute la question, aujourd’hui, est de savoir quel jeu l’on joue : si ce n’est pas le grand, ce ne peut être que le petit, le tout petit…

Aveux

Au fur et à mesure que cette affaire s’enrichit de nouveaux chapitres, il devient évident qu’elle ne nous parle plus seulement des femmes, ni même des relations entre les sexes, mais de notre société en déroute, dont elle est un puissant révélateur. Et qu’elle nous en parle par les informations qu’elle fait surgir, mais aussi par ce que sous-entendent ou traduisent ses principaux intervenants, depuis les mouvements féministes qui l’animent et/ou la confisquent jusqu’aux médias, maîtres de l’opinion pourvu qu’ils en soient les esclaves, en passant par la foule des chroniqueurs qui trouvent en elle leur inépuisable aliment. Peut-être n’est-il donc pas inutile, comme on corne dans un livre les pages qu’on veut retrouver, de pointer, pour aider les mémorialistes de demain, quelques-uns des aveux volontaires ou involontaires que l’affaire Weinstein et ses innombrables cetera, a arrachés à ceux qui la conduisent, qui l’observent, qui l’analysent, ou qui l’exploitent.

Idem

Mettre fin aux violences contre les femmes, le projet est assez lourd de sens pour que personne ne puisse en contester le bien-fondé. Pourquoi, en parlant de libération de la parole, formule qui renvoie évidemment à Mai 68, lui conférer une dimension qu’il n’a pas ? Les barricades se sont élevées contre l’inspiration même de la société de consommation. Chacun se faisait porteur sinon d’un projet politique commun, du moins d’un désir partagé d’ordre métapolitique. On parlait de ce qu’on constatait ensemble, de ce qu’on refusait ensemble, de ce qu’on désirait ensemble. Et, tout cela, vécu de mille manières, chacun l’exprimait avec son cœur à lui, son expérience à lui, son intelligence à lui, son existence à lui. Un même souffle, mais des millions d’expressions singulières. La vie de tous, mais sentie et pensée par chacun. Rien à voir avec Metoo. Mai, c’était dire je. Metoo, c’est dire idem. Metoo, c’est ajouter son nom à une liste, mais c’est aussi, sur l’essentiel, passer son tour. Metoo, c’est protester contre la violence de son compagnon, ou de son voisin, ou de son collègue, ou d’une brute anonyme : en cela c’est exprimer la plus réelle des souffrances, mais sans pouvoir en parler vraiment, pas plus d’ailleurs que de soi, des autres, du monde. Soulagement provisoire, peut-être, rien de plus. Libération de la parole est un slogan très flatteur, très vendeur. Mais on ne peut pas imaginer que ceux qui l’agitent comme un drapeau volé ne sentent pas à quel point, dans ce cas précis, il est mensonger. Entretenir et flatter cette illusion ne fait qu’ajouter du ressentiment au ressentiment.

Balance

Cette célébration de la balance, tout le monde fait semblant de ne pas voir ce qu’elle a de monstrueux. Balancer, pour les gens de ma génération, n’est pas un mot sympathique. Ma mère, toute sa vie, a souffert de surdité. Je la vois encore, pour entendre Radio Londres malgré le brouillage, monter le son du petit poste de TSF noir qui trônait sur le buffet de la cuisine. Moins fort, lui disait mon père, attention aux voisins ! Car ça balançait sec, à Montrouge, en ces temps-là, les corbeaux ne chômaient guère. Balance, cela m’évoque la Milice, les résistants qu’on venait cueillir chez eux, les petits cercueils qu’on s’envoyait par la poste. Un événement familial, aussi. Le collègue qui avait dénoncé mon père parce qu’après sa journée de fonctionnaire, il lui était arrivé d’utiliser l’équipement du laboratoire de photographie pour des travaux personnels sans lesquels je n’eusse pas été en situation, aujourd’hui, de m’exprimer sur ce site, ce qui eût naturellement constitué l’expression la plus forte de la justice républicaine. Il n’en menait pas large quand il fut convoqué par un très grand patron. La surprise n’en fut que plus grande : « Ne craignez rien, Monsieur Sur, lui dit-il, on va lui faire sa fête, à ce trou du cul. » Balance, dans ces conditions, on comprendra que le mot ne me fasse pas trépigner d’enthousiasme.

Pasolini

J’entends bien, comme on dit aujourd’hui quand on n’est pas d’accord : cette fois, c’est pour le bien, pas pour le mal. Pour protéger, pas pour accabler. Pour la justice, pas pour l’injustice. Mais Alzheimer n’est pas encore trop féroce à mon égard, et j’entends surtout Gabriel Marcel, rue de Tournon, m’expliquer, lui, homme de droite convaincu, que les débats enflammés sur la torture en Algérie lui avaient fait comprendre, une fois pour toutes, que la question des fins tient tout entière dans celle des moyens. On a raison, absolument raison de vouloir en finir avec les violences contre les femmes. Aucune objection à cela, aucune nuance, aucune réserve n’est acceptable, ni même audible. Mais Aragon n’a jamais écrit que la balance était l’avenir de l’homme. Promouvoir la balance, c’est raisonner comme Le Pen, le père, raisonne avec la torture : penser qu’un moyen haïssable peut, malgré tout, servir une intention qui ne l’est pas. Et faire écho à l’inquiétude de Pasolini quand il écrit, le 29 août 1975, dans L’Europeo : « Le fascisme peut revenir sur la scène à condition qu’il s’appelle antifascisme. » Il est clair qu’il faut continuer ce combat pour la liberté et la dignité des femmes. Il est tout aussi clair que ce doit être par d’autres moyens. À moins qu’on ne tienne à remplacer un mal effrayant par un mal plus effrayant encore, la guerre de tous contre tous. Dont il faut avoir l’élémentaire lucidité de se demander quels intérêts elle sert.

Léchez !

Dans les années quatre-vingt-dix, alors que j’animais des sessions d’expression dans une grande banque parisienne, j’avais été frappé d’entendre des stagiaires de tous âges, de tous niveaux hiérarchiques, et des deux sexes, raconter, avec le même trouble, la même histoire. Elle datait alors d’une dizaine d’années. Certains d’entre eux en avaient connu les protagonistes, la plupart l’avaient apprise par ouï-dire. Elle était simple et courte. Un haut responsable, quand il voulait envoyer une lettre manuscrite, avait l’habitude de la placer dans une enveloppe qu’il ne fermait pas. Il appelait alors sa secrétaire, lui tendait l’enveloppe et lui disait : « Léchez ! » Cette histoire était devenue une sorte de légende à l’envers. Le récit qu’on en faisait était suivi d’un silence épais. Mais quand nous revenions à nos débats sur l’organisation du travail, je remarquais qu’ils étaient devenus plus denses, que les stagiaires parlaient d’une manière moins conventionnelle, qu’ils se risquaient à faire appel à leur expérience singulière. Il m’a semblé pouvoir établir un lien entre cette sinistre anecdote et le renouveau de leur expression. Comme si la violence schématique du récit s’imposait à leur parole, la sommait d’être vraie. Parfois, l’histoire faisait surgir d’autres récits de violences ou d’indélicatesses à l’égard des femmes. Mais les stagiaires, hommes et femmes, revenaient vite à ce patron et à cette secrétaire qui leur mettaient sous les yeux, traduite dans une dramaturgie courte et impitoyable, la rencontre brutale du pouvoir et du sexe. Une sorte d’épure. Une presque abstraction qu’ils chargeaient de leur expérience. Comme une ascèse dans la perversion. Pour ainsi dire, pas de corps. « Léchez ! » Le bureau, la petite solennité ennuyeuse d’un bureau de patron. Une image qui résumait toutes les tyrannies. Un mal que l’on ne pouvait ni vraiment comprendre ni vraiment guérir si on l’isolait du monde qui le produisait, ou le tolérait.

Combustible

Que des milliers de femmes, des millions de femmes soient lasses non seulement des violences, mais aussi de la stupidité de certains de leurs interlocuteurs masculins, je conseille à ceux qui ne le comprendraient pas de se faire passer quelques instants pour une femme sur un tchat. Ils ne recueilleront pas forcément des obscénités. En un sens, ce sera pire. À peine un prénom féminin est-il annoncé qu’un flot décourageant d’âneries, de platitudes et de puérilités boutonneuses vous submerge. Moyenne d’âge mental de ces citoyens-consommateurs : à mon avis, treize ans et quatre mois. Et l’injure n’est pas loin quand on signifie qu’on ne donne pas suite. La surprise n’est donc pas que les femmes protestent. Mais pourquoi est-ce l’affaire Weinstein qui a tout déclenché ? Les médias ? Allons ! Ils ne font mousser que ce qui peut mousser. Et l’on ne fait pas injure aux comédiennes si l’on suggère qu’elles ne sont pas les plus démunies, ni les moins considérées. D’autres violences sont plus violentes encore, d’autres injustices plus injustes. Alors, identification à la star, à sa vie supposée facile ? Bovarysme moderne ? Pas uniquement. Quand se déchaîne un incendie comme celui-là, même si l’on sait que les médias l’attisent, les passions négatives n’expliquent pas tout. Il faut un combustible.

Sortes

La liberté qu’on imagine aux comédiennes, sans doute. Une existence qui se déploie selon plusieurs modes. Une sexualité qu’on devine moins contrainte, mieux intégrée à la vie, au travail, à la création. Désenclavée. Beaucoup d’illusions dans ces images, mais une touche décisive de vérité. Des vies pluridimensionnelles, plus intenses, une sensibilité plus sollicitée. Pour certaines femmes, c’est un modèle désirable, pour d’autres un rêve agréable à caresser. Quoi qu’il en soit de la violence possible d’un producteur, la relation qu’entretient une comédienne avec lui n’a rien à voir avec celle du patron et de la secrétaire. Ici, la répétition, la logique machinique, le conforme et le conventionnel. Là, le rôle toujours nouveau, le débat toujours ouvert, la sensibilité toujours aux aguets. Prestige de la liberté, surtout quand il s’agit de celle des autres : nous aussi, nous voulons jouer, pensent sans doute les femmes sans trop questionner le mot. Jouer de toutes vos sortes, leur soufflerait amicalement Jacques Berque. Bien sûr qu’elles sont solidaires des comédiennes violentées. Mais, sous cette solidarité, et au moins aussi forte qu’elle, le désir – ou la velléité – de changer de vie, d’échapper au simulacre, au contrôle, à cet avenir déjà vécu dont on vante la nouveauté.

Contagion

Ce qui est là, pourtant, est là. Tout ce que nous analysions déjà, dans cette banque, il y aura bientôt trente ans, et qui a pris des dimensions que nous n’attendions pas. Contrôles haïssables, évaluations mesquines, protections hypocrites. Toutes ces formes de soumission ordinaire, dans la vie de l’entreprise, qui consonaient si fort, qui rimaient si juste avec cet abominable « Léchez ! ». Et aujourd’hui, pour la plupart des femmes, l’angoisse d’un monde qu’on ne comprend plus, le poids des jours encadrés, la monotonie des promesses de changement. Et voici que l’affaire Weinstein fait surgir ces comédiennes, si lointaines par leur vie, si proches par leurs déboires, et que le fossé entre le rêve et la réalité se creuse comme jamais. Alors, tout à coup, cette contagion de la balance, rageuse. Ces vieilles choses qu’on réveille, souvent pour le vilain plaisir de se faire du mal, même quand elles auraient pu continuer à dormir. Une volonté furieuse d’expression. Incroyable cocktail. Inanalysable. Le plus vrai et le plus faux, le meilleur et le pire. Certaines sentent se rouvrir une plaie brûlante. D’autres croient devoir gratter des souvenirs confus. Tous les sentiments en même temps. La colère, bien sûr, réanimée par les comédiennes. Une compassion sincère, un peu appliquée, pour elles. L’élan de l’expression collective, mais aussi l’inévitable insatisfaction qu’il entraîne. Et un énorme besoin de parler, de changer de registre. D’exister, comme disent les médias. En tout cas de se sentir vivre. Et de le dire.

Reproduction

Et alors, quoi ? Eh bien, Metoo ! Comme dans l’entreprise, figurez-vous. « On ne vous a pas encore entendu, M. Dupont, vous êtes d’accord avec ce que nous venons de dire, au moins ? » « Oui, Monsieur le Directeur. » « Parfait. Et vous, Mme Durand, vous êtes d’accord, vous aussi ? » « Metoo, M. le Directeur, metoo ! » Fascinante reproduction du système. Rien à en attendre de plus. C’est lui, mais en plus grave. La pire corruption, c’est la corruption du meilleur. Metoo, quand il s’agit de changer de bureau ou de connecter les ordis, ça suffit bien, contente-toi de ça, mon gars ! Metoo, quand il s’agit de la vie, et parfois de la mort, c’est une arnaque. Un produit qu’il a fallu des décennies de pitreries managériales, des lustres de rationalisation foireuse des têtes et des corps pour qu’il ait l’air opérationnel. Le pire, c’est que ceux qui l’ont inventé étaient sincères ! Et celles aussi, plus sincères encore, si c’est possible ! Ma tête à couper qu’ils voulaient bien faire.

Alerte

J’aime beaucoup le pape François. Il est simple et profond. Il ne mâche pas ses mots, surtout quand il s’agit de Sa Majesté le Fric qu’il salue en lui donnant son vrai nom : le fumier du diable. L’autre jour, pourtant, il m’a fait rire. Il parlait aux prêtres de leur démon de midi. Et, malgré lui, cet homme si intelligent retrouvait le ton et la manière des prédicateurs de sa – de notre – jeunesse. Je donnerais gros pour savoir s’il en était conscient. Je ne veux pas, je ne peux pas imaginer qu’il n’ait pas senti de quelle vision du monde archaïque et terrifiée il se faisait l’interprète. Ainsi, en gros, jusqu’à quarante ans, rien ne va trop mal pour les hommes. Mais là, tout à coup, fussent-ils prêtres, le démon sort du bois et suscite des tentations que la malheureuse victime n’aurait même pas pu imaginer. Il ne faut pas en avoir honte, dit le pape, il ne faut pas en avoir honte ! Il faut seulement appeler les pompiers, se faire aider, recourir à l’amitié des autres. Alerte rouge, quoi ! Du Mauriac avec effet retard : pour l’auteur de Thérèse Desqueyroux, tout se gâtait dès l’adolescence.

Objectif

Prendre le pouvoir sur les êtres en contrôlant leur sexualité et, surtout, l’idée qu’ils en ont. Et en l’ajustant à l’esprit du temps, au pouvoir du temps. Rien de neuf là-dedans. Tout ce qu’on peut raconter sur le sexe ne l’empêchera pas de rester mystérieux, aussi désirable qu’inquiétant, et rétif à toute espèce d’explication, de si haut ou de si profond qu’on la tire. Intolérable à tout pouvoir, ce formidable contrepoids. Le sexe est un pied de nez à l’autorité. Le rire formidable d’Arletty, qui balaie l’ordre social. Obsession du pouvoir : civiliser la sexualité. Au sens où l’entendait ironiquement Stanislas Fumet, trop intelligent pour croire en ce projet idiot. La civiliser : non pas en faire une chose savante et distinguée, un élément de culture. En faire une chose de la cité. La conformer à l’esprit, au mode de fonctionnement, aux intérêts de la cité. En quelque sorte, donner à la sexualité l’objectif de servir l’idée qu’on a de l’homme et du citoyen. Tous les régimes, tous les pouvoirs s’y sont essayés, persuadés de détenir la vérité du sexe ou son sens, sûrs que les autres hypothèses étaient diaboliques, ou tyranniques, ou immorales.

Appoints

Allons. Pour ne parler que du plus récent, qui ne voit que la morale vilainement pudibonde dans laquelle François, comme beaucoup d’autres, se trouve encore, bien malgré lui, empêtré, a largement servi les intérêts du monde bourgeois et de l’industrie naissante en imposant à toutes et à tous et, particulièrement, aux enfants et au monde ouvrier, une vision sinistrement tragique de la sexualité, rendue terrifiante par les perspectives eschatologiques qu’on déployait derrière elle ? Demandez aux Québécois, par exemple, ce qu’a été ce délire. Est-ce à dire que l’Église catholique voulait mal faire ? Je ne le crois pas. Pas plus que j’imagine les mouvements féministes obsédés par la défense de la finance internationale et les intérêts de Wall Street. Et pourtant, de la même manière que le catholicisme du XIXe siècle, quand il servait l’essor de l’industrie et favorisait la prospérité bourgeoise, a abruti plusieurs générations de ses préceptes moraux loufoques et nettement moins évangéliques que cyniques, l’action des mouvements féministes, telle qu’elle apparaît dans l’affaire Weinstein et cetera, s’inscrit dans le droit fil de l’anthropologie de la mondialisation et constitue un appoint de première force à son entreprise d’aliénation.

Lubrifiant

Le projet de cette folie furieuse est simple. Faire de toutes les possibilités et de toutes les activités humaines des lubrifiants qui facilitent la circulation non pas seulement des capitaux et de l’activité économique, mais surtout d’une volonté de puissance délirante dans laquelle on voit la première et presque la seule source de sens à la disposition de l’humanité et de ceux qui la composent. C’est cela que j’ai combattu, autant que je le pouvais, dans les entreprises. Quand je vois dans quel état d’aplatissement et de désabusement végètent à la retraite les cadres supérieurs qui s’y pavanaient, je regrette les quelques nuances que j’apportais à ma critique. À l’origine de ce désastre, aucun complot. Des esprits domestiqués et châtrés par une morale bourgeoise, chrétienne ou laïque, qui ne leur a laissé aucun moyen d’exister quand s’est abattue sur eux la séduction d’une rationalisation universelle qui, en asservissant peu à peu leurs facultés intellectuelles et en paralysant leur sensibilité, leur faisait découvrir les charmes puissants et pervers d’une servitude plus radicale que tout ce qu’ils avaient pu craindre, ou espérer.

Occasion

Avec des hauts et des bas, des reculs et des avancées, des pleins et des déliés, des périodes de résistance et des périodes de capitulation, tout est passé, passe ou doit passer par ce monstrueux laminoir. Les humains et les non humains, bizarrement – ou logiquement -confondus ces temps-ci. Le travail et le loisir. L’école, la culture. Le langage. La pensée. Les relations entre les sociétés et les personnes. Et le sexe, lui, serait exempt de conversion ? Comment l’imaginer ? Piège diabolique pour les consciences, et d’abord pour celles des protestataires. Car cette protestation est fondée, évidemment, et plus que légitime ! Nécessaire ! Mais le nœud est ici. Qui niera que la modernité – ou cette surmodernité dont on commence à parler et qui, paraît-il, l’enterre – a encore aggravé le climat de violence général de notre société et, particulièrement, celui dont souffrent les femmes ? Que l’injure, la délation qui prospèrent sur ce que le fric appelle sinistrement réseaux sociaux le rend chaque matin plus étouffant ? Que la morale moderne, ou surmoderne, projette sur toutes les relations entre les êtres et, au premier chef, sur celles des hommes et des femmes, cette obsession d’ivrognes qu’est le délire de compétition ? Que l’ahurissant isolement dans la prison portative des machines, grignoteuses de liberté, fait désormais de soi-même l’objectif principal, ou presque unique, de chacun ? Qui peut nier ces choses ? Mais qu’attendre de la protestation contre la violence quand les slogans proposés par les hashtags sont eux-mêmes nourris, tissés, bourrés de la même violence ? Quand ils mettent en place, comme si elles étaient moralement neutres, les stratégies auxquelles se confient les commerciaux les plus pervers et les politiques les moins scrupuleux ? Vous ne voulez pas voir cette flagrante contradiction ? Vous ne ferez rien d’utile. Quelles que soient vos intentions. Et si pathétique que soit votre ton.

Jamais

En dépit de ses excellentes intentions, et parce qu’il n’ose pas sortir de la logique de la modernité, parce qu’il a peur du grand air, le mouvement en cours ne s’intéresse pas vraiment aux femmes. Il s’intéresse à l’idée qu’il en a. Il s’intéresse, comme tout le monde aujourd’hui, à sa propre puissance. La violence de son expression et ses outrances viennent de là, de la conscience qu’il a sans doute de cette cruelle limite, de la souffrance secrète qu’elle inflige à ses responsables. Je ne souhaite pas que ce mouvement cesse d’exister. Je souhaite qu’il aille là où il ne sait pas, qu’il dise qu’il ne sait pas. Je l’attends à ce rendez-vous sans quoi rien ne commence et tout finit de mourir. Je l’attends en porte-à-faux, en déséquilibre, en inquiétude, en questionnement. Je ne sais plus quelle militante veut rayer de la carte la poésie courtoise, au motif qu’elle a servi à retarder les revendications féminines. Sottise lourde de sens. Ce n’est ni à Marie de France ni à personne d’autre que s’en prend cette enragée. C’est à elle-même, à elle-même en elle-même, à elle-même en toutes les femmes. Comme c’est elle-même que trahit, en pleine Assemblée Nationale, la ministre qui prononce cette phrase terrifiante et proprement fanatique : « Les femmes ne sont jamais responsables d’aucune des violences qu’elles subissent. »

Contondant

Voyons. Si un citoyen-consommateur m’assomme au coin d’une rue pour me dérober le petit livre de poche de La Boétie que je serre sur mon cœur, je ne vois pas en quoi ma responsabilité pourrait être engagée. Mais qu’importe alors que je ne sois pas une femme ? Qu’est-ce que ça change, Madame la Ministre ? Ou alors… Cette femme avec qui je vis, ou cette secrétaire qui me supporte depuis vingt ans, ou toute autre qui me connaît bien et que je connais bien, si je sais que je prends depuis longtemps un malin plaisir à l’emmerder, le jour où elle m’enverra à la tête, parce qu’elle aura perdu les nerfs ou parce qu’elle est maladroite, un objet que la police scientifique classera dans la catégorie des contondants, est-ce que je risque de violer un arrêté ministériel si j’imagine, tout au fond de moi, n’être pas tout à fait pour rien dans l’expédition dudit objet ? Mais alors, si elle, c’est moi, et si moi, c’est elle, la démonstration ne tient plus ?

Répondre

Une agression par quelqu’un qu’on connaît, ou qu’on estime, ou pour qui l’on a de l’amitié, ou qu’on aime, ou qu’on a aimé, ou qu’on aurait voulu aimer, si elle pose évidemment ses principales questions à l’agresseur, n’en pose-t-elle pas aussi quelques-unes à la victime ? N’est-il pas possible, n’est-il pas compréhensible, n’est-il pas tout simplement humain que, loin de toute espèce de fantasme de culpabilité, elle s’interroge simplement sur ce naufrage, revive les bons et les mauvais jours de cette relation, en un mot réponde du mieux qu’elle peut aux questions que lui pose l’angoisse ? Qu’est-ce qu’être responsable, si ce n’est être capable de répondre ? Mais comment répondre si on ne se pose pas de questions ? Voudrait-on qu’une femme agressée ne s’en pose pas, qu’elle s’installe dans sa situation de victime ? Dans son identité de victime ? Femmes, hommes, jeunes, vieux, tout peut devenir cinéma, tout, même dans le drame ! Voudrait-on que, renonçant à penser, elle se contente de jouir d’un non-lieu qu’elle n’a pas sollicité et que celle qui le lui décerne n’a d’ailleurs aucun titre à lui accorder ?

Nulle

Pourquoi la ministre a dit ce qu’elle a dit, je n’en sais rien. Mais, le faisant, elle nous a mis sous les yeux l’exemple parfait de la lubrification dont je parlais, sorte de traitement au kärcher des subjectivités qui est la marque de fabrique de la servitude mondialisée. Pas d’interventions des consciences sur la réalité, pas de retour sur soi, ou seulement dans les circonstances et dans les formes prescrites. Tout pour l’objectivation, le reste embrouille la mécanique. La victime, si c’est une femme, n’y est jamais pour rien, point. Prière de ne pas fatiguer les services officiels avec des considérations qui gênent la production des valeurs. Pour rien. Pour rien du tout. Quoi qu’elle ait pu dire, faire, suggérer, demander, supporter, refuser.  Quand elle a dit noir, elle aurait pu dire blanc, ça n’aurait rien changé. La fois où elle s’est barrée trois jours, elle aurait pu rester, ça n’aurait rien changé. La fois où elle a dominé sa colère, elle aurait pu tout aussi bien la laisser éclater. Quand elle a embrassé, elle aurait pu mordre. Et mordre quand elle a embrassé. Se taire quand elle a parlé, parler quand elle s’est tue. Cet ami, ou cet amant, elle n’a pas le droit de se demander si elle l’a vraiment aimé ou non. Tout ce qu’elle a essayé d’inventer pour que la vie avec lui soit la moins mauvaise possible, aujourd‘hui c’est nada. Copie blanche. Compteurs à zéro. Madame, vous avez vécu pour rien. Prenez la file, et recommencez. Ce que je pense de cela ? Refuser a priori à cette femme toute possibilité de responsabilité, à quelque degré que ce soit et dans quelque situation qu’elle se trouve, c’est tout simplement nier son existence. La considérer comme nulle. Méconnaître sa complexité. L’emprisonner dans l’artifice. Très vilain cadeau. Manœuvre légère. Bourgeoise. Mécanisation du vivant. Qu’est-ce que cet être sans contradictions, sans mystère ? Où avez-vous trouvé ce produit ? Dans une multinationale ?

Zerline

Après la lubrification de la conscience, le passage au kärcher de la sensibilité. Mozart va nous rafraîchir un instant, mais pas davantage. Je mets sur la chaîne Là ci darem la mano, le duo entre Don Juan et Zerline. Expliquons aux jeunes. C’est une histoire de drague. Don Juan, le seigneur, essaye de séduire Zerline, la servante. Qui hésite. Pas trop longtemps à vrai dire, mais assez pour que la musique nous fasse entendre et voir tout ce qu’il y a dans cette hésitation, la profondeur qu’elle révèle, la vie secrète qu’elle laisse imaginer. Vorrei e non vorrei, chante-t-elle, je voudrais et je ne voudrais pas. Don Juan, lui, sait très bien ce qu’il veut. En l’occurrence, cela se résume à une idée fixe, devinez laquelle. Elle, apparemment, n’est sûre de rien. Et pourtant, elle a l’air de grandir, comme si elle engrangeait de la vie. Pendant que lui, il sèche sur place. Eh bien, cela, dans la logique de la lubrification, c’est fini.

ZoneGrise

Ce passage, on va le changer de nom. Désormais, on va l’appeler le duo de la zone grise. Et si on l’oublie tout à fait, ce ne sera pas plus mal. La zone grise, enseigne-t-on aux gamines qui le répètent avec une gourmandise inspirée, c’est ce qui se passe dans leur tête quand elles ne sont pas franchement d’accord avec le projet du copain sans pour autant être en total désaccord. Eh bien, cette zone grise, elles doivent l’oublier. Désormais, elles doivent penser oui ou elles doivent penser non, elles doivent dire oui ou elles doivent dire non. Les femmes doivent être comme le Marché, elles ne doivent pas supporter l’incertitude. On vend ou on ne vend pas. On signe ou on ne signe pas. On vire ou on ne vire pas. On baise ou on ne baise pas. Pauvres gosses, non ? Eux aussi croyaient en avoir fini avec leurs zones grises, ces grands cadres qui, maintenant à la retraite, pleurnichent régulièrement dans mon téléphone ! Quelle volupté pour eux, au temps de leur gloire servile, de se sentir chassés d’eux-mêmes, quel soulagement d’être broyés entre des oui et des non ! Comme ils s’éclataient, ces pneus gonflés de vide ! Je les écoute par habitude, l’éducation chrétienne est puissante. Mais c’est aux gamines que je pense, et aux affolés du néant qui ont inventé cette idiotie. La zone grise, c’est l’hésitation, le débat intérieur, non ? La zone grise, c’est l’anti-codes, l’anti-technocratie, l’anti-bluff. Ce qui nous interdit de répondre mécaniquement aux questions truquées qu’on nous pose, non ? Ce qui nous invite à vivre par le chemin de nous-mêmes, non ? Ce qui donne à notre existence son exigence et sa saveur, inséparables et inimitables. La zone grise, c’est ce qui nous ouvre la porte secrète des autres, non ? Pourquoi l’appeler zone grise, ce réservoir de sens et de vie qui nous fait échapper à la lugubre condition de ramasseurs de balles de la nécessité ? Pourquoi zone et pourquoi grise ? C’est sans cette zone grise que nous sommes gris comme des communicants en retraite ! Ne croyez pas ce qu’on vous raconte, les filles ! Les garçons sont des tonneaux de zone grise congelée, vous savez. Il suffirait que vous leur en parliez…

Cascade

« Comme ça, sans vraiment réfléchir, la première idée qui vous vient, c’est quoi ? » Je posais cette question à un stagiaire, parfois, quand nous n’y arrivions pas. Plus de stagiaires, ce soir je me suis posé la question à moi-même. Qu’est-ce qui me vient à l’esprit quand je pense à tous ces débats ? Bizarrement, un vers d’Aragon. Pas le meilleur, certes, mais il m’est devenu un refrain : « On vient de loin disait Paul Vaillant-Couturier ». Ne me demandez pas ce que vient faire ici ce grand militant communiste. Rien. Il n’est pas de ma famille, je le connais à peine. Vraiment rien. Qu’on remplace ce nom par un autre, ces noms par d’autres, si l’on veut. À condition, quand même, que l’idée demeure. C’est quelqu’un (Aragon) qui parle de quelqu’un qu’il a connu et qu’il estime (Paul Vaillant-Couturier), lequel parle non pas pour lui-même mais pour tous ses amis et pour tous ses compatriotes, en quelque sorte pour tout le monde (on) mais avec, dans le cœur, dans la mémoire, dans la voix, une interminable cascade d’échos (de loin) et le sentiment d’être sur un chemin, d’avoir marché beaucoup et d’avoir encore beaucoup à marcher. C’est ainsi qu’il faut parler de l’homme et de la femme, et du sexe, et de tout ce qui les concerne. Qui que l’on soit. Quoi que l’on pense. Quoi que l’on veuille et fasse. « Tout le reste est crime », disait encore Aragon.

 3 mars 2018

Notes:

  1. Voir, sur ce site, l’article Weinstein et cetera : oui à Juliette Binoche.