Vacillements

LE MARCHÉ XXXVI

L’antidépresseur qui permet de se supporter serait un placebo ? Terrifiant. Les gens apprendraient, de but en blanc, qu’ils sont capables de ne pas dépendre ? Mais ils vont en perdre les nerfs ! Une association, vite !
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Quand le bientôt Directeur général délégué du Nouvel Observateur et ex-P.-D.G. de la Fnac énonce comme une évidence que « l’indépendance, c’est d’être viable économiquement », il scelle dans nos esprits le socle d’une dépendance bien plus redoutable encore, mais à laquelle tout ce qui compte dans ce cher vieux pays viendra rendre un hommage fervent ou résigné, sans se douter qu’il se prosterne devant une sottise. Si être indépendant, c’est dépendre de l’argent, autant supprimer le mot du dictionnaire. Sans doute, de nos jours, peu de projets peuvent-ils faire l’impasse sur les finances ; mais une chose est de s’en soucier, d’en relever le défi, une autre d’en faire la condition première de l’action, sa matrice. La viabilité économique, sorte de vertu selon les choses qui s’enseignera bientôt en première année de maternelle, n’est un préalable que pour les projets dont l’essence, quoi qu’ils feignent d’agiter d’éthéré, d’idéal ou d’humaniste, est économique. Pour les projets fondamentalement liés, à leur corps défendant, ou tolérant, ou désirant, à l’argent. Pour les projets habitués à le saluer machinalement, comme on salue sa vieille tante. On peut comprendre que M. le bientôt, etc. n’en ait pas été avisé : il existe pourtant des projets qui n’ont aucune vieille tante de ce genre à saluer. Et même si M. l’ex- etc. est et sera payé pour ne pas s’en douter, ces projets-là sont supérieurs aux autres du point de vue des finalités comme du point de vue des moyens. Les projets pauvres valent mieux que les projets riches ; les moyens pauvres valent mieux que les moyens riches. Les premiers, s’ils sont droits, ont une petite chance de barboter dans l’être ; les seconds, même s’ils le sont, ne feront, au mieux, qu’y mouiller leurs orteils. Les projets d’emblée soumis à la viabilité économique, même s’ils sont très honorables, restent, en dépit d’une illusion universellement partagée, des projets secondaires, nullement aptes à donner quelque sens que ce soit aux évolutions de l’humanité, seulement capables d’en renforcer la sujétion à des forces à tous égards inférieures à elle. Même si la philosophie était restée muette sur ce point, la simple observation quotidienne suffirait à nous persuader que le train des moyens riches dispose d’une sirène retentissante, mais ne va nulle part. Le train des moyens riches nous conduit de l’argent à l’argent, de l’argent comme moyen à l’argent comme fin : avant même d’être parti, il est arrivé. Sa destination, c’est lui-même. Il est à soi-même son propre butoir. C’est pourquoi, de ce train-là, si l’on veut voyager autrement que sur place, il est sage de sauter. Appelons cela le saut métaphysique, ou saut de la liberté. Il consiste en un changement de plan, en une manière différente de lire le monde et de l’habiter, en une modification du niveau d’être auquel on se place. Ce sport, sorte de chamboule-tout existentiel qui garantit de fortes émotions et des découvertes inattendues, se pratique pourtant dans l’immobilité et dans une clandestinité qui échappe à toutes les positions sociales identifiées. Les fans du saut existentiel sont bien plus nombreux que ceux du saut à l’élastique. Dans le RER, au super, nous ne cessons de croiser des gens qui, sans toujours oser se l’avouer, ont sauté ; aucune caméra ne les repérera jamais. Même parmi les autres, parmi les plus obstinés et les plus féroces des voyageurs de l’absurde, on ne trouverait personne que l’idée d’une telle rupture n’ait, une fois ou l’autre, taquiné. Quitte à démoraliser M. le futur et ex- etc., l’action politique consiste en ceci et, à parler strict, uniquement en ceci : faire savoir à ces gens qu’ils ne sont pas seuls. C’est là, comme on dit, tisser du lien social. À cela près que le fil qui le tisse, ce lien, est tout sauf social. Que le lien social ne lie que pour asservir, jamais pour réunir. Que le signe social n’est signe de rien du tout pour personne. Les vendeurs de ces 4×4 dont le nom résonne comme des cris de poulets salueront sans doute, en élargissant leur surface publicitaire, la place centrale qui sera réservée à cette perspective dans le Nouveau Nouvel, etc.
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Épanouissement. Pour Maurice Clavel, fantasme de tête de veau à l’étal du boucher. Je penche plutôt pour la plénitude du chou pommé. Souhaiter à cette rose de s’épanouir, n’est-ce pas s’accommoder secrètement de sa mort ? L’épanouissement, c’est trop ou trop peu. Trop pour la raison, qui n’y croit pas. Trop peu pour le désir, qui veut plus. La beauté de ce bouton de rose dépasse d’emblée l’image de la fleur qu’il deviendra peut-être. Son épanouissement, vérité difficile à admettre, n’est qu’un possible parmi d’autres. J’aime cette fleur, je n’attends d’elle que ce qu’elle est. Sa fragilité ne m’inquiète ni ne me déçoit. Sa faiblesse est la voie royale qui surplombe déjà et sa gloire et sa mort.
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Au foyer de Nanterre, on organise des soirées de poésie pour les clochards et les sans abri. Honneur à celles et à ceux qui en ont eu l’idée ! « Ça ouvre le cœur », dit l’un de ces malheureux. Oui. Mais j’écris cela dans une pièce douillette, près d’un feu de bois : un instant, j’en suis troublé. Alors, j’ai honte. Non pas de la pièce douillette, non pas du feu de bois. De cette pudeur avare.
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« Tout n’est qu’aventure sans objet, dit cet acteur américain, si le moi profond n’est pas engagé. » Ces banalités un peu solennelles ne me déplaisent pas. Mais à quoi puis-je donc reconnaître que mon moi profond est engagé ? Peut-être à ce mélange affolant de certitude et de doute qui, d’un même mouvement, me fait chercher refuge en moi-même et m’en expulse.
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Les femmes sont les égales des hommes. Il est donc nécessaire et urgent de le manifester en tous lieux, en toutes circonstances et en tous domaines. Sur l’égalité des salaires, je trouve les femmes trop patientes. L’affaire devrait être réglée, et l’aurait probablement été depuis longtemps si leurs théoriques alliés s’étaient montrés plus offensifs. Sur le fond de la question, je suis très marqué par les souvenirs de mon enfance populaire. Certains spectacles de la rue, certaines conversations familiales me font toujours frémir d’horreur. Les injustices commises à l’égard des femmes dégradent l’humanité tout entière : la solution n’est donc pas à chercher dans la complicité biologique des sexes. Celle des femmes n’est pas plus sympathique que celle des hommes. En flattant en elles cette tentation, on nourrit leur ressentiment sans servir leur cause. Une certaine manière de bercer les femmes de mélopées critiques ou sarcastiques n’a pour effet – ou pour but – que de leur fermer l’accès à leur singularité et d’organiser leur soumission sophistiquée à la décivilisation consommatrice. Aucune vraie libération, si lourde qu’ait été l’oppression, ne peut s’envelopper de rancœur.
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Cet ami met son zèle lucide et généreux à intervenir, par la parole et par la plume, dans les causes les plus variées. Neuf fois sur dix, j’approuve ses combats et partage ses analyses. Pourtant, je résiste. Contaminées par le climat ambiant, les interventions de ce genre me semblent de plus en plus frappées d’irréalité : il leur arrive même de servir efficacement ce qu’elles veulent condamner. Le temps est venu d’affronter le sentiment d’insaisissable que nous impose le jeu de la politique, de la culture, des médias. Nous devrions nous exercer humblement à le décrire, à en montrer les effets dans nos existences privées et dans la vie publique. Comme autrefois l’absurde de Camus, la nausée de Sartre, l’enthousiasme cosmique de Teilhard de Chardin, l’héroïsme tragique de Malraux, il faudrait faire sentir – hors de toute visée idéologique, théorique, et surtout apologétique – la facticité universelle de notre société. Cette recherche devrait être conduite avec une extrême simplicité, un immense désir d’authenticité. Quelques romans s’approchent de cet objectif, mais la forme romanesque, trop lourde d’intentions et d’histoire, n’est pas celle qui convient le mieux. Les temps vont trop vite. Si Baudrillard, Debord, Lejeune ont dit beaucoup, rien ne serait plus détestable que de durcir en dogme la pensée de ces initiateurs ; elle est un appel à l’invention, une invitation à la libération de la subjectivité, ou plutôt, pour reprendre le mot fécond de Pierre Emmanuel, de la transsubjectivité. Des griots, il nous faut des griots. Des trouvères de la liberté. Des troubadours de l’espérance. Qui aideraient chacun à s’affirmer dans ce qu’il éprouve, dans cet inexprimé presque inexprimable, commun et incommunicable, qui le fait se sentir vrai parmi les autres vrais. Ceux qui s’engagent dans cette aventure se délestent sans chichis de leurs opinions vaines, ils sautent du train de leurs préjugés. Sans doute voient-ils accourir d’un peu partout des cohortes de bons apôtres appointés, endoctrinés, catéchisés, moralisés, qui les supplient de se reprendre et leur prouvent, par raison démonstrative, qu’ils ne sentent pas ce qu’ils sentent, qu’ils ne le peuvent ni ne le doivent. Belle occasion de tout réapprendre à ces enrégimentés : que la vie n’est pas un théâtre, que la pensée n’est pas un discours, que les autres ne sont pas un jury, que nul ne va nulle part qui ne passe pas par soi-même. Ou, comme disait Duns Scot dont je viens d’entendre parler dans un déjeuner familial, « ad personalitatem requiritur ultima solitudo ». La personnalité requiert l’ultime solitude. Et non pas d’abord l’adhésion, l’intégration, la participation, la communication, etc. De l’utilité d’avoir un philosophe dans sa famille.
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Un Monde des Livres qui tapisse un placard depuis plus d’un an m’enseigne par la voie négative ce qu’un homme moderne convenable doit penser. Il s’agit d’un papier fort sévère de Roger-Pol Droit sur Heidegger que les pots de confiture n’ont heureusement pas trop endommagé. Je n’ai certes rien à ajouter à la controverse sur un philosophe que je ne jure pas avoir vraiment compris, mais dont quelques formules m’ont touché en plein cœur, ou plutôt à l’exacte intersection de la pensée et du cœur. Je passe sur plusieurs reproches philosophiques ou littéraires que Roger-Pol Droit fait à Heidegger pour m’en tenir aux chefs d’accusation majeurs. Heidegger, dit ce critique, « affirme que « la science ne pense pas », affiche continûment sa haine du cosmopolitisme et de la modernité, son mépris pour la rationalité, sa détestation de la technique, sa surestimation abusive du rôle des poètes. » Et, peut-être plus mondain que philosophe, ajoute immédiatement : « Ces aberrations bien connues n’intéressent pas grand monde entre Berkeley et Pékin. » Non ? De Berkeley à Pékin, on est à ce point idiot ? On tient les poètes pour de gentils rossignols ? On vénère la technique ? On se prosterne devant la rationalité ? On imagine une pensée de la science qui nicherait ailleurs que dans le doute du scientifique ? J’étais donc un heideggérien sans le savoir ?
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Je le constate sans plaisir parce que j’ai beaucoup aimé travailler dans le service public : ses idéaux se sont effondrés aussi vite que le Mur de Berlin. Dans les années 90, les syndicats EDF gonflaient encore les pectoraux : devrait-on leur passer sur le corps, ils ne lâcheraient rien de leur idéal ! Pas un agent, à l’époque, qui, en fronçant le sourcil devant la poussée managériale, ne célébrât avec émotion les temps héroïques de la nationalisation. Je sentais bien ce qu’il y avait d’un peu appliqué dans ces élans ; emporté par mon action, je ne m’y attardais pas trop. Tout cela était finalement mythique. Les convictions résistent mal aux avantages qu’elles procurent. Si les agents EDF avaient cru ce qu’ils disaient, ils se seraient révoltés. Sauf à décider pour eux, en sorte de se protéger soi-même, que leurs conditions matérielles le leur interdisaient : cette indulgence intéressée, plus possessive qu’il n’y paraît – d’allure surmoïque, dirait peut-être Jean-Claude Michéa – est à la racine de l’imposture sociale. Viabilité économique du désir et de l’esprit ! Ma Doué !
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À leur décharge, il est vrai que, pour ne pas se laisser engloutir, il faut y mettre du sien ! Sur France-Inter, on nous massacre deux matinées de suite avec l’embrouille suivante : pour comprendre ce que veut dire service public, il suffit de connaître le sens de service et celui de public. Que deviendraient les banquets de nos belles provinces si l’on raisonnait ainsi avec trou normand ? Prendre les mots au pied de la lettre, les vider de leur substance, nier l’humanité qui, tant bien que mal, bon gré mal gré, y a fait quelque temps son nid : des bribes, il ne reste plus que des bribes, des épluchures de sens. Mais à quoi jouent donc ces gens-là ? Et pourquoi ? Pourquoi ?
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Je n’étais pas un inconditionnel du service public, mais je l’aimais bien. Comparé aux pitreries managériales, il prenait un petit air héroïque. Mais fournir de l’électricité ou du gaz aux Français, même avec de bonnes intentions, ne crée pas d’assez fortes raisons de vivre. L’humain plonge ses racines plus profond, ou plus haut. Un historique sans fondamental, eût dit Berque. Quand les cyclones de la technique, de l’économie mondialisée et de la propagande qui, eux, venaient de loin, se sont associés et renforcés, la barque des bonnes intentions a chaviré.
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Une lettre de motivation ? Pourquoi ? Vous pouvez avoir à vérifier mes compétences. Mes raisons, elles, ne sont qu’à moi.
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J’avoue tout. Je ne conseillerais jamais à des jeunes d’entrer dans une entreprise même si, ce qui est pure fantaisie, on devait leur y promettre toutes les sécurités. Je le dis sans colère, comme une conviction acquise : l’entreprise n’est pas un bon terreau pour le végétal humain. Les médiocres s’y enferment dans leur médiocrité, les meilleurs y perdent leurs qualités ou sont contraints de les mettre en veilleuse. De la base au sommet, l’entreprise développe les petites habiletés et cisaille les grands élans. Elle entraîne irrésistiblement vers le bas. Il faut s’y montrer plus avisé qu’intelligent, plus calculateur qu’inspiré, plus malin que diplomate. Ou se taire, ronger son frein, se mitonner son ulcère. C’est le lieu des fausses rencontres, de l’expression truquée, des enthousiasmes mimétiques, de la soumission à la force des choses ou plutôt à ceux qui se sont soumis, pour en tirer avantage et gloriole, à la force des choses. On s’accoutume à l’entreprise comme à une drogue : moins par plaisir ou par goût que parce qu’on se croit incapable de la quitter. Il serait léger, voire injuste, de rendre les dirigeants entièrement responsables de cet état de choses. Ce serait d’ailleurs leur faire un trop grand honneur : dans leur immense majorité, ce sont des suiveurs qui se prennent pour des prophètes. Mieux vaut chercher les raisons de la faillite du côté du destin, ou de l’histoire des deux derniers siècles. L’entreprise est probablement la première institution au monde où le poids des choses, loin d’être contrebalancé, comme il le fut presque toujours, par des instances de l’humain, est devenu sa voie, sa vérité, sa vie.
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Les parlotes actuelles sur le stress sont misérables. Il est risible d’y participer quand on prétend défendre les intérêts des salariés. Stress est un mot d’évitement, rien d’autre. Inutile de faire semblant d’en chercher les tenants et les aboutissants, de se demander s’il est ou non une maladie professionnelle, de chercher quel massage, quelle gymnastique, quelle pitrerie en atténuera le mieux les effets. Le stress est la conséquence directe de l’idéologie managériale, elle-même conséquence directe de la mondialisation économique, elle-même conséquence directe de l’idéologie qui la porte. En dupant les salariés sur la nature de leurs maux, et donc sur les moyens d’y remédier, les syndicats jouent délibérément le jeu patronal. Il existe un seul et unique remède au stress. Il tient en trois lettres qui forment un mot, il est vrai, de moins en moins usité : Non. Libre aux syndicats de ne pas le prononcer pour ne pas nuire aux intérêts du progressisme économique auquel ils collaborent avec ferveur et discipline. Libre à eux de continuer à couper les dépressions en quatre. Libre à eux de se donner des airs de sauveurs en aménageant des salles de repos, ou de détente, ou de relaxation, ou de dénégation. Libre à eux d’opposer au méchant stress de droite le gentil stress de gauche, au stress patrons le stress copains. La réalité, c’est que cette nouvelle couche de fumisterie alourdira nécessairement la souffrance. Un fauteuil de relaxation n’a jamais empêché personne de broyer du noir. Au contraire. La détente qu’il procure favorise la lucidité. On s’y voit menacé par ses adversaires et roulé par ses amis. Pendant que les vertèbres se décoincent et que les muscles se détendent, la tête turbine comme jamais. On s’y sent encore plus seul qu’ailleurs : le dernier cri, en quelque sorte, du confort moderne.
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Deux livres récents sur François Mauriac. Aux questions que j’étais venu lui poser, dans les années 60, alors que je préparais un article sur lui, il avait répondu avec patience et gentillesse. Puis, je ne sais plus par quel détour, il en était venu à parler de la pureté ; alors sa voix brisée s’était animée. Il s’était tourné vers ma jeune collaboratrice venue prendre des notes : « La pureté, Mademoiselle, la pureté… » Il m’est arrivé d’en sourire. C’était pourtant un propos magnifique, d’une absolue simplicité, d’une franchise souveraine, d’une familiarité amicale et respectueuse. Une âme charnelle parlait à une autre âme charnelle. Les mots, la prononciation, tout était brûlant et aérien, infiniment libre et droit. Quand je songe à cet instant, une hache fend d’un seul coup la sottise du temps, et la mienne. D’un côté, retombe le moralisme cruel, ses divagations frustrées, les vilaines raisons qui les orchestrent, ses vérités mortes, sa haine jamais avouée du corps ; de l’autre, la libération à quatre sous, ce triste oiseau aux ailes coupées, ses démonstrations épaisses, ses rodomontades pitoyables. J’aurai eu à me défendre de l’un, puis de l’autre ; bien mal dans les deux cas. Sur Mauriac, un bon vieux scoop d’une cinquantaine d’années pointe à nouveau le nez : les tentations homosexuelles de l’auteur de Genitrix. Bon courage à ceux qui écriront là-dessus. Il faudra tout dire, tout mettre ensemble, les petites histoires et les grands débats, ce qui est du corps et ce qui est de l’âme, et l’impossible jonction. Il faudra parler d’Asmodée, le jeune dieu qui soulève les toitures et révèle les secrets des familles. Il faudra montrer la passion de Mauriac pour ce Jésus qui, tout à la fois, foudroie, garantit et transfigure ses rêves d’enfant. Tâche presque impossible, pas seulement quand il s’agit de Mauriac. Sur les sujets qui touchent à l’être, le silence n’est pas toujours malsain, ni hypocrite. Il aurait évité, par exemple, de donner de Mauriac l’image trop attendue d’un homme qu’une passion inassouvie des jeunes gens faisait « souffrir comme un damné ». La réalité devait être plus complexe. J’entends encore Mauriac murmurer : « Je suis un homme très tenté. » Sa voix, à cet instant, était d’une telle justesse, si indemne d’exhibition et de componction, qu’elle renvoyait symétriquement au même néant les vieilles inhibitions et les transgressions tapageuses. Elle congédiait d’une seule vibration et les douaniers véreux de la vérité, pressés d’en réserver le chemin à leurs frustrations, et les publicitaires de la satisfaction, affairés à la garder disponible en rayon jusqu’à sa date de péremption.
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Au flanc d’un camion, ce message d’espoir : « Une autre idée de la pomme de terre. »
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Les médias sont des préservatifs. Ils barrent la route à certains virus et empêchent la vie de passer.
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CO2, le nouveau péché originel. Les grandes causes exigent humour et modestie. Il y a une bigoterie écologiste. Sauver les âmes, sauver la planète. Bonnes œuvres et tri sélectif.
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J’appréciais ses qualités. Maintenant à la retraite, il a exercé de hautes fonctions dans une entreprise nationale. Je reprends contact. Un immense mail m’arrive. Un seul sujet, ou à peu près : comment et pourquoi une coalition de jaloux et de méchants l’a empêché d’accéder à l’échelon supérieur. Merdre !
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Chacun a le devoir de comprendre comment fonctionne la lugubre mécanique sociale. Mais chacun a le droit de décider de s’y comporter comme elle ne fonctionne pas. Il faudra qu’on m’explique, si l’on accueille cette idée par des éclats de rire sous-tendus d’indignation contenue, à quel genre de liberté on croit.
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Tant pis si c’est une idée fixe, il faut que je revienne sur l’affaire. Aucune sympathie pour les guerres napoléoniennes : dois-je bouder les décrets signés à la lueur de l’incendie de Moscou ? Je ne suis pas un partisan de Nicolas Sarkozy : dois-je m’obliger à afficher du mépris pour le projet de suppression de la publicité sur les chaînes et radios publiques ? S’il peut le faire, qu’il le fasse. Cela pourrait rapporter de l’argent à un petit nombre de bouffe-tout qui en ont déjà trop ? Tant pis pour eux. Cela rapportera aussi, tant mieux pour nous tous, un peu de liberté à un grand nombre d’individus qui en manquent cruellement. Mais j’affabule. Que Nicolas Sarkozy soit l’initiateur de ce projet n’est pas la vraie raison de cette levée de boucliers. Ni même, bien qu’on puisse les entendre, les inquiétudes des gens des médias pour leur propre situation. La vraie raison, je crois l’avoir sentie dans les propos d’une journaliste. La télé que souhaite Sarkozy, disait-elle en substance, est nostalgique : c’est celle de son enfance. Jusque-là, je la suivais assez bien. Mais elle ajoutait que cette télé-là était « complètement dépassée dans le contexte concurrentiel actuel ». Elle touchait là au fond du problème. Et me donnait envie de m’asseoir en face d’elle, au fond d’un café, devant un empilement de soucoupes.
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Les élites, au-delà de leurs très accessoires différences d’opinions, sont associées au monde moderne, à ses projets, à son langage, à ses intérêts. Ce n’est pas vrai des petits, des obscurs, des sans grade. Pour eux, ce monde est un bloc de fatalité qu’ils ne se mêlent pas d’analyser. Non que la lucidité leur manque, ni qu’ils n’en pensent rien : un cocktail de sagesse, de prudence, de résignation, de méfiance, de dégoût les convainc de l’inutilité de composer avec lui. Ils ne veulent pas le comprendre, ils ne veulent pas le savoir. Ils jouissent de ses avantages, souffrent des blessures qu’il leur inflige, haussent les épaules quand il leur devient insupportable. C’est comme ça. Ne pas parler trop vite d’indifférence, de lâcheté. Les petits avalent le monde moderne tout rond. Il leur reste sur l’estomac. Ils ne le discutent pas, mais ne le digèrent pas non plus. Ils ne l’assimilent pas, ne s’en nourrissent pas.
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Les élites, elles, dissèquent la modernité, la commentent, l’évaluent. Elle leur squatte constamment l’esprit, c’est leur modèle, leur patron. Elles s’en imprègnent, s’en imbibent. À force de parler d’elle, elles finissent par parler pour elle. À force de s’en faire les interprètes, elles finissent par s’en faire les avocats. Les obscurs sont dans un rapport de fatalité avec le monde moderne : les élites sont avec lui dans un rapport de nécessité. Toucher à la pub dans le service public devient une incongruité, un manque de savoir vivre, un attentat contre les mœurs établies. Quand cette journaliste parle d’une mesure « complètement dépassée dans le contexte concurrentiel actuel », elle révèle la profondeur de sa dépendance, la gravité de son addiction. La pub, pas nécessaire ? Elle qui existe si fort ? Qui est si puissante ? S’indigner du désordre du monde en s’inclinant respectueusement devant le poids des choses : c’est la stratégie des élites, leur névrose.
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Leur soumission fondamentale à la modernité s’orne de toutes sortes de protestations compensatoires, le plus souvent formelles ou morales. Loin d’être toujours illégitimes, elles procèdent pourtant d’une intention mensongère. Par le militantisme moral, par l’émulsion langagière qu’il provoque, les élites tâchent de faire oublier leurs capitulations majeures, et de masquer la honte secrète où elles les jettent. Mais la réalité est là. Vivre le monde moderne comme nécessité, c’est beaucoup moins honorable que de le vivre comme fatalité. Les élites ne peuvent échapper que par miracle à la rouerie, à la mauvaise foi, au distinguo douteux. Les sans grade ont choisi la meilleure part. On peut encore trouver chez eux, même si c’est à l’état de traces ou de résidu, un peu de stoïcisme. Les élites ne disposent plus d’aucune réserve de sens. Elles n’ont devant elles qu’une fuite éperdue, et inutile. Leur seule possibilité de salut, par quoi elles retrouvent leur dignité, c’est de redécouvrir en elles, sans un regard sur les gravats parmi lesquels elles évoluent, la vaillance de l’intelligence et la patience de la sensibilité. C’est-à-dire de manifester, dans la vie quotidienne, le courage de l’ambiguïté silencieuse. Puis, quand les circonstances l’exigent, l’héroïsme de la rupture implacable.
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Une fois par semaine, le samedi matin, ils entrent au cyber, s’assoient dos à dos devant les ordis. Il lui envoie un mail : « Je t’aime ». Elle l’ouvre et répond : « Moi aussi. » Ça leur coûte un euro chacun. Chevaleresque, il paye. Chevaleresque, elle le laisse payer. Ils s’en vont main dans la main. La modernité vient de crever.
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Je suis ainsi fait que j’ai le besoin impérieux de défendre quiconque est attaqué dans son existence propre. Plus : l’envie me vient de plaider pour l’aberration montrée du doigt, d’en souligner les aspects plaisants. Dans les reproches qu’on fait au bling-bling présidentiel, je ne vois guère que l’aigre vertu de gens qui ont l’avantage d’une familiarité plus ancienne avec l’argent et ont eu tout loisir de peaufiner la distinction de leurs relations avec lui. Cela dit, place aux choses sérieuses. Le retour de la France dans l’Otan, décision qui place notre pays de facto sous influence américaine, m’indigne, me blesse, me révolte. La politique se fait selon l’esprit : sinon, ouvrir boutique. Elle est distance intellectuelle et affirmation morale. L’une et l’autre interdisent d’aligner la France sur les intérêts les plus lourds et les plus discutables de l’Occident. L’une et l’autre interdisent de mépriser ce goût que l’Histoire a donné au peuple français de faire entendre sa voix sans morgue ni volonté de puissance, mais non plus sans crainte ni esprit de soumission. L’une et l’autre interdisent de priver le monde d’un recours qui, dans l’affaire irakienne comme dans tant d’autres, a déployé une puissance pacifique infiniment supérieure à celle des différents bavardoirs internationaux. On accable la jeunesse, et on la méprise, quand on borne son intelligence à des problématiques agonisantes, ses ambitions à des réussites faisandées. Je pressens avec angoisse les insolubles contradictions dans lesquelles une telle décision va jeter les jeunes, les travailleurs, les familles. J’entends déjà l’alibi grandiose qu’elle fournira à une volière de tyranneaux illettrés, à un bassin de requins bien peignés. Ni géopoliticien ni diplomate, je connais comme ma poche les dégâts que provoque un abandon de ce genre quand l’écho en parvient à la conscience des humbles. Proprement désolant. Accablant. D’une certaine manière, bien sûr, c’est la fin des illusions. Je ne crois pas un instant que ceux qui protestent aujourd’hui contre cette décision l’annuleront s’ils reviennent un jour au pouvoir. Je ne cherche pas davantage de recours à gauche contre cette démission que je n’en ai cherché à droite contre la politique mitterrandienne de « réconciliation avec l’entreprise » qui allait exactement dans le même sens. La fin des illusions, oui. Mais, comme l’annonça fièrement Maurice Schumann à l’instant où la France sembla avoir tout perdu : « Nous entrons maintenant dans le temps de l’espérance. »
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Trop facile de rêver ! Pourtant, je rêve. Stanislas Fumet, Edmond Michelet, les gaullistes de gauche, les chrétiens engagés, Pierre Emmanuel, les discussions avec Francis Jeanson au bar du Pont-Royal, les week-ends chez Jacques Berque, les colères de Gaston Miron contre les saboteurs de la langue, les débats entre chrétiens et communistes sur les choses premières, Aragon venant lire devant les ouvriers de Jeumont-Schneider, à ma demande, des poèmes dont ils ne comprenaient pas grand-chose, mais qu’ils sentaient beaux. Ah ! cette soirée ! Jusqu’à quatre heures du matin, relayé de temps en temps par une chanson de Catherine Sauvage, il ne leur avait pas épargné un seul vers du Voyage d’Italie, immense évocation de la vie de Marceline Desbordes-Valmore ! Et les bagarres, qu’elles étaient vivantes, les bagarres ! Quand Mauriac avait arrangé à sa façon le malheureux Joseph Laniel (un homme de droite, NDLR) ! M’est avis qu’il ne pensait ce jour-là ni aux garçons ni aux filles, plutôt à se tordre de rire !
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Je rêve, oui. Parfois c’est un peu triste, un tout petit peu. Mieux valait ne pas les mettre trop souvent ensemble, tous ceux-là. Pourtant, malgré tout ce qui les séparait, ils avaient comme une même odeur de vérité. Ils s’échappaient d’eux-mêmes. Ils faisaient place. Ils donnaient envie de jeter entre eux les ponts les plus audacieux. « Soit, m’avait dit un jour Jean Guitton, Aragon et moi, nous nous rencontrons sous votre crâne ! Mais seulement là ! » Vrai. Sous son crâne, on faisait se rencontrer des gens, on fabriquait des collages de pensées ! Le beau jeu ! Le grand jeu ! Allons, bonhomme, rêve, rêve sans honte ! Mais n’oublie pas l’avertissement de Jacques Berque : « Rêver, c’est mourir peut-être, si cela veut dire lâcher pied devant les duretés de l’action et du combat. Au contraire, si cela veut dire émouvoir en soi les possibles, en appeler d’un présent inerte au rapatriement du passé et de l’avenir, c’est permettre l’action créatrice. Mais si l’alternance reste lâche? Alors, le positif et le négatif fondent dans ces limbes, envasent les contradictions, opposent à la violence des renouvellements la pente des accoutumances. »
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Un peuple, une société, un monde est en train de crever d’un cancer qui lui court de partout ; l’oreille tendue vers le poste, les gens se demandent s’il vaut mieux soigner le cor du pied gauche ou l’œil-de-perdrix du pied droit. Ils n’ont pas encore compris, ces braves dépanneurs universels, que les malades, c’est eux. Ils souffrent d’un manque de fer, ces poussins, il faut leur faire manger des lentilles ! Et, pour les mirettes, des myrtilles ! Diagnostic d’un praticien de l’école berquienne : carence de fondamental, carence gravissime, carence létale. Entre eux et les choses, entre eux et les autres, trop de préservatifs mentaux. La vie ne leur va plus au cœur et ils ne vont plus en son cœur. Ils sont désamorcés. On leur raconte qu’ils sont des acteurs ! Les pauvres ! Des pétards abandonnés qui se tortillent sur la prairie pour la distraction des vaches ! De temps en temps, ils se calment, et ne rêvent plus que de s’arranger. Mais les arrangements, c’est toujours direction nulle part.
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La flamme olympique vacille, on dirait. C’est honnête de sa part.