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Vacillements

LE MARCHÉ XXXVI

L’antidépresseur qui permet de se supporter serait un placebo ? Terrifiant. Les gens apprendraient, de but en blanc, qu’ils sont capables de ne pas dépendre ? Mais ils vont en perdre les nerfs ! Une association, vite !
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Quand le bientôt Directeur général délégué du Nouvel Observateur et ex-P.-D.G. de la Fnac énonce comme une évidence que « l’indépendance, c’est d’être viable économiquement », il scelle dans nos esprits le socle d’une dépendance bien plus redoutable encore, mais à laquelle tout ce qui compte dans ce cher vieux pays viendra rendre un hommage fervent ou résigné, sans se douter qu’il se prosterne devant une sottise. Si être indépendant, c’est dépendre de l’argent, autant supprimer le mot du dictionnaire. Sans doute, de nos jours, peu de projets peuvent-ils faire l’impasse sur les finances ; mais une chose est de s’en soucier, d’en relever le défi, une autre d’en faire la condition première de l’action, sa matrice. La viabilité économique, sorte de vertu selon les choses qui s’enseignera bientôt en première année de maternelle, n’est un préalable que pour les projets dont l’essence, quoi qu’ils feignent d’agiter d’éthéré, d’idéal ou d’humaniste, est économique. Pour les projets fondamentalement liés, à leur corps défendant, ou tolérant, ou désirant, à l’argent. Pour les projets habitués à le saluer machinalement, comme on salue sa vieille tante. On peut comprendre que M. le bientôt, etc. n’en ait pas été avisé : il existe pourtant des projets qui n’ont aucune vieille tante de ce genre à saluer. Et même si M. l’ex- etc. est et sera payé pour ne pas s’en douter, ces projets-là sont supérieurs aux autres du point de vue des finalités comme du point de vue des moyens. Les projets pauvres valent mieux que les projets riches ; les moyens pauvres valent mieux que les moyens riches. Les premiers, s’ils sont droits, ont une petite chance de barboter dans l’être ; les seconds, même s’ils le sont, ne feront, au mieux, qu’y mouiller leurs orteils. Les projets d’emblée soumis à la viabilité économique, même s’ils sont très honorables, restent, en dépit d’une illusion universellement partagée, des projets secondaires, nullement aptes à donner quelque sens que ce soit aux évolutions de l’humanité, seulement capables d’en renforcer la sujétion à des forces à tous égards inférieures à elle. Même si la philosophie était restée muette sur ce point, la simple observation quotidienne suffirait à nous persuader que le train des moyens riches dispose d’une sirène retentissante, mais ne va nulle part. Le train des moyens riches nous conduit de l’argent à l’argent, de l’argent comme moyen à l’argent comme fin : avant même d’être parti, il est arrivé. Sa destination, c’est lui-même. Il est à soi-même son propre butoir. C’est pourquoi, de ce train-là, si l’on veut voyager autrement que sur place, il est sage de sauter. Appelons cela le saut métaphysique, ou saut de la liberté. Il consiste en un changement de plan, en une manière différente de lire le monde et de l’habiter, en une modification du niveau d’être auquel on se place. Ce sport, sorte de chamboule-tout existentiel qui garantit de fortes émotions et des découvertes inattendues, se pratique pourtant dans l’immobilité et dans une clandestinité qui échappe à toutes les positions sociales identifiées. Les fans du saut existentiel sont bien plus nombreux que ceux du saut à l’élastique. Dans le RER, au super, nous ne cessons de croiser des gens qui, sans toujours oser se l’avouer, ont sauté ; aucune caméra ne les repérera jamais. Même parmi les autres, parmi les plus obstinés et les plus féroces des voyageurs de l’absurde, on ne trouverait personne que l’idée d’une telle rupture n’ait, une fois ou l’autre, taquiné. Quitte à démoraliser M. le futur et ex- etc., l’action politique consiste en ceci et, à parler strict, uniquement en ceci : faire savoir à ces gens qu’ils ne sont pas seuls. C’est là, comme on dit, tisser du lien social. À cela près que le fil qui le tisse, ce lien, est tout sauf social. Que le lien social ne lie que pour asservir, jamais pour réunir. Que le signe social n’est signe de rien du tout pour personne. Les vendeurs de ces 4×4 dont le nom résonne comme des cris de poulets salueront sans doute, en élargissant leur surface publicitaire, la place centrale qui sera réservée à cette perspective dans le Nouveau Nouvel, etc.
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Épanouissement. Pour Maurice Clavel, fantasme de tête de veau à l’étal du boucher. Je penche plutôt pour la plénitude du chou pommé. Souhaiter à cette rose de s’épanouir, n’est-ce pas s’accommoder secrètement de sa mort ? L’épanouissement, c’est trop ou trop peu. Trop pour la raison, qui n’y croit pas. Trop peu pour le désir, qui