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LE MARCHÉ XXXVIII

Deux films, Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin et Sagan de Diane Kurys. Deux auteurs de la même génération décrivent à peu près le même monde, une bourgeoisie française d’artistes et d’écrivains. « La thèse bourgeoise, écrit Stanislas Fumet, c’est que tout marche tout seul et par là même va de mieux en mieux. » Rien ne va bien dans la famille d’Un Conte de Noël, mais tout, en effet, y marche tout seul : mon fric est à moi, mon corps est à moi, mon talent est à moi, ma névrose est à moi, mon combat est à moi, nos problèmes sont à nous. Des personnages emmurés sur lesquels le regard du cinéaste tire de nouveaux verrous. « Lumière sur lumière », dit le Coran pour rendre compte de l’articulation entre la Création et la Révélation qu’on retrouve différemment dans les monothéismes du Livre. Ici, c’est ombre sur ombre, ténèbres sur ténèbres, bornes sur bornes, refus sur refus. Un progrès négatif, une folle capacité de régression. L’écrasement terrifiant des dimensions intérieures, le culte du fait – du fait social, économique, culturel, psychologique, du « Fait-Moloch », comme dit Ellul -, voilà qui définit plus sûrement la société bourgeoise que l’assujettissement à l’impôt sur la fortune. Ce culte, elle l’a imposé à tous, et d’abord aux antibourgeois. Le rap, par exemple. Sa façon de touiller les envies, les colères, les douleurs, comme si, de la production et de la promotion de cette tambouille égocentrique, allait surgir la révélation d’une identité. Grands mots et cœurs étroits, sur-place de l’être parmi l’agitation des choses, tel est, en smoking ou en jeans, à Deauville ou à Clichy-sous-Bois, l’esprit bourgeois. Un Conte de Noël, c’est le rap des riches.
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Je n’ai jamais ouvert un livre de cinéma. Pourquoi l’aurais-je fait ? J’ai gardé ma ferveur d’enfant pour cette grosse loupe clandestine posée sur le monde, ces confidences dans le noir sans cesse renouvelées. Chaque mercredi soir et chaque dimanche après-midi, du début octobre au 14 juillet, mes parents, ma grand-mère et moi allions nous asseoir au Palais des Fêtes de Montrouge : soit, en tenant compte des vacances, soixante-dix films par an. « Pas mal », disions-nous en sortant. Parfois, nous ne disions rien.
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La Sagan de Diane Kurys continuera en moi. Ce trio de femmes, la romancière, la cinéaste, l’actrice, a produit un miracle. J’ai rarement senti aussi fort ce qu’est, ce que peut être, dans ce monde de cow-boys surgelés, la puissance féminine : crier que rien, rien, rien n’est image, et même pas l’image, et surtout pas l’image ! Faire naître, faire naître ce qui n’est pas encore, ce à quoi il faudra donner un nom ! Faire naître ce qui ne peut se concevoir qu’au plus creux du corps, ou du cœur, ou de l’esprit, mais, dans tous les cas, à une profondeur d’enfouissement où l’on ne se soucie pas plus des bavardages en cours que du temps qu’il fait, où tout est écho, promesse, mystère, combat dans l’ombre. Où tout est attention et alerte. « Il y a les chagrins d’amour, bien sûr, dit superbement Sagan, mais il y a aussi les chagrins de soi-même. » Ce mot, à lui seul, justifie le choix de Diane Kurys.
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Bâclée, dit Sagan de sa vie. Aragon n’était pas plus content de la sienne : « Cette vie que j’aurai gâchée de fond en comble », soupirait-il. Un aigre personnage était tombé sur l’aveu du poète. Ah ! Ah ! clamait-il, vous voyez, il le dit ! Il a gâché sa vie ! De fond en comble ! Gâché, le mot est de lui ! Ça vous intéresse, vous, les types qui gâchent leur vie ? Davantage, pour ma part, que ceux qui sont certains de l’avoir réussie. « Il est parfois pis d’être exaucé que déçu », avertissait Louis Massignon.
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Il n’est plus de mise aujourd’hui de parler aussi net. Mais enfin, quelle erreur, Madame Kurys ! Les gazettes en jaunissent de dédain. Voyez Le Point. Votre héroïne « boit, fume, danse, joue, dîne, se ruine (…) C’est intéressant, à coup sûr, mais ce qui est encore plus sûr, c’est qu’en la scénarisant ainsi on filme des choses pittoresques qui n’ont que de lointaines accointances avec les obsessions de Sagan – qui, faut-il le préciser, était d’abord une toxico de la littérature. » En somme, vous avez manqué l’essentiel. En sortant de la salle, le spectateur ira « dévaliser une librairie » (Télérama) Votre ascenseur, Diane Kurys, ne s’arrête jamais au bon étage. Trop bas pour Le Figaroscope : « Plutôt que de chercher l’auteur et sonder les affres de l’écrivain, Diane Kurys a préféré ne voir en Sagan qu’un personnage qui brûle sa vie. » Trop haut, par contre, pour Les Inrocks, ivres de drôlerie : « La vie de Sagan racontée par Kurys : une catastrophe. (…) Ce dont manque fondamentalement ce Sagan, c’est d’esprit, cette chose pourtant si cinématographique qui fait la comédie depuis toujours, dans tous les cinémas du monde, et qui se trouvait sans doute au cœur de la vie de Sagan. » Rien de neuf dans Libération, non-conformisme dans le sens du vent : « La réalisation de Diane Kurys nous ramène à une poussive illustration fort peu inspirée et parfois ridicule. » Le dernier mot est pour Le Monde : « En s’attachant à tout ce qui a forgé la légende Sagan, Diane Kurys signe une sorte de digest people en oubliant ce qui aurait pu (ou dû) constituer l’essentiel : rendre attachante (voire sympathique) une femme blessée par on ne sait quoi, courant après une vie qu’elle n’aimait pas, orchestrant ses scandales dans une étouffante solitude. »
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Sympathique ! La Sagan de Kurys n’est pas assez sympathique ! Ni Roland Barthes, ni Signes du temps, la belle revue des Dominicains, n’auraient manqué cette perle. Toute notre vie sociale tient dans ce mot absurde : l’idée qu’on s’y fait des humains, formée hors d’eux par des instances consciemment ou inconsciemment manipulatrices, massificatrices, réductrices, castratrices, doit se réfléchir sur eux et s’imposer à eux – ou à leur paresse – comme sagesse et comme vérité ; la propagande médiatique les aidera savamment à percevoir comme inappropriée, ou délirante, ou marginale, ou antipathique, ou hostile toute image véridique que les contradictions de la réalité ou les ratés du système auront autorisée à se faufiler jusqu’à eux.
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Être blessé par on ne sait quoi, courir après une vie qu’on n’aime pas, sentir se creuser des gouffres d’incomblable solitude, est-ce si extravagant, si incompréhensible ? N’est-ce pas l’ordinaire des trains de banlieue ? Pour évoquer ces sentiments-là, Diane Kurys aurait-elle dû déployer les trésors de pédagogie qu’exige le succès d’un référendum européen ? Je ne sais si je suis seul dans ce cas, mais je ne peux plus ouvrir un journal ni m’installer devant une télévision sans qu’une voix ne me souffle : « Ce n’est pas cela, ce n’est pas du tout cela. » Je vois bien que le monde des médias est fait, comme un autre, de faussaires et d’honnêtes gens. Le drame, c’est que le discours des honnêtes gens y sonne souvent encore plus faux que celui des faussaires ; c’est qu’en voulant tempérer le non-sens, les bonnes âmes le servent bien mieux que les voyous qui y pataugent. Nous approcherions-nous d’une limite ?
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Petite cause, grands effets. Cette Sagan qui ne se prend ni pour une pasionaria ni pour une philosophe, cette très discutable petite flamme de vérité, cette pensée qui hoquette crânement, ces mots fragiles, ce bafouillage touchant : voyez comme il en faut peu pour qu’ils se fâchent tous, pour qu’ils se retrouvent tous, ou presque, à la lisière de leur néant consensuel, protégeant de leur corps leur univers de papier ! Qu’elles seraient faciles à enfoncer, mes amis, ces défenses ! Et pour vous, mes amies, comme ça vaudrait le coup, cette fois, d’être en première ligne ! Voyez comme elle fonctionne bien cette élusion dont Berque regrettait si fort que le nom ne figurât pas encore au dictionnaire ! Faites-la accoucher, vite, les temps sont arrivés, et, par là même, accouchez-vous aussi !
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Ah ! Si Diane Kurys nous avait proposé une réflexion sur l’écrivain, sur l’angoisse d’écrire, sur les femmes et la littérature, sur les relations entre le sexe et l’écriture, et autres contrées, comme on disait à Montrouge, découvertes à marée basse ! Avec ça, tranquillité assurée. Ahuris de tant de science, anéantis par la considération de ce qu’ils ignorent encore, les citoyens se défoulent en consommant davantage. Et de Sagan, objectif atteint, ils ne voient rien. Assurément, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, il eût été judicieux d’aborder ce thème en articulant les différentes thématiques de la sensibilité contemporaine à l’œuvre de Françoise Sagan qu’un colloque (national : une étoile ; européen : deux étoiles ; pays émergents inclus : trois étoiles) eût permis de collecter ! Mon œil ! Il se trouve que j’en ai rencontré pas mal, des écrivains, et des plus considérables : aucun, jamais, ne m’a parlé des affres de l’écriture. Sans doute ne voulaient-ils pas ôter le pain de la bouche des profs et des journalistes ; à moins, hypothèse également plausible, qu’ils ne m’aient trouvé trop con. Ils me parlaient du monde, de la vie, de leur vie, quelquefois de leurs amours, de leurs admirations toujours ; mais tout cela, jamais sous l’angle de la littérature. Sagan serait d’abord une toxico de la littérature ? Cette phrase est dépourvue de sens. Ou je suis une girafe de Mongolie, un presse-purée néo-calédonien. Personne n’a jamais été d’abord toxico de la littérature, pas plus que d’autre chose : la toxico est un dégât collatéral, une affection opportuniste. Jamais le mal de base. Sauf à Saint-Germain-des-Prés, à cause de l’air. Dire qu’un écrivain est d’abord un toxico de la littérature, c’est dire qu’un gamin est d’abord un toxico du joint ou de la clope : idée stupide, même avec la charlotte aux poires, rétrécissement de l’esprit, maniérisme social qui recèle, sous son ignorance, un mépris dégoûtant de la vie. Une grande part du malheur du monde tient dans ces craques-là, dans la volonté snobinarde de défaite qui s’y reflète, dans leur façon d’aplatir – de screeniser – le malheur et le désir. Au contraire des médiocres à qui s’étaler à la surface de l’écran suffisait, les grands films, au Palais des Fêtes, semblaient venir de derrière l’immense toile blanche, de plus loin, de plus avant, d’un arrière, d’un passé qui, telle la loco de Gabin, fonçait sur notre âme et lui apprenait ce qu’elle aimait.
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Peu importe si la Sagan de Kurys ressemble trait pour trait à la femme dont on nous a tant parlé : c’est le souffle d’une vivante qui anime l’étonnant personnage que joue – qu’habite plutôt – Sylvie Testud. L’esthétique de Diane Kurys prend d’emblée les choses comme Dante, par le centre de l’être, par le milieu du chemin de l’âme. (Ça, les consommateurs de culture ne comprennent pas, et c’est très bien ainsi : qu’ils aillent faire du vélib’ devant le Tour de France.) Elle entre, comme on disait autrefois, in medias res, en pleine moelle de l’affaire, tout de suite, illico, en plein cœur du match, du bon combat. Du match, oui, c’est ça. Si on perd, on descend en deuxième division, on quitte la division Vie pour aller végéter en division Société. Ou la division Existence pour aller glouglouter dans quelque division Valeur, Communication, Croissance, Révolution, que sais-je ?
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Son cœur ne voulait pas perdre. Jetée par hasard dans une mêlée de célébrité, d’argent, de vanité à laquelle elle sentait qu’il fallait surtout ne rien vouloir comprendre, elle a laissé le Grand Jeu la détruire et la fabriquer. Évidemment, ça lui a coûté beaucoup plus que ce que lui aurait demandé la société bourgeoise pour prix de sa tranquillité. Mais, quand on aime, est-ce que l’on compte ? Quand on aime, on n’est jamais tranquille. Jean Anouilh l’avait bien vu : c’est avec la tragédie qu’on est tranquille, avec le Fatum ; on prend des poses, on pleure, on crie que c’est injuste, on montre le poing aux dieux, au décor, aux caméras, on se laboure les bras de ses ongles en évitant quand même de faire saigner ses boutons ; puis, un jour, on décide qu’on n’y peut plus rien, et au lit pour toujours. Avec l’amour, pas question : c’est bien plus emmerdant que la tragédie, l’amour. Et aussi commode à attraper qu’un hérisson. Pas de théâtre possible. Vous êtes toujours devant lui, bras ballants, sans savoir quoi dire. En parler ? Une blague. Ne pas en parler ? Une blague. L’amour, c’est le bordel dans les rubriques. Comme les gens du RER, comme Augustin, Sagan « aimait aimer, ne sachant ce qu’elle aimerait ».
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De son vivant, son personnage ne gênait personne. Un gramme de délire est excellent pour les consommateurs avachis : il les épate, les réveille, leur fait délicieusement sentir qu’ils sont nuls, leur laisse penser que leurs rêves le sont moins, on les reprend plus facilement en main. À petite dose, ça n’abîme pas l’audimat. Une fille de vingt ans devenue le symbole de la réussite, et qui passe son temps à conchier cordialement les principes du monde qui l’a faite, quel appel d’air pour les besogneux ! Elle avait de l’argent et n’aimait pas l’argent : une Française, une vraie ! De quoi, tout à la fois, faire envie aux pauvres et les consoler de l’être. Du vivant de Sagan, ça passait bien : petit génie et noceuse, c’était un profil admissible. Le malheur des médiatiques, et le bonheur des quelques autres, c’est qu’il est devenu clair, grâce au film, que ce refus obstiné, loin d’être réductible au tempérament fantasque de la romancière, à son immaturité supposée, à sa prétendue légèreté, venait en réalité du plus aigu, du plus lucide, du plus impitoyablement généreux de son intelligente âme d’enfant. Que ce refus était sa vérité vraie. Alors les choses se sont compliquées. La jeune femme tumultueuse est devenue une gêneuse dont la révolte devait être maquillée en quelque objet d’étude ou autre rigolade. Car la Sagan de Kurys, l’essence saganesque, est finalement un long témoignage, désolé et accablant, sur la nullité des intérêts bourgeois, je veux dire naturellement, au-delà de Neuilly, des intérêts de toute la société occidentale, et bien davantage. De ces intérêts, l’argent n’est que le signe le plus sanglant ; ce que refuse d’abord cette Sagan-là, c’est l’idée qu’on puisse coller à soi-même, et qu’on ne puisse donc se justifier que par un rôle, si noblement humaniste qu’il se veuille. Pour elle, comme pour tous les vrais écrivains, la littérature était dans le sillage de sa vie, pas le contraire. Ses amours non plus n’étaient pas des étendards. Elles faisaient ce qu’elles pouvaient, ses amours, elles ne se prenaient pas pour l’Amour ; elles n’avaient besoin ni du ciel en carton des sentiments sublimes, ni de l’enfer de poche des libérations foireuses. Cette amoureuse savait qu’elle ne pouvait être à personne, et surtout pas à elle-même : là était son élan, là sa détresse, là sa vérité, là notre vérité à tous. Je ne sais rien de plus humblement juste que le cri que pousse l’héroïne de Diane Kurys quand elle apprend que sa compagne vient de mourir : « Qui va dormir avec moi ce soir ? » Sympathique, il paraît que Diane Kurys ne la fait pas assez sympathique
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Elle a eu, l’actrice l’a merveilleusement compris, l’immense courage d’aligner sa simplicité sur celle de Sagan. J’ai vu qu’un délicat dont j’ai perdu la trace reprochait au film sa linéarité : un bon client pour Desplechin. Commencer par la jeunesse et finir par la mort, il faut être un Créateur bien peu inspiré pour prendre les choses dans un ordre aussi ringard! Mais la Providence des lectures veille. J’étais à redécouvrir, une fois de plus, un livre prophétique de Stanislas Fumet, Le néant contesté (Fayard, 1972). On y lit, page 38 : « C’est son absolue sincérité avec elle-même, c’est son authenticité, qui branche une âme humaine sur le courant de l’universelle énergie créatrice. (…) L’authenticité, pour l’âme vivante, exclut tels arrangements psychologiques qui consistent à camoufler les attraits et les obstacles, elle pousse le sujet en ligne droite vers ce qu’il aime, de toute l’exigence de sa volonté dépouillée. » Kurys a bien vu Sagan. D’une âme aimante, d’un regard aimanté. Avec un soin infini, un respect amoureux, elle a contemplé sa ligne de vie, sa ligne droite, comme un doigt suit les traits d’un visage.
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« N’a jamais rien prouvé le sang des martyrs ». Ce mot des Nourritures terrestres rencontré à quinze ans ne m’a pas fait bouger d’un iota dans une foi chrétienne sur laquelle, à l’époque, je me posais moins de questions qu’aujourd’hui, mais a commencé à me nettoyer d’un dolorisme dont le Vatican n’a plus, à ce que je vois, l’exclusivité : désacralisé et socialisé, il est devenu le moteur principal de la communication. Certes, le sang des martyrs est rouge. Certes, le sort des otages est effroyable. On ne peut faire le silence, bien sûr, mais il faut parler de cela autrement. Il s’agit moins d’émietter sur l’opinion une émotion convenue que de faire peser sur les bourreaux une condamnation morale de plomb, impitoyablement pensée et articulée. Une intervention de temps à autre pourrait y suffire si elle était vraiment grave, solennelle, sobre, impitoyable : mais pourrait-elle, dans ce cas, ne concerner qu’une victime ? Et puis, devant les malheurs profonds comme devant les grands bonheurs, les poètes reculent et les penseurs bredouillent ; ces altitudes inverses supportent mal les bavardages. Je ne puis me mettre à la place d’Ingrid Betancourt, mais je l’aurais souhaitée plus silencieuse. « Je trouverais très laid de devoir tant aux médias et de leur fermer aujourd’hui la porte », confie-t-elle à La Croix. Cette délicatesse ne me convainc pas. Je ne sais pas ce qu’en pense la Vierge de Lourdes, mais je trouve cette phrase bien peu chrétienne. Il y a des dettes qui ne se remboursent pas, des services qui ne se paient pas de retour, des dons sans contre-dons, de l’amour en suspens, de la grâce en trop.
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« L’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. » Empoisonnement interne : ce mot de Claude Lévi-Strauss, prononcé à 96 ans, a fait sursauter le trouble, troublé, troublant trublion qu’est Philippe Sollers. « Et ce n’est pas un métaphysicien ! » s’est-il écrié tout de suite. Bien vu. Empoisonnement est un mot de médecin, de praticien, de formateur : il décrit de l’incontestable. L’empoisonnement interne, le prochain titre de Sollers ? S’y souviendra-t-il de son dialogue avec Maurice Clavel ?
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Stanislas Fumet, en 1972 : « Il n’est de remède pour l’avenir que dans une action téméraire qui ne consistera pas à se défendre sur place, mais à changer de place. » Dans le dernier Marché, je citais Jacques Ellul, en 1948 : « La seule attaque efficace contre les structures, c’est d’arriver à leur échapper. » Soit. Mais comment faire ?
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Dans un beau chapitre du Néant contesté, Fumet rapporte une conversation avec un moine spécialiste de Heidegger qui lui a fait hommage de quelques citations tirées d’une traduction de son cru des Chemins qui ne mènent nulle part. J’ai isolé celle-ci : « La véritable affirmation d’un être par lui-même ne saurait être en aucun cas le raidissement dans un état accidentel, mais bien l’abandon, la reddition au secret jaillissement de sa propre origine, aux sources de l’être. »
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Enfant, je projetais mes rêves dans un monde qui me semblait infiniment vaste, et qui l’était. Sa largeur rendait tolérable la médiocrité du présent ; mieux, se projetant sur ce moment sans grâce, elle tirait de lui toutes sortes d’étincelles inattendues qui, sans le rendre vraiment beau, lui donnaient une allure de sens, en faisaient une base de départ secrète et forte. « La foi est la substance des choses que nous espérons » : le présent de ma banlieue était un tremplin pour l’espérance et une invitation à la foi. Il me suffisait de marcher dans les rues de Montrouge, surtout le matin ou en fin d’après-midi, pour être saisi d’une ivresse qui ne devait rien à aucune drogue. En moins de cent mètres, les criailleries familiales s’étaient éteintes. Cent mètres plus loin, j’avais oublié les façades grises, le HBM, le ciment. Encore cent mètres, et je flottais dans le bonheur. Alors je sentais « être mon être ». Tout devenait allusion à une immensité impénétrable et généreuse. Parfois, rarement, je retrouve ce sentiment. Mais je ne peux plus compter sur le monde pour m’y aider, c’est cela qui a changé. Sans doute personne n’est-il assez fou pour tout exiger du monde, ni même pour lui demander beaucoup. Mais on est en droit d’attendre de lui, de temps à autre, un signe encourageant, un reflet qui rassure. Il n’en est plus capable. D’accord avec Lévi-Strauss : « Ce n’est pas un monde que j’aime. »
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Le raidissement dont parle Heidegger, celui qu’il a déjà entièrement paralysé ne l’éprouve plus comme une évidence. Il ne sent plus, ce camé, les progrès de ce que Jean-Claude Michéa appelle, avec Hobbes, « la guerre de tous contre tous ». Il ne voit plus se rejouer, jour après jour, la scène effrayante de Miracle à Milan où l’affrontement des intérêts sordides change les visages en museaux. Il ne flaire plus l’odeur de la mort dans cette furieuse « volonté d’exister » qui fait des opprimés d’aujourd’hui les oppresseurs de demain. La menace est son atmosphère, son pays. Il ne la craint plus. L’ami du néant, par quoi serait-il vraiment menacé ? Tel le désert, il avance.
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L’enfance pervertie, celle qu’on prend à contresens, absurde refuge. Quand même on voudrait oublier le mélange de sottise précautionneuse, de férocité satisfaite, de sadisme méticuleux et de vicieuse vertu en quoi se résume l’essentiel d’une éducation ordinaire, quand même on retiendrait de ses jeunes années une vraie pépite de bonheur, un vrai germe de sens prêt à s’épanouir, cet instant-là ne serait encore signe de rien. Quand la mémoire ouvre son cercueil, ce cadavre se décompose. La source dont parle Heidegger est le contraire du passé ; elle appelle le recueillement, pas la nostalgie. Elle ne se confond ni avec le lieu mystérieux d’où elle a surgi, ni avec les terres, ingrates ou fertiles, qu’elle a traversées. Elle est antérieure à tout ce que nous pouvons dire de nous-même, à tout instant que nous entreprendrions de ressusciter. Elle ne nous impose nullement l’oubli, mais elle marque de son signe – de son point blanc – chaque mouvement de notre mémoire ; ce jour de bonheur ou de malheur que nous voulons retenir, elle nous dit qu’il est mort, mais qu’elle, la source, coule en nous comme au premier jour, aussi neuve, aussi vive. Que rien ne l’interprète, que tout s’interprète en elle.
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S’approcher de la source, se tenir près d’elle : quelle épreuve aujourd’hui ! Tout conspire à faire de l’abandon une attitude héroïque. Un déluge d’informations nous détourne de notre cœur. La folie de l’efficacité ne cesse d’exiger de la pensée qu’elle fournisse des résultats, lui fixe des objectifs, lui impose des moyens, lui interdit le vagabondage décapant et les détours rafraîchissants. Le bureau d’études devient le modèle de toute activité intellectuelle. L’intelligence des autres, s’ils ne sont pas membres de l’équipe, devient une concurrente, une adversaire, une ennemie. La maladie communicationnelle nous presse, nous oblige à cibler notre effort (sensible, c’est sans cible, disait Bernard Lubat), à donner une forme à ce qui ne peut pas encore en prendre, à nous soucier de la promotion de la moindre miette d’intuition. Mais peut-être nous accommoderions-nous encore de ces contraintes si elles ne bénéficiaient de puissantes complicités internes. Chacun devine, en effet, que les paroles et les actes ne peuvent être désormais de quelque utilité s’ils ne sont l’extension d’un combat intérieur secret, intrépide, harassant. Au-delà du bouillonnement des passions, de la radiographie des « faits », de l’expression des opinions, du heurt des « éthiques », au-delà des idées et des intentions, le monde où nous vivons requiert un engagement personnel d’une absolue authenticité. Si féconde qu’elle soit, cette exigence a quelque chose d’effrayant, même pour les plus intrépides. Le jour où la facticité universelle les oblige à se retourner vers eux-mêmes, ils s’inquiètent en effet de retrouver dans leur cœur quelque chose de ses manières, de son verbiage, de sa vanité. En se révélant, le monde nous révèle ; il nous montre qu’il est en parfaite connivence non seulement avec nos tentations d’évitement, de divertissement, d’élusion, mais aussi, et surtout, avec ce que nous tenons depuis toujours, en toute bonne foi, pour le plus précieux de notre héritage.
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J’étais frappé par la facilité et la souplesse avec lesquelles les cadres issus des « bons milieux », et singulièrement de la bourgeoisie catholique, entraient dans les perspectives du management, y compris les plus dures. Des jeunes femmes et des jeunes hommes élevés dans la religion de l’amour et de la pauvreté se prenaient de passion pour le charabia prétentieux et guerrier qu’on leur enseignait et en faisaient leur langage. Ils étaient certes loin d’être les seuls, mais la juvénilité, l’ardeur, la conviction avec lesquelles ils le défendaient me troublaient. La cause qu’on leur présentait mettait en avant des valeurs rassurantes, créait entre eux une complicité de combat qui leur faisait croire à leur force et, surtout, exigeait des efforts qui satisfaisaient leur fort sentiment de culpabilité. Le tout, naturellement, en harmonie parfaite avec leurs intérêts immédiats : le paradis.
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Raidissement et, comme dit Maurice Bellet, rage de la perfection. Le catholicisme bourgeois n’est qu’un exemple, un peu plus naïf qu’un autre, de cette aberration. Un peu partout, le désir du beau, du bien, du vrai cède sournoisement la place à l’exaltation de l’effort, puis au sentiment de puissance que procure l’adhésion à des organisations lourdes et prestigieuses, ou qui rêvent de le devenir. Comme jadis les bonnes œuvres, la solidarité, leur héritière naturelle, réveille d’aigres frustrations. La vertu performe, le vice aussi ; seul gagnant, l’esprit comptable. La culture accumule, exhibe, démontre. Les esprits s’agrippent comme des doigts avares à ce qu’ils ont compris, et se méfient du reste. La quête de la justice s’engonce de parti pris, tourne à l’exaltation du moi, de son point de vue, de sa spécificité, de son excellence.
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« Penser, dit superbement Fumet, c’est céder. » Pas à l’opinion d’autrui, certes, ni à celle des puissants, ni à celle du plus grand nombre, ni à celle des savants, ni à celle de l’Histoire, ni même à la sienne, encore moins à la mode. À quoi je choisis, au fond de moi, de me rendre, je suis seul à le savoir ; encore ne suis-je pas certain de pouvoir en rendre compte. Céder, déposer les armes : dans le domaine de l’esprit, c’est l’acte le plus libre qui soit, le plus secret, le moins récupérable, le seul qui ne frustre pas, le seul qui permette de combattre sans ressentiment, sans recherche de justification ni de gloriole, sans retard ni impatience, ce qui doit être combattu.
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Sans cette reddition intime dont j’ignore la nature, sans cette distance un peu farouche qui me rapproche des autres, je suis le jouet des accidents, je suis une boule de billard qui proclame sa liberté. Comme ces mondains stupides qui pensent « fabriquer des événements », je me bricole un sens de papier, je m’invente des instants sans écho, vaguement reliés par des chevilles d’opportunité où je feins de voir mes valeurs, ou encore par une continuité de nécessité mollasse que je baptise liberté. Flottant dans le non-sens, ou dans ce que Fumet appelle le contre-être, je me raidis dans une affirmation de moi-même d’autant plus virulente que je la sais plus fragile, plus factice, plus puérile. Comment je m’avise que mon affirmation en tant qu’être passe par « l’abandon, la reddition au secret jaillissement de ma propre origine, aux sources de l’être », quel chemin il me faut, pour cela, me frayer parmi les signes menteurs qui me harcèlent et que je désire, au prix de quelle patience et de quels errements j’espère pourtant y parvenir, il me faudrait être poète pour commencer à l’entrevoir. Quant à l’itinéraire d’un autre, le poète serait-il aussi voyant et prophète, aucune lucidité ne le lui rendrait lisible. Par contre, que le monde où je vis soit menacé par cette « conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure » qu’avait dénoncée Bernanos, si je ne hurle pas cette évidence, c’est que je fais partie de la conspiration.
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OSB. En ces temps de réduction des effectifs des fonctionnaires, ne pas envoyer les Renseignements Généraux sur une fausse piste. OSB ne signifie nullement « organisation de sabotage et de banditisme ». Quitte à décevoir les Pères Bénédictins, qui font suivre leur nom des trois initiales de l’Ordo Sancti Benedicti, ce sigle n’annonce pas non plus un recrutement massif pour leurs couvents. Parlons clair. Ça veut dire : On S’en Branle. OSB est né dans certaines universités, parmi des professeurs jeunes qui ne sont pourtant pas des débutants. Ce n’est pas un parti, pas un mouvement, pas un club. OSB ne dispose d’aucune structure, ne mène aucune action particulière, n’oblige à réciter aucun catéchisme. Le sigle est né par hasard, d’une boutade lancée un jour de dégoût majeur. Qu’on n’agite pas trop vite un doigt vengeur : ces gens-là sont tout sauf des indifférents, des cyniques, des égocentriques. Au sens le plus fort du mot, ce sont des chercheurs. Ils ont pesé avec gravité le monde où ils évoluent et où ils voient leurs étudiants s’enfoncer comme dans un marais. Résultat : à tout ce que pense ce monde, à tout ce qu’il dit, à tout ce qu’il propose, à tout ce qu’il exige, à tout ce qu’il manigance, à tout ce qu’il veut conserver, transformer, supprimer, ils savent, ils savent pour eux, ils savent pour la jeunesse, que la réponse est : OSB. Ce n’est pas un cri de guerre. Ce n’est pas une révélation mystique. Ce n’est pas un appel politique. Ce n’est pas un mouvement culturel. Une provocation ? Si l’on veut, mais une provocation à, une invitation à. À quoi ? Je ne sais pas. Chacun trouvera. À chercher, peut-être, à tout chercher ? « Ce que nous cherchons est tout. » Ma génération aurait reculé, au moins en public, devant une formulation aussi verte. N’importe. « Des cerveaux bien irrigués », disait Stanislas Fumet de la plupart des intellectuels de son temps. OSB, affirmation par la négative, a raison de rappeler, même vigoureusement, à la cérébralité nerveuse et empotée de l’époque que l’intelligence, elle aussi, a ses sources secrètes.
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J’attends naturellement qu’on s’insurge contre le nihilisme d’OSB. J’attends la pieuse expression de cette indignation et l’encourage à se manifester sans délai. Celles et ceux qui feignent aujourd’hui de ne pas comprendre que le vrai nihilisme est là, parmi nous, dans nos cœurs, dans nos esprits, dans nos corps, qu’il est quotidien, concret, convivial, citoyen, libéral, socialiste, patronal, syndical, conservateur, révolutionnaire, snob, populaire, banlieusard, centrevillard, public, privé, croyant, incroyant, chaste, bambochard, qu’il prolifère dans la marge et dans la page, qu’il habite la totale totalité de la société française, européenne, occidentale, sans parler de ses « avancées » et de ses « percées » ailleurs ; celles et ceux qui n’ont pas la droiture d’âme minimale pour sentir qu’OSB et tout ce qui lui ressemble, c’est un effort terrible, inspiré à parts égales par le dégoût et par l’amitié, pour tendre un miroir à tous les cadavres, dominants et dominés, dans la folle espérance qu’une seule cellule y soit encore vivante, qu’OSB, c’est le courage de croire que moins par moins, ça fait plus, que le nihilisme n’est mortel qu’autant qu’on n’ose pas le regarder en face et prononcer son nom, qu’on le chouchoute et le civilise, qu’on le dorlote et l’institutionnalise, qu’on le pelote et qu’on le décore, qu’on l’épargne et qu’on l’investit, qu’on le nuance et qu’on le commente, qu’on le raisonne et qu’on le moralise, celles-là, ceux-là, qu’ils se lèvent et qu’ils s’indignent ! Et si, regardant autour d’eux, ils constatent que personne ne se lève, qu’ils se demandent alors où a bien pu passer cet ennemi redoutable, et qui l’a désigné, et ce que signifie le silence lourd qui s’est soudain abattu sur la foule.
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Une soirée de solitude avec TF1 (On est toujours seul avec TF1, voilà un slogan porteur, non?) m’a reconduit – mais oui, mais oui ! – à Heidegger. La chaîne des regrets infinis y proposait une série sur le thème de la police scientifique. Si bien fait, tout ça, que je commençais à avoir honte de mes moqueries. Intéressant, rondement mené, du boulot de pros. De jeunes inspecteurs des deux sexes, plus nobélisables les uns que les autres, vous racontent facile trois générations rien qu’en flanquant un bouton de culotte dans leurs machines. Sympathiques avec ça, des gens comme le critique du Monde les aime ! Je vais vous dire : humains, des gens humains. Pas tout à fait comme vous et moi. Presque, mais en un peu mieux quand même, disons humains plus. La société idéale : technique, chaleureuse, fliquée soft. Le beau monde ! Les braves gens ! La bonne chaîne !
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Ils me plaisaient. Je guettais leurs mimiques, leurs petites provocs de séduction, leurs bouderies, leur façon de sourire chacun de son côté. Je ne les quittais pas des yeux. Puis, peu à peu, j’ai perdu le fil. Des micro-coupures, d’abord, puis des pannes de plus en plus longues, puis plus rien, juste une grande panne. J’avais remarqué leur langage un peu décalé, comme s’ils parlaient de très loin, comme si la distance avait raboté les voix. Le doublage, peut-être. Mais non. Leur manière d’être, tout simplement. Ils ne parlaient pas, ils émiettaient des mots. Ils ne sentaient pas, ils enregistraient et traduisaient des vibrations. Ils n’étaient pas ensemble, chacun était entouré par les autres. J’avais été séduit par un gang d’apparences, par une bande d’épiphénomènes. Ils étaient le redoublement docile et superfétatoire de quelque chose dont leur être – et donc leur langage, et donc leurs sentiments supposés – était prisonnier. Ils ne s’appartenaient pas. Même pas des liserons sur un massif qui, au moins, s’y installent et colonisent. De purs appendices, le dernier étage d’un pétard. Mais alors, le centre, où ? Aucun doute : le centre, c’est le job technique ; technique, donc forcément policier. Là est leur réalité, leur source, leur destin. Ils en sont les gentils restes, les signaux sexy, les marionnettes en live.
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Sur ma table, une autre des citations de Heidegger offertes à Stanislas Fumet m’attendait. Je l’avais lue trop vite : « La technique est, dans l’affirmation de la puissance et de la volonté de s’imposer de l’homme, l’organisation inconditionnelle de l’assurance absolue sur la base d’une aversion universelle et objective du Pur Rapport. »
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Je ne sais ce que Heidegger entend exactement par « Pur Rapport », notion qui m’effraie un peu. À cette précision près, ces trois lignes, écrites à une époque où la technique était encore loin d’avoir pris la place que nous lui connaissons, résument tout. L’« affirmation de puissance » des grands patrons, leur « volonté de s’imposer », je les ai vues. Comment la technique sert leur démesure, lui fournit un champ de manœuvres idéal, la rationalise et en démultiplie les effets, je l’ai vu. Quelle infranchissable muraille elle édifie entre eux et les gens ordinaires, je l’ai vu. Comment la froide exaltation où elle les conduit, et qu’alimentent toutes sortes de justifications faciles, les détourne peu à peu, sinon du Pur Rapport, au moins de relations sans préjugés ni préalables avec des semblables qu’ils ont de moins en moins besoin de rencontrer, je l’ai vu.
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La colère, souvent, quand je contemplais les dégâts : l’affolement angoissé des travailleurs, le vernis de mensonge qui recouvre tout, les cascades d’abstractions, la cruauté latente. Puis, quand je les considérais pour eux-mêmes, ces dirigeants, la perplexité l’emportait. Quelques-uns, généralement haut placés, ne résistaient même plus à leur délire rationnel : le shoot permanent. La plupart cherchaient maladroitement à sauver quelque chose d’eux-mêmes. Je voyais dans quelle nostalgie, dans quelle émotion sincère et naïve les jetaient des mots comme humain, relations humaines, et même ce facteur humain qui fait désormais surgir une tête aimable farcie de braves idées fausses. Face à cet humain mythique, les grands patrons redevenaient des adolescents devant l’amour ; ils le célébraient avec une piété de touristes chantant les louanges du grand soleil ou de la mer devant des paysans ou des pêcheurs circonspects. Pour ces touristes de l’humain, relations humaines prenait une connotation vacancière ; ils y trouvaient une odeur de sacré et un arrière-goût de dissipation. Ces mots-là leur rendaient le monde simple et merveilleux d’où ils avaient été chassés par quelque chose qui avait pris le pouvoir en eux, sur eux, ce quelque chose qui, pourtant, dans la plupart des circonstances, leur garantissait l’« assurance absolue » qui les faisait flotter au-dessus des préoccupations des autres.
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Il y a longtemps que l’inhumanité plus ou moins volontairement produite par notre société est montée, comme par capillarité, dans les zones de l’intelligence, de la culture, de la sensibilité que nous avons la sottise, ou la lâcheté, d’imaginer protégées. Paradoxe terrifiant : ceux qui souffrent le plus, ceux que blessent les arêtes les plus vives de la modernité, les pauvres, les petits, les provisoires, les sans grade, sans ceci, sans cela, sont les moins malades ; atténuer leurs souffrances, c’est aussi les rendre plus fous. Au super, je ne quitte pas des yeux la caissière, c’est comme si je devenais elle, j’en apprends plus que dans les livres. Il n’est pas un de ses mots, un de ses gestes, une seule expression de son visage qui ne témoigne de son indifférence, de sa lassitude, de sa répulsion. Le bonjour fatigué qu’on l’oblige à me lancer. « Vous avez la carte de fidélité ? » Je réponds par une plaisanterie pénible, espérant qu’elle y verra de la bonne volonté. Le torrent de bonheur qui l’envahit quand un client trouve, je ne dirai même pas une parole gentille, une parole tout simplement, un son qui ait l’air d’une parole. Je ne sais que penser. S’il tenait à moi que ça s’arrête ! Elle souffre, mais le jour où elle souffrira moins, le jour où elle sera surveillante, où elle montera surveillante… La voici, précisément, la surveillante, oui, déjà, je ne me trompe pas, je lis sur son visage un reflet de cette « assurance absolue »… Le jour où elle sera surveillante, la caissière, elle souffrira moins, c’est parfaitement vrai ; mais elle sera bien plus malade, c’est encore plus vrai !
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Carrefour et Leclerc, un jour, je le sais bien, changeront tout cela : plus de caissières, plus de protestations, un robot, j’aurai écrit pour rien. Mais je ne crois pas être le plus naïf. Libre de ce gros caillot de souffrance, la capillarité se fera plus aisée, plus fluide, le dégoût se mêlera plus finement à la soumission, l’horreur ira plus fort, plus vite, plus haut ! « La thèse bourgeoise, c’est que tout marche tout seul et par là même va de mieux en mieux. » Mais la thèse bourgeoise est fausse, même si elle est partout. Si la technique est bonne ou mauvaise, qu’on le demande aux gamins qui passent le bac. Nous voyons, en tout cas, qu’aux deux sens du mot elle précipite : elle accélère et, jour après jour, elle dépose au fond des consciences une charge de résignation plus lourde. Il m’arrive d’espérer que cette épreuve sera salutaire. Bienheureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur ! dit la tradition chrétienne à propos du péché originel. L’humanité se félicitera-t-elle un jour de l’épreuve que lui aura infligée le règne technique ? Y a-t-il un lien entre ces deux poussées d’orgueil ? Entre ces deux pesanteurs ? Tout cela m’est très obscur. Je crois cependant que ceux que Henri Hartung appelait les Princes du management sentent confusément que la situation se gâte. Leurs adversaires rituels le voient moins clairement qu’eux : le regard moral, sur le monde comme sur soi, manque généralement de largeur. Eux sont plus engagés, plus pervers, plus prométhéens, plus tragiques, j’oserai dire plus métaphysiques. Ils commencent à sentir que le temps de la dénégation, de l’élusion, du mensonge est derrière eux. C’est pour cela qu’ils vont tirer dans la foule, à tout hasard, leurs dernières cartouches de dénégation, d’élusion, de mensonge.
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Que tout marche tout seul… Claude Imbert ne dit pas autre chose quand il s’interroge sur l’imbroglio européen : « Alors, que faire, sinon, dans son dortoir, veiller au chevet de la Belle au bois dormant ? Continuer de modeler le corps de l’Europe : ses muscles économiques, ses armes, ses lois. En espérant qu’un jour ce qu’on appelle « l’âme » lui viendra de surcroît. » L’appel à l’âme, geste bourgeois classique. Il le faut d’autant plus solennel qu’on sait parfaitement que, dans ces conditions, elle ne viendra pas. Le lapin est assuré, il arrangera tout le monde. Au passage, rien n’interdit d’ailleurs de mettre les textes cul par-dessus tête. Si j’ai bonne mémoire, le surcroît, dans les Évangiles, ce n’est pas l’âme, c’est le reste. Les bourgeois ont toujours du mal à comprendre qu’elle n’est pas là pour jouer les utilités. S’il n’y a plus de solution, merci de ne pas la sonner : assumez, les gars !
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À cela près, Claude Imbert n’a pas tort : pas de solution pour l’Europe. C’est là la conséquence d’un problème d’accouchement. L’Europe politique est venue au monde par l’argent et la technique, sans parler de la peur : séquelles irréversibles. Europe marché ou Europe puissance, rien n’y changera rien. Aucune leçon n’a été tirée de cet accident d’obstétrique puisqu’il est en train de se renouveler avec une autre patiente, à qui l’on veut tout le bien du monde, l’Union méditerranéenne. La médecine concrétiste qu’on lui réserve l’enverra malheureusement rejoindre l’Europe aux urgences : dans dix ans, Claude Imbert appellera l’âme à son chevet.
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Je suggère qu’on demande avis, si l’on cherche un projet pour cette Union méditerranéenne, à ce chanteur et animateur algérien qui s’est exprimé sur France-Inter, le samedi 26 juillet, vers 19 heures, et dont j’ai mal compris le nom. Il a dit des choses simples, fortes, vraies. Par exemple, qu’il fallait parler de culturo-social, plutôt que de socio-culturel, et que cette inversion changeait tout. Parce que ce qui est premier, absolument premier, c’est la parole humaine, les liens et le sens qu’elle crée, la hiérarchie de vérité qu’elle impose aux préoccupations du moment, l’horizon qu’elle leur ouvre. Je veux bien que, disant cela, ce jeune homme n’ait pas découvert l’Amérique. Mais son intuition est droite, intelligente, profonde ; elle répond à l’attente des êtres et aux besoins de nos sociétés. S’il ne se trouvait personne, dans les officielles et internationales instances, pour le sentir, on pourrait toujours, en effet, s’occuper de curer la Méditerranée. Cela favoriserait une franche fraternisation entre technocrates de toutes les rives. Et puis, nettoyer les écuries de Sisyphe, il n’y a pas de mal à cela.
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Il ne s’agit pas d’émerger dans le néant, mais d’émerger du néant. Où ai-je vu cette idée ? Émerger dans le néant : négocier ma place dans le cirque, la durée de mon numéro, sa situation dans le programme, le montant de mon contrat ; chercher en quoi je peux intéresser, me déguiser en cas, travailler mon image, mon « relationnel » ; verser dans la même casserole mon meilleur, mon moins bon, mon mauvais : bien lier la sauce, ma sauce, ma sauce à moi ; en la liant, me lier à elle, la vendre, me vendre, être fait prisonnier, mourir en revendiquant. Et émerger du néant ? D’abord, sans doute, s’apercevoir qu’il existe. Pour le reste, je ne peux pas dire. Le cri de Paul Claudel dans Le Soulier de Satin, sans doute : « Délivrance aux âmes captives ! »

(29 juillet 2008)

Une mauvaise action

LE MARCHÉ XIX

« À ce moment de l’histoire de France et du développement de l’Europe, affirme l’abbé Pierre, si je disais non, je me sentirais comme faisant une mauvaise action. » Le grand âge ne lui brouille pas les idées ; il en rend seulement l’expression plus abrupte. Le temps n’est plus aux précautions ni aux nuances. Il y a souvent dans les propos de fin de vie comme un « arrangez-vous avec ça ». Je ne réduis pas l’abbé Pierre à l’image d’Épinal que Roland Barthes avait épinglée. Cette phrase irritante est loin d’être insignifiante : un homme fraternel à ses semblables révèle à son insu leurs terreurs secrètes et les siennes ; et il le fait à l’approche d’une échéance qui pourrait bien être une des dernières occasions de conscience avant le lent enlisement dans la torpeur du non-sens.
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Une mauvaise action ? Qu’est-ce qu’une mauvaise action pour un prêtre, sinon un péché ? Dire non à Raffarin, Seillière, Hollande, c’est un péché ? Je n’ai pas envie d’en rire. Là est le drame de bien des vies : sous couleur de fidélité à une foi, à une idée, à un principe, faire secrètement allégeance à un pouvoir, à un ordre établi, à la loi non écrite d’un milieu, à ses œuvres, à ses pompes, à ses séductions hypocrites, à la dictature de ses manières, de ses phobies, de ses silences, de ses solennités. J’ai jadis cédé à ce mouvement. Je sais ce qu’est un intégriste, chez nous ou ailleurs : quelqu’un qui se jette éperdument dans la prison à laquelle il se croit incapable d’échapper ; quelqu’un qui fait du zèle pour oublier le malheur d’avoir à en faire. C’est cela que je serais resté, truqueur truqué, s’il n’y avait pas eu 68, cette « foire », comme dit le cardinal Lustiger, qui n’avait rien à voir avec la foi !
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La stratégie de l’abbé Pierre, c’était celle de ma mère. Avait-elle maille à partir avec un vendeur du Bazar de l’Hôtel de ville ? Elle courait voir le chef de rayon. Il ne lui donnait pas satisfaction ? Elle écrivait au directeur. Ce dernier faisait la sourde oreille ? Elle envoyait son dossier à un ministre. Elle ne manquait pas de coffre, à sa façon, pour s’en prendre aux irresponsables et aux endormis : mais, comme l’abbé Pierre, c’était au nom de l’autorité qu’elle les interpellait, au nom d’une certaine idée qu’elle se faisait de leur fonction, sans vérifier que ce fût bien la leur. Quand il prépare son équipement de chevalier errant, Don Quichotte récupère dans son grenier un vieux casque, la fameuse salade. Il est pauvre, elle doit faire l’affaire ; il la retape comme il peut. Mais, avant d’affronter ses redoutables ennemis, il lui faut en vérifier la solidité. Il tire donc son épée. Au premier coup qu’il lui porte, la salade se disloque. Patiemment, Don Quichotte recommence son bricolage puis, de nouveau, pour éprouver le casque, tire son épée. Cette fois, pourtant, il suspend son geste : il n’y aura pas de nouvelle vérification. Il faut que la salade soit solide. Il le faut pour que Don Quichotte puisse poursuivre son rêve. Il faut que le monde soit celui qu’il désire pour qu’il soit, lui, celui qu’il veut être. Pour ma mère, comme pour l’abbé Pierre, l’autorité est ce casque dont il ne convient pas de douter. Aucun échec ne peut décourager leur certitude : en haut, on comprend, en haut, on veut le bien. C’est cette illusion qui fait de l’abbé Pierre, si généreux qu’il soit, un conservateur et peut-être un conformiste : elle le conduit à confondre, comme tant d’autres, l’en haut du pouvoir et l’en haut de l’âme. L’intelligence les distingue, bien sûr, mais toutes sortes de facilités affublées de très beaux noms sont là pour brouiller les cartes : le bien commun, le devoir d’état, la grâce d’état. Sans parler d’un gramme de vanité ordinaire : la fréquentation des puissants, les honneurs, le sentiment d’être important… Voilà comment, en toute bonne foi, on finit par trouver qu’il est mal de ne pas s’aligner sur les intérêts du baron Seillière, un homme bien pieux au demeurant.
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Je me rappelle quels efforts il m’a fallu, après avoir hiberné dans les gentillesses du catholicisme bourgeois, pour ne pas devenir un intégriste de la contestation. Même paralysie de la spontanéité, même fantasme de responsabilité universelle, même obsession de culpabilité : tous les intégrismes se ressemblent. Trente ans après, il faut remercier la mondialisation du superbe cadeau qu’elle nous fait, bien malgré elle, en soulignant une évidence : le pouvoir est une chose médiocre, banale, dont les effets sont vulgaires et détestables ; dans tous les coins du monde, les manières de rois, même sans couronne, et les fronts prosternés, même devant le progrès, ne vivent que de paresse et ne produisent que de la honte. L’idée de la perversion du pouvoir s’est mondialisée avec les marchandises : c’est là un vrai progrès. Elle est naïve, bien sûr, et vieille comme le monde ; elle peut stimuler pas mal d’illuminés et mérite sa bonne caisse de quolibets : le paradoxe, c’est que chacun y voit désormais, dans son for intérieur, l’urgence des urgences. Il ne s’agit plus de rivaliser d’ingéniosité dans l’invention de quelque nouveau système politique : plus rien à attendre de ces contorsions scolaires de l’imagination. Il s’agit pour l’humanité, pour chacun de nous, de passer, sans brûler aucune étape, sans négliger aucune contradiction, sans humilier aucune situation particulière, à une autre manière d’être et de penser. Une telle perspective est naturellement une promesse de retards décourageants, de désillusions et de charlatans. Les générations d’aujourd’hui ne verront rien venir, leurs enfants non plus. N’importe. L’idée est là, et elle n’est plus folle. C’est une acquisition pour toujours. La laisser cheminer.
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Sinon, quoi ? USA ? Chine ? Non : le management universel, avec sa pédagogie (c’est le mot du oui), avec son homme communicationnel (Habermas conseille le oui) : l’horreur plate et cruelle que l’Occident exporte chez les pauvres comme un sida, qu’il cache aux yeux des siens sous des masques qu’il lui faut renouveler toujours plus fréquemment, qui l’oblige à se projeter en boucle, pour y noyer son image, le film des barbaries antérieures.
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Dans les chromos de Saint-Sulpice, dans les bouffées d’enthousiasme révolutionnaire, on voyait encore du ciel. Aujourd’hui, le ciel est au secret dans le cœur des hommes. Le sens s’est retiré en nous à des profondeurs que nous ne pouvons même plus explorer. Le visible, le mesurable, l’explicable ont rompu les ponts avec lui. Le sens a déserté la fine couche d’apparence que nous nommons réalité. Il est en nous, certes, mais serons-nous sa prison ou sa réserve ? Ce n’est pas le sens, en effet, qui nous libérera, c’est nous qui le libérerons. Le sens, c’est une énergie enfermée en nous. Pas nécessaire de jouer au citoyen appliqué, au Samu de toutes les injustices, à la belle âme militante. Pas nécessaire de tirer la langue pour recopier des bons principes sur le cahier de l’absurde. On ne cherche pas le sens comme Théodore cherche les allumettes. Il ne s’agit pas de courir après lui, de mettre nos pas scrupuleux dans les siens. Le sens n’est pas le dernier déguisement du pouvoir. Le sens est à l’intérieur de nous : nous sommes son extérieur. Pour le trouver, nous n’avons pas à nous appliquer, mais à nous retourner comme un gant, à le laisser nous retourner comme un gant. C’est lui qui nous appelle, pas le contraire. Nous, nous n’appelons jamais que nous-mêmes, ou l’image de nous que nous collons sur d’autres visages, sur d’autres corps. C’est le sens qui fixe les rendez-vous, pas nous. Il n’est pas fait pour nous : nous pour lui. Ça aussi, Lustiger l’a dit, et là, il a raison : c’est nous qui sommes le carburant du sens, pas lui le nôtre. Nous le rencontrerons quand il voudra, où il voudra. Dans l’eau claire, peut-être, pour embêter les âmes troubles ? Dans l’eau trouble, peut-être, pour embêter les âmes claires ? Dans la vase ? Dans la fraîcheur de quelque grotte ? De toute façon, nous ne le manquerons pas : il ne ressemble à rien, et il est bien le seul.
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Parfois, pour une brève rencontre, pour une caresse, le sens s’approche de nous, de notre vie collective, de notre histoire, de l’espace et du temps où nous vivons ensemble. C’est un farceur et, à nos yeux au moins, un capricieux : il choisit son moment sans crier gare, comme l’aigle son mouton. 29 mai : l’alchimie mystérieuse du sens a décidé que cette date serait le prochain rendez-vous. Ce ne sera pas le match des bons du oui contre les mauvais du non. Ni l’inverse.
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Le sens travaille le temps comme une pâte. Pourquoi nous dirons oui, ou non, ou rien du tout, nous ne le savons pas vraiment. Ce qui me frappe, c’est l’immense distance qui sépare les slogans qu’on nous serine, les arguments qu’on nous souffle, les enthousiasmes artificiels dont on voudrait nous gonfler des vraies raisons de notre choix. Ce n’est pas un fossé, un précipice, un gouffre : c’est un changement d’ordre, dirait Pascal ; un changement de régime de la pensée, dirait Jean-François Billeter en commentant Tchouang-tseu. Cette dissymétrie entre les raisons du choix et le choix, voilà un climat très favorable au sens. Qu’on dise oui, qu’on dise non, c’est au fond du lac – ou de l’étang – de la conscience que la décision se prend ; la propagande reste à la surface, avec les nénuphars.
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Ce n’est pas à Valéry Giscard d’Estaing, de l’Académie française, que je répondrai le 29 mai, ni à aucun de ces bons amis dont les médias me font si généreusement le familier, Jacques, Laurent, Dominique, Jean-Pierre, François, José, Olivier, Simone, Jean-Marie, Marie-George, François II, etc. Même s’ils sont loin d’être à égalité dans mon estime, le 29 mai, je les prierai tous, dans les mêmes termes, de s’absenter de ma mémoire. Riez-en si vous voulez : ce jour-là, l’affaire se jouera entre le monde et chacun d’entre nous. Pourquoi Alain Minc (un essai à écrire : Alain Minc, ou la minceur) regrette-t-il si fort ce référendum ? Parce qu’il comporte une menace de largeur. Parce que la question posée fait des ronds dans la conscience. Parce que ce qu’elle a de sec et de formel invite à entrouvrir la fenêtre des impressions, des sentiments, du vague, du refoulé, à laisser monter dans les étages de la pensée, comme la bonne odeur de la boulangerie quand j’étais enfant, les évidences qu’on n’ose plus formuler. Parce qu’elle verrouille si fort qu’elle nous oblige à déverrouiller.
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Pas besoin de me plonger dans l’exégèse du projet de constitution. Pas besoin de jouer au spécialiste universel. Suis-je un ordinateur ? Suis-je incapable d’apercevoir les choses derrière les mots ? Suis-je entièrement ignorant de ce que cette Europe-là veut faire de moi, de mes proches, de mes amis ? Ne l’ai-je pas déjà expérimenté ? Où trouver des informations plus précieuses que celles que me fournissent mes yeux, mes oreilles, ma mémoire, mon cœur ? Y a-t-il quelqu’un de plus compétent que moi pour dire ce que je sens ? Où a-t-on formé cet extralucide ? À l’ENA ? À Polytechnique ? Dans les écoles de commerce ? À Carrefour peut-être, le veinard ? Je souhaite de tout mon cœur que le non l’emporte. Pourtant, s’il ne gagnait que d’une voix, et que cette voix eût été arrachée par des arguments spécieux à un électeur qui aurait désiré avoir le courage de voter oui, je ne parlerais pas de victoire.
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Mon idée, c’est que ce référendum comporte un double enjeu, politique et anthropologique. Comme le second l’emporte à mes yeux sur le premier, et de loin, je préférerais, faute d’éviter les deux, la défaite politique à la défaite anthropologique. Je voterai non avec détermination et je peux présenter mes raisons. Mais, plus que le bulletin des autres, c’est la façon dont ils le couleront dans l’urne qui m’intéresse. Quel débat se sera ouvert dans chaque conscience ? Aura-t-on fermé la porte à ces vilaines raisons supérieures qui cachent autant de démissions et de passions inférieures ? Chacun tirera-t-il sa réponse de son propre fonds ou étouffera-t-il en soi, au prétexte qu’elle est confuse, et sauvage, et faible, et solitaire, la voix qui lui parle de plus près ? Sentira-t-on que la condition première de tout jugement, c’est de ne pas se laisser impressionner ? J’ai du mal, je l’avoue, à concevoir que de telles dispositions puissent conduire au oui : je ne puis pourtant en écarter la possibilité. Mon non, en tout cas, ne devra rien à personne. Ce n’est pas un non de droite, mais il ne joue pas non plus sa partition au sein de ce non de gauche où de, toute évidence, c’est le mot gauche qui doit être écrit en capitales grasses. Pour moi, c’est le mot non qui importe. Depuis la fameuse réconciliation des Français avec l’entreprise, dont j’ai observé les effets non pas d’une fenêtre d’un cabinet ministériel, non pas dans un restaurant du boulevard Saint-Germain, mais en compagnie d’ouvriers, d’employés, de secrétaires, la notion de gauche m’est devenue incompréhensible.
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Les révoltes de Berlusconi ne sont certes pas des plus féroces. Il a néanmoins trouvé la brève audace, avant de battre en retraite, de contredire la position américaine sur la fusillade mortelle dont se sont rendus responsables quelques troufions terrifiés. Tactique ? Je ne sais pas. Toujours est-il que, selon Le Monde, ce désaccord l’a fragilisé ! « Ne dites jamais non, mes enfants, ça fragilise ! » : ainsi parle Le Monde, ce vieillard trouillard. Deux jours après, un autre réaliste, de France-Inter celui-là, probablement propriétaire à Cochonville, racontait qu’un champion de tennis avait perdu son match après avoir sportivement rendu à son adversaire un point que l’arbitre lui avait accordé à tort ; il en concluait que ce joueur « s’était tiré une balle dans le pied ». Ce type s’indigne sans doute, comme tout le monde, de la pédophilie : il a raison. Qu’il apprenne, ce niais, qu’il est d’autres formes de corruption de la jeunesse, non moins meurtrières : ridiculiser à ses yeux, par exemple, la probité et le sens de la gratuité. Ne serait-il pas resté un peu de ciguë dans la coupe de Socrate ?
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On ne sait pas dire ce qu’on croit. C’est ce qu’on croit qui parle de nous.
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L’hôpital se moque de la charité. Jack Lang couvre François Fillon de lazzis après la censure d’un article de sa loi sur l’éducation qui donnait comme but à l’enseignement de « faire réussir les élèves ». Il s’esclaffe : explique-t-on qu’il fait froid l’hiver et chaud l’été ? Foin de ces vérités premières ! Ah ! ah ! ah ! Le moins informatisé des citoyens-consommateurs est au courant depuis toujours : l’école, c’est un grand four à micro-ondes pour réussir la vie professionnelle, tarte à la crème du bonheur standardisé. C’est vrai, n’est-ce pas ? C’est vrai, oui. Sauf que c’est faux. L’école, c’est pour faire des êtres humains et l’on ne devient pas nécessairement un être humain parce qu’on a été réussi comme un rosbif : doré à la surface, saignant à l’intérieur. L’école, c’est pour apprendre ce qui ne s’apprend pas en apprenant ce qui s’apprend. L’école, c’est pour donner le goût de la distance qui crée la relation, la passion de l’affirmation qui crée l’amitié. Où j’ai appris ça ? Partout où j’ai senti de la vérité. Dans la philosophie de Maritain. Chez des soixante-huitards qui ne ramenaient pas leur fraise. Dans une usine dont les ouvriers me faisaient l’immense plaisir de retrouver dans ma session l’écho lointain de leur école de village, et qui se moquaient gentiment en m’appelant « le maître ». Quand Jacques Berque me racontait la cour de récréation de Frenda, avec la symphonie de ses trois ou quatre langues. Dans l’atelier de mon ami Michel. Dans les repas avec les proches et les amis quand, renvoyant les contingences à demain, ça parle. Partout où une âme, croyante ou incroyante, révolutionnaire ou conservatrice, dépourvue ou nantie, a le culot, sans passer sa vertu à la toise, de se laisser être une âme, un quelque chose qui rêve, et qui détonne, et qui déconne, et qui ne sait pas, et qui sait trop. Partout où le néant au pouvoir, le néant du pouvoir, laisse encore filtrer de l’être. Partout où ne triomphe pas l’esprit de la classe restreinte, et qui restreint.
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Quoi qu’il en soit de l’école, Jack Lang parle bien. Avoir poussé ses études de grammaire jusqu’au subjonctif lui assure un avantage décisif sur la plupart de ses concurrents. De plus, sa voix est agréable et il trouve une sorte d’axe médian judicieux entre la démagogie et la démonstration. J’étais donc sorti de chez moi, ce matin-là, un peu moins furieux que d’habitude. Je méditais sur les prestiges ambigus du langage en attendant mon tour à la poste – pardon : à La Poste – quand mon œil fut attiré par une pancarte avertissant les usagers – pardon : les clients – que, moyennant le retrait d’une carte pro, les membres des professions libérales, les commerçants et les salariés délégués par leur entreprise pourraient bénéficier, aux guichets n°6 et n°7, d’un traitement prioritaire. J’ai interrogé la guichetière. Épouvantée, elle a filé chercher le receveur. Il a essayé de noyer le poisson, puis y a renoncé. C’est bien ça, m’a-t-il confirmé dans le sabir managérial habituel : priorité au fric. Alors ce signe évident et profond a balayé ce que le talent de Jack Lang m’avait suggéré d’indulgence. La chose est simple et aucune pédagogie ne la contournera : demain, dans les bureaux de poste français, il faudra laisser passer l’argent, il faudra baisser la tête devant l’argent, il faudra attendre pour s’avancer que l’argent ait fini de faire ses besoins. Une telle saleté n’était pas et on veut qu’elle soit : il faut être un âne ou un esclave pour trouver là un progrès. Je me demande quel goût de la provocation a conduit La Poste à instaurer une telle mesure à un tel moment. Mes amis s’amusent de mon hypothèse : l’inconscient de pas mal de partisans du oui travaille pour le non. En tout cas, cette mise en scène de la culpabilité postale tombe bien. Impossible de ne pas voir, de ne pas comprendre. Qui niera que les frères siamois abonnés à l’alternance du pouvoir soient responsables de ces dégâts ? Qui niera que le cerveau qui a eu l’idée de cette humiliation ait fonctionné en pleine conformité avec l’évolution imposée aux services publics ? Et qui niera que cette lamentable liquidation nous ait été présentée comme le prix à payer pour la construction européenne ? Pas besoin de lire le projet de constitution, donc. La carte pro de La Poste suffit. Elle en dit autant et plus en vingt-cinq mots. Elle est concrète, comme disent les idiots, la carte pro, tout à fait concrète. C’est pourquoi, concrètement, c’est non.
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Il est assez naturel que Benoît XVI reprenne le « N’ayez pas peur ! » de Jean-Paul II. Jacques Chirac aussi a le droit à la formule, même s’il en travestit complètement le sens : les mots sont à tout le monde. Mais ce détournement caractérisé de la pensée du pape semble beaucoup moins choquer les évêques français que la réinterprétation érotique et féministe d’un tableau religieux. Péché véniel que de contrefaire l’élan spirituel de Jean-Paul II, de ridiculiser son message, de le vider de son sens. Féminiser les apôtres, en revanche, sacrebleu ! Charitables au-delà de la grille de l’Élysée, intraitables en deçà. Quelle belle occasion de pédagogie pourtant : montrer que le « N’ayez pas peur » du pape n’a rien à voir avec celui de Chirac. Nul besoin d’entrer dans le débat politique : rester au niveau de l’explication, du commentaire de texte. On m’objectera que, même prudent, un tel désaveu aurait pu être interprété comme une immixtion dans les affaires temporelles. Soit, ce risque existait. Faible, mais réel. Mais l’autre risque, celui de laisser affadir le sel, celui de tout confondre, il n’existait pas, lui ? Finalement, entre le risque politique et le risque spirituel, lequel a-t-on préféré courir ? Le second. Il est moindre ? Réalisme oblige ? Pour remettre l’influence religieuse en selle, il va falloir trouver encore un peu de sexuaillerie à dénoncer. L’image, finalement, c’est plus payant que le sens. Qui parle donc ainsi ? Mgr Carrefour ?
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Chaque fois qu’une mesure vous est présentée comme une exigence de la morale ou comme l’effet d’un souci de bienveillance, l’arnaque est là.
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Lionel Jospin appelle à la discipline du parti. Brrr ! Ça marche encore, cette chose-là ? «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline » : c’est Tartuffe évidemment. Heureusement, Laurent ne serre rien du tout !
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L’honnêteté intellectuelle de Jacques Delors n’est pas une fable. L’impossibilité de renégocier le traité est-elle un solide argument pour le camp du oui ? Mais si, mais si, dit Delors, il y a un plan B : difficile à mettre en œuvre, mais possible. D’autres diront qu’il s’est tiré une balle dans le pied. Pas moi. Je n’ai jamais échangé un mot avec Jacques Delors mais je me suis trouvé son voisin, en tout anonymat, lors d’un colloque consacré à Jean-Marie Domenach. Quelle façon studieuse de prendre des notes ! Je l’ai vu avec ravissement tirer ses traits à la règle. Tout aurait dû faire de moi un de ses fans. Mon aîné de quelques années, cet enfant de Clichy vient lui aussi de l’époque antédiluvienne des patronages ; j’aimais à l’imaginer, au-delà des stratégies politiques, imprégné d’esprit populaire et de christianisme social : comment aurais-je pu penser du mal de lui ? De plus, à peine venais-je d’animer mes premiers séminaires que les lois de 1971, qui portent son nom, montraient quel prix il attachait à la formation permanente, où il voyait une vraie révolution. Hélas ! Révolution il y eut bien, mais managériale. L’alchimiste manœuvrait l’athanor à l’envers : avec… de l’or, cet excellent homme faisait du plomb. L’or dans les intentions, le plomb dans les résultats et, entre les deux, l’aveuglement volontaire : il m’a fallu du temps pour comprendre que toute la démocratie chrétienne est là, cette tambouille suspecte dont l’abbé Pierre, plus lucide que jamais, donne la recette avec une touchante franchise. Une vieille histoire ? Mais non ! Le référendum européen en est le plus récent épisode. Comment la foi chrétienne, quand elle est vécue non pas comme une grâce de liberté mais comme un fil direct avec le pouvoir du haut, tisse une relation nécessairement névrotique avec les puissants. Comment, au fur et à mesure que la réalité se dérobe à elle, elle se sent contrainte, pour continuer à sniffer sa ligne d’obéissance, de s’encoconner toujours plus étroitement dans un délire qui la protège du monde des vivants. Comment elle est peu à peu conduite à tout céder pourvu qu’on ne cherche pas à crever la bulle de sa vertu et qu’on la laisse rêver en paix de l’ailleurs. De tant d’innocence, les conséquences sont effroyables. De même que les lois Delors, cheval de Troie de la future mondialisation, injectèrent massivement dans le corps social les virus qu’on commence à peine à isoler, de même le bluff européen nous enferme-t-il dans sa logorrhée en nous interdisant de jeter un regard sur le monde et sur nous-mêmes. De même que des lois qui devaient humaniser l’entreprise, favoriser la promotion des salariés et contribuer à l’élargissement de leur culture se sont, au fil des années, transformées en munitions pour l’égoïsme et la pusillanimité des patrons, de même les célébrations européennes, avec Hymne à la joie, flonflons culturels et protestations pacifiques, préparent-elles en secret un monstre de plus, aussi vorace que les autres, aussi hypocrite, aussi détestable. De même que toutes sortes d’oiseaux de proie se sont installés dans le gentil nichoir de la formation selon Delors, de même leur descendance repue fera-t-elle de l’Europe selon Delors une aire de rapaces. À moins que tout le débat ne tienne dans cette façon de tirer des beaux traits bien droits, dans ce respect scrupuleux… Respect de quoi ? Des autres ? De l’ordre ? De quelle transcendance ? Et si cette docilité venue de l’enfance parlait finalement d’une grande révolte escamotée ou congédiée, de l’effrayante obligation de faire semblant et des inexplicables colères qu’elle suscite ? Et si toute une vie d’homme était un pathétique « faire avec » qu’un seul instant d’une rupture assumée aurait rendu inutile ?
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On n’a peut-être pas le choix, après tout. Clichy, ce n’est pas Montrouge ! Je n’ai pas à explorer bien longtemps, moi non plus, mon attitude devant ce référendum pour retrouver le gamin que j’étais, les immeubles de la rue de la Solidarité, la Solo disait la bande de Coluche. Deux sortes de gens habitaient à l’escalier 17, des ouvriers pauvres ou plus que pauvres et des petits employés. Engoncés dans des manières qu’il leur importait de distinguer de celles des ouvriers, ces employés traînaient leur résignation ennuyée, leur politesse soupçonneuse, leur discrétion agressive. Ils étaient un bon refuge pour ma timidité, pour ma sauvagerie. Les autres, violents, souvent sales, disaient des gros mots, d’énormes mots ; on racontait sur eux d’horribles histoires. Ils me terrifiaient et me fascinaient. Je les fuyais mais leur seule existence discréditait le cinéma mondain, demi-mondain, quart de mondain, des petits employés. J’étais tiraillé : d’un côté, la vie était vivable, mais insipide et truquée ; de l’autre, forte et jaillissante, mais brutale et inquiétante. D’un côté, un univers organisé, mais sur le vide ; de l’autre, une puissance sûre d’elle-même, mais sans point d’application. J’éprouvais, bien avant de la connaître, la dialectique du fondamental et de l’historique que Jacques Berque a vécue, lui, dans la relation colonisateur/colonisé, nord/sud, monde occidental/monde sous-développé.
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« L’homme et la génération d’hommes qui, dans un éclair de lucidité, discernent la nature du danger, savent que s’ils acceptent de s’insérer dans le système, celui-ci les broiera. » Cette phrase décisive de François Mitterrand, citée à la télévision par sa femme, je ne m’étonne guère de ne pas la retrouver, ce matin, dans les comptes-rendus des quotidiens de gauche. C’est un sirop un peu fort pour leurs bronches délicates et, de plus, son goût amer pourrait décourager leurs clients. Danielle Mitterrand a pourtant été magnifiquement inspirée en la citant : nos débats d’aujourd’hui tiennent tout entiers dans ces quelques mots. Ils posent, bien sûr, une question à celui qui les a prononcés. On ne devient pas président de la République malgré soi ! Comment peut-on s’installer au sommet du système, choisir de le renforcer, et tenir un tel langage ? Je le dis sans malice : ce mystère me dépasse. Voyez Plutarque, Machiavel, Shakespeare, Beckett. Je ne sais pas juger. De toute façon, si redoutable à examiner que soit le cas Mitterrand, l’important n’est pas là, mais dans le propos lui-même. Là-dessus, un seul commentaire : c’est vrai. C’est vrai de Mitterrand, c’est vrai de n’importe quel cadre d’entreprise, c’est vrai de vous, c’est vrai de moi. C’est vrai de ceux qui ne ferment pas les yeux, c’est plus vrai encore des étourdis qui, en faisant mine de s’insurger et de protester de leur optimisme et de la perfectibilité de toute situation, confirment par leur agitation l’évidence qu’ils tentent nerveusement de nier. Pour ma part, j’atteste par des décennies de corps à corps avec la vie sociale l’entière justesse de cette affirmation. Dans son petit livre Chine trois fois muette (Allia, actuellement épuisé), Jean-François Billeter fournit une explication très convaincante de cette décadence occidentale que la bonne humeur de toutes sortes de domestiques surpayés reste impuissante à conjurer. Il voit son origine à la Renaissance, dans la constitution de la raison marchande, dans sa transformation en raison tout court, puis en rationalité, puis en un système de plus en plus contraignant. Que notre humeur soit badine ou morose, nous sommes engagés dans cette impasse, nos enfants s’y enfonceront un peu plus, leurs enfants un peu plus encore. Quoi que nous pensions, nous sommes entraînés ensemble, comme dit Billeter, dans une « réaction en chaîne » que notre bonne volonté ne peut maîtriser et qu’elle aggravera mécaniquement tant que nous refuserons d’en prendre conscience, tant que nous n’aurons pas décidé de rompre avec l’ensemble de ses conséquences. Tout le reste est évitement : à preuve le sort réservé à la phrase de François Mitterrand par des gazettes qui devraient être sensibles à sa pensée. L’indignation factice que provoquent chez les nantis (et chez ceux qui ne rêvent que de le devenir) de telles analyses, la soudaine passion pour l’humanité qu’elles programment dans leurs viscères, la rage que fait monter en eux la facticité de leur credo de profiteurs sommaires, tout cela montre leur légèreté, leur inconsistance, leur dévouement lugubre à l’écume des choses, leur impossibilité, souvent congénitale, d’affronter un instant de lucidité. Nous, nous ne disons que ceci : il ne faut pas accompagner ce désastre, il faut apprendre peu à peu à rompre collectivement et individuellement avec la violence installée, avec la servitude de la compétition, avec les images dont elle décore notre caverne. Nous ne disons que ceci : il faut s’encourager soi-même et s’encourager les uns les autres à stimuler ce qu’il y a en nous de simplicité, d’ouverture, d’intelligente gratuité, et à refuser fermement ce qui l’asphyxie. Il faut faire cela paisiblement, selon l’infinie variété des tempéraments et des situations, mais toujours avec une intraitable exigence. Il faut le faire pour l’ensemble du monde, mais d’abord dans la société à laquelle on appartient. Pour la société à laquelle on appartient, mais d’abord dans le cercle professionnel, amical, culturel où l’on se déploie le plus souvent. Pour le cercle où l’on se déploie le plus souvent, mais d’abord en soi-même, dans la complexité d’une solitude dont, au fond, personne ne se doute. Tolérance ? Si vous tenez au mot… Mais pas la tolérance de l’indifférence, pas la tolérance achetée en solde au supermarché des valeurs. La tolérance des cœurs fragiles, mais des cœurs épris : aucun pont, aucune passerelle, aucune frontière, aucune négociation, aucune parenté d’aucune sorte avec ce qu’on voudrait faire de nous.

(19 mai 2005)