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La tentation de Grenelle

LE MARCHÉ XXV

Quand on me prouverait par a + b que mon existence n’a été qu’une longue suite d’appétits et de concupiscences diversement camouflés, je n’en demeurerais pas moins certain que la largeur et la profondeur d’une vie tiennent au degré de dépossession joyeuse qu’elle a atteinte. Cette dépossession, certes, n’est pas la mutilation rituelle et sacrificielle que tant d’esprits supposés libres reprochent si véhémentement aux religions de leur avoir infligée alors même que, plus délurés en paroles qu’en actes, ils font leurs masochistes délices des humiliations où les jette la vulgarité de l’époque. Voilà cinquante ans que je suis au corps à corps avec le catholicisme de ma jeunesse et je ne tiens pas encore quittes de mes reproches ceux qui, sous couleur de faire grandir en nous le surnaturel, nous enseignaient à y rabougrir le naturel. Mais, nom de Dieu, le pèlerinage de Chartres avait quand même plus de gueule qu’une section du Parti socialiste ou qu’un congrès de DRH ! Reste que la dépossession dont je parle, le langage religieux lui-même peut la fausser. Il est magnifique et effrayant, ce mot d’Hölderlin qui constitue le leitmotiv de Blanche ou l’oubli : « Ce que nous cherchons est Tout. » Vous, moi, nous, encombrés contradictoires, prisonniers jacassants, sémaphores désordonnés, organisateurs de vide, mal désirants, trompeurs de temps, « ce que nous cherchons est Tout. » Et la prise de conscience, fulgurante ou méfiante, amoureuse ou rétive, de ce destin de liberté porte en elle, comme son enfant, le désir et l’exigence de la dépossession, désir exigeant, exigence désirable.
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Comment il naît, ce désir, de quoi il se nourrit, comment il se fraie son chemin, qui le saurait, ne serait-ce que pour un seul être, ne serait-ce que pour soi-même, serait Dieu ! Pourtant, plus que le respect, plus que la frigide tolérance, c’est de pressentir en autrui ce forage, ce démantèlement, cette capacité d’abandon, ce mouvement d’avalanche qui me le fait proche. Nous communiquons dans l’épaisseur des ombres, nous venons ensemble à une lumière dont nous ne savons ni le nom ni l’origine. Et nous y venons comme malgré nous, tous signes égarés, juste assez présents pour signaler notre absence. Et tous nos jalons sont des promesses d’oubli, et toutes nos boussoles sont à jeter à la mer.
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La République était belle sous l’Empire. Cette parole poudrée, ces accents d’indignation qu’imposent aux riches les persécutions que leur font subir les pauvres, cette aristocratique propension à glousser qui ruine, génération après génération, l’ambition toujours renouvelée de paraître comme tout le monde : je le dis comme je le pense, je vais finir par regretter cet anglophone de Baron. Ne croyez pas que je plaisante, ce départ fera date. Même en mettant le mot au féminin, le shakespearien Baron n’a pas de successeur. Honneur à la lucidité des patrons qui se sont choisi pour cheftaine cette Laurence Parisot qui peut tout comprendre et tout admettre de tout parce que la référence des références, l’entreprise, est aussi solidement enracinée en elle que la foi dans le cœur des Templiers. L’entreprise, c’est son éternité à disposition, sa drogue bénéfique, son intarissable fontaine de sens. Comme les mystiques de leurs apparitions, elle en parle sur le mode mineur, mais avec un frémissement de ravissement. L’entreprise, dit-elle, c’est comme le vélo, il faut toujours pédaler ! Quelle chance pour elle d’être habitée par un absolu aussi repérable, aussi familier ! Tout est possible, et n’importe quoi, pourvu que seule compte la croissance de l’entreprise. Pourvu que seul compte le progrès de la croissance de l’entreprise. Pourvu que seul compte le maintien du progrès de la croissance de l’entreprise. Pourvu que seule compte la volonté de maintenir le progrès de la croissance de l’entreprise. Exit, avec le Baron, l’ombre de ces deux cents familles dont la dureté, ne serait-ce qu’en l’offensant, avait encore à voir avec notre misérable humanité. Nous voici au temps des certitudes qui planent, nous voici au temps des épures. Dans la baraque de foire du Medef, le monde est ce décor en carton-pâte qui défile derrière Laurence ; et elle, indifférente à tout, souriante, apaisée, déterminée, pédale. Il faut l’imaginer malheureuse.
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RER C. « Hier, un mec a manqué de respect à mon copain, dit une fille à une autre. Tu sais ce qu’il a fait, mon copain ? Il a pris son crayon à bille et il lui a planté dans le bras. Le sang pissait de partout. Morte de rire, j’étais. » Vous voulez la suite ? Vous voulez savoir en quoi et comment le mec a manqué de respect au copain de la fille ? C’est simple : il lui a parlé. Vous avez bien entendu : il lui a parlé.
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Vous arrivez à parler avec les gens, vous ? À parler vraiment ? À causer comme on disait autrefois ? Comme deux voisins dont les jardins sont séparés et reliés par un ruisseau et un pont et qui, sans se demander à qui appartient le pont, viennent parfois s’appuyer sur la rambarde, regardent les poissons, s’intéressent au temps qu’il fait en eux… Vous y arrivez, vous ? Moi, de plus en plus mal. Sauf avec quelques pauvres qui se sont faufilés entre les mailles.
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Parler fait peur, sans doute. On préfère rester en tête-à-tête avec les déchets de sa vie et de ses idées. C’était ça, causer : retraiter gentiment les déchets, y trouver de braves petites perles de gentillesse, en rire ensemble, et puis à bientôt ! Le projet, la responsabilité abstraite et creuse que chacun se donne aujourd’hui de l’univers, quelle barbe, quelle fausse barbe ! Et, sans vouloir jouer à l’analyste, quel paravent transparent ! L’universel singulier de Spinoza, voilà le grand absent. On ne le fera pas oublier par le je je je. Je suis maître de moi comme de l’univers, mon corps est à moi, les proclamations d’indépendance sont le plus souvent des citations. Rien que de très naturel dans cet égocentrisme. Il n’épargne personne et procède souvent de très bonnes qualités initiales. Dans un autre univers mental que celui de notre modernité gâteuse, la personnalité pourrait, à partir de ce réflexe de défense, de ce sympathique reste d’enfance, s’épanouir lentement, à son rythme, à sa main… Parfait. Mais, voilà, ce temps n’est plus. La chiennerie brutale du monde durcit les intériorités plus encore que les formes sociales. Un conseil d’administration, ou un tribunal, ou un comité révolutionnaire, ou un conseil de classe sommeille en chacun de nous à la place, ou à côté, du cochon qui, aux temps barbares, y grognait, paraît-il, en maître.
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À propos de cochon, une citation radiophonique ni truquée ni tronquée. Un stratège de la grippe aviaire nous en a informés : « Ce virus s’humanise dans le porc ».
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Un petit garçon, dans le train, dont la silhouette un peu rondouillarde fait avec sa tête et ses lunettes comme une série de cercles concentriques. Le nez dans un livre, il n’a pas bougé un cil depuis le départ. Mais, en face de lui, un portable sonne. Un quarantenaire des plus distingués entre dans une communication gélatineuse avec son rejeton : « C’est vrai, mon chéri ? C’est vrai, mon amour ? Des lions, mon trésor ? Tu as vu des lions ? Des gros lions, mon ange ? Des vrais lions ? » Le portable ne peut en supporter davantage et tombe en carafe. Alors le triple cercle du petit garçon se tourne posément vers chacun de nous et, nous considérant acquis à son point de vue, articule d’une voix limpide, méprisante juste comme il faut : « Les vrais lions, ça n’existe pas. » Tu as de bonnes lunettes, petit ! Ce sont tous des faux.
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Il faut toujours être modéré : idée fanatique.
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Au PS du Nord, Ségolène Royal propose de « se commettre avec la société actuelle pour pouvoir la transformer ». Je ne me commettrai jamais avec ce projet hypocrite – de ce point de vue, le pire de tous – parce que je sais parfaitement que je n’ai aucun moyen de le transformer.
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Si j’étais juré aux Assises, je considérerais que, pour qui a commis un crime, ou en a favorisé les conditions, ou l’a laissé commettre, le fait d’avoir obéi aux ordres est une circonstance aggravante. Cette proposition, naturellement, ne concerne pas les pitbulls.
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« On s’appuie sur un coussin de paroles pour faire son solo », dit un écrivain africain. L’idée est élémentaire mais l’emploi du mot « coussin » en transforme le sens, en multiplie la force et donne à une formule banale une dimension de profonde intériorité. Où les avons-nous entendues, ces paroles légères et chaleureuses qui nous ont revigorés ? Qui les a prononcées ? Comment, plume après plume, l’avons-nous composé, ce coussin ? Des paroles souples pour un repos actif, pour des projets sans outrance, sans défi, sans angoisse, sans crainte : il faut toute une vie pour ce coussin-là ; nul commerce, même s’il fait dans les idées, ne le propose tout cousu. C’est le kit de l’attention discrète, panoramique, clandestine, des relations mystérieuses entre souvenirs, pensées, sensations apparemment hétéroclites et qu’unissent, en dépit des erreurs et des fautes, des liens inespérés, inouïs, incompréhensibles. Vive le coussin chaleureux et doux de la dépossession tranquille !
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Comme il trouve le ton juste, Philippe Sollers, quand il parle de l’insignifiance du monde ! Et comme j’approuverais sa suggestion d’en revenir, ou dans rester, à l’intime s’il n’était aujourd’hui devenu le privé : cette confusion, désormais universelle, m’interdit de le suivre plus loin que ses refus. L’intime, en effet, c’est le contraire du privé, c’est l’encore plus intérieur de l’être, son tout à fait intérieur. L’intime n’est pas à l’écart du monde : il en est le cœur secret et palpitant. Deus interior intimo meo, superior summo meo, dit saint Augustin : Dieu qui m’est plus intérieur que mon intimité et qui surpasse par son élévation tout ce que je peux imaginer de plus élevé. Oui, le contraire du privé. La vie intime, c’est la résonance sans fin ; la vie privée, c’est la déchetterie, les chiottes. Mais alors, comment vais-je faire ? Je suis sans illusions sur le caractère intrinsèquement pervers de la société où je vis. Je ne la crois pas perfectible. Je ne vois à l’horizon de ma vie, ni même de celle des jeunes, aucun recours sensé. Je ne pense pas qu’il soit possible, sans s’abuser soi-même, de se raconter qu’on joue un rôle utile dans ce cirque lamentable. Que vais-je donc faire de moi ? M’enfermer dans mon privé, dans mon clandé ? Nullement ! Ma solution, la banlieue me l’a soufflée dès l’enfance ; c’est mon truc, c’est mon coup de pot fondateur. Non que la veine populiste m’ait jamais tenté : le quart-monde n’est pas meilleur que Neuilly et les arrivistes sont pires que les arrivés. Mais la banlieue, du seul fait de son existence, enseigne l’écart ; elle apprend à se méfie