J’ai souvent déjeuné avec de hauts responsables des entreprises. Je les comparais en secret aux hannetons dont me parlait ma grand-mère. Les petits campagnards de son temps prenaient un vilain plaisir à baigner ces pauvres insectes dans les encriers encastrés dans leurs tables d’écoliers, puis à les lâcher dans la classe après avoir attaché un long fil à l’une de leurs pattes. Le hanneton explorait alors les contours de sa liberté ; affolé et bourdonnant, il se posait sur un cahier, sur un rideau, sur le bureau du maître en signant d’un beau pâté violet chacune de ses tentatives d’évasion. Les dirigeants d’entreprise sont ces hannetons-là : leur liberté ne va pas plus loin que le fil. D’où, dans les zones d’eux-mêmes autorisées, une propension compensatoire au lyrisme. Nos déjeuners ranimaient en eux le goût adolescent de l’impossible. Ils se mettaient en devoir de célébrer la liberté avec un enthousiasme qui me laissait pantois. Jamais je n’aurais trouvé de tels accents. Pour moi, obscur combattant de l’existence, c’est une femme bien difficile à vivre, et fort ingrate ; le lien qui m’attache à elle doit être noué bien serré pour que je ne l’aie pas plantée là depuis longtemps. Je n’ai pas la moindre envie de célébrer ses mérites ni de m’extasier sur ses formes. Ces coléoptères supérieurs, eux, ne cessaient d’en chanter les louanges. J’en ai vu des dizaines, tous prompts à s’émouvoir, ivres d’idéal, affamés de ce qu’ils appelaient les relations vraies, flatulents d’humanisme. Leur vie était une légende dorée. Leur premier patron avait été l’éveilleur de leur âme, leur carrière un itinéraire initiatique, une leçon de philosophie. Ils me prenaient à témoin, pathétiquement : quoi d’autre que l’humain qui ait quelque valeur ? Ils étaient souvent touchants, un instant. Car, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils tentent pour s’évader, je ne voyais dans leurs élans désespérés que le fil qui les attachait à l’entreprise, à sa morale plate, à la peur qui dégouline. J’attendais le moment où, pour donner naissance à ce double d’eux-mêmes dont ils prenaient soudain une conscience aiguë et puissamment spirituelle, ils allaient crever la poche aux confidences. Quand nous en arrivions au fromage, il arrivait que les hannetons me laissent deviner, après d’immenses protestations de tendresse à l’endroit de leur légitime, voire de leur régulière, les affres de leur humaine sexualité. Je comprenais à ce signe qu’ils étaient parvenus au bout de leur expression : le fil n’allait pas au-delà, c’était leur ultime pâté violet. Alors commençait la retraite désenchantée, le retour dans l’atmosphère économique. Ils se redressaient, sortaient leur calepin, retrouvaient un ton plus ferme. Ils étaient vraiment contents de s’être exprimés aussi librement et ils espéraient bien que les stagiaires auraient l’occasion d’en faire autant. Mais évidemment, ajoutaient-ils à l’instant où ils déposaient leur carte de crédit dans le pli de l’addition, évidemment, ce serait dans les limites que pourrait tolérer l’entreprise.

(Extrait de L’entreprise démaquillée, voir sur ce site)

 

La section Points chauds a été augmentée le 13 septembre 2016

 

 

 

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