Un grand débat national ?

Si Dieu le veut, je dirai bientôt sur ce site ce que m’inspire la question des Gilets Jaunes qui me touche au plus profond. Mais je ne dois pas attendre plus longtemps pour prendre parti sur un point précis que je veux considérer en lui-même et pour lui-même, à savoir ce « Grand débat national » dont j’oublie, au moins ici et pour l’instant, quelles circonstances en ont fait apparaître l’idée, dans quel dessein il a été conçu et de quels espoirs l’ont chargé ceux qui l’ont imaginé. De ce débat, je veux aujourd’hui tout ignorer sauf l’essentiel, c’est-à-dire comment il va être animé. Quitte à tuer trop vite le suspense, j’affirme ici que la seule position possible est celle que défend Chantal Jouanno en s’opposant avec fermeté à toutes les réductions et censures qui pourraient en limiter le champ et, par conséquent, la portée. Je dis bien la seule solution possible. Non pas la solution préférable. Non pas la solution la meilleure. La seule possible. Les autres, toutes les autres, relèvent de la logique managériale, c’est-à-dire – j’ai eu trente ans pour m’en persuader – de la sottise, de la servilité et de l’escroquerie.

Il y a deux sortes de formateurs. L’intraitable frontière qui passe entre eux est infiniment simple à reconnaître : elle sépare ceux qui sont prêts à se battre pour la liberté d’expression parce qu’ils en font un absolu non négociable et ceux qui, de quelque manière, la soumettent à toutes sortes de considérations dont l’arbre généalogique touffu reconduit, par mille chemins mais infailliblement, au pouvoir et à l’argent.  

Toute ma vie de formateur a été tournée vers l’expression des salariés. Dans un petit livre publié en 1973, je définissais l’expression comme la charte de la formation. C’est ce fil que j’ai toujours suivi, ce seul fil. Presque toujours, ce fut la bataille. J’ai pris des coups : trop. J’en ai donné : pas assez. J’ai vu des gens qu’on dit de haute culture déverser sur les travailleurs un dédain qui était sans doute la seule production possible de leur sécheresse, et y ajouter, en prime, une morale glaireuse. C’était la guerre. Je faisais la guerre. C’était la guerre ou le néant, la capitulation. C’était la guerre ou rien. La guerre paisible contre la paix agressive des managers.

Quand un homme d’exception, Pierre Le Gorrec, qui venait, lui aussi, de la formation, sut convaincre la Direction générale d’EDF d’accueillir mon projet de Mise en expression, ce fut contre l’avis et avec l’opposition active d’à peu près toute la hiérarchie. De cette expérience je veux ici rappeler un point, un seul. Je ne commençais jamais une action sans qu’un contrat écrit ne fasse obligation au chef d’unité de la laisser aller jusqu’à son terme, telle que nous l’avions ensemble définie, sans la modifier ni l’interrompre en aucune façon. Une fois, ce contrat fut rompu. J’écrivis au directeur du centre concerné une lettre sévère dont tous les salariés eurent copie. Ils étaient tous, ce jour-là, des Gilets Jaunes. On ne rit pas avec l’expression. On ne ruse pas avec l’expression. On ne joue pas avec l’expression. Chantal Jouanno, vous avez raison. Ne lâchez rien. N’en imaginez même pas la possibilité.

 

La section Points chauds a été augmentée le 18 janvier 2019

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